Intelligences

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 14 mai 2016. dans La une, Sciences

Intelligences

La suite promise à ma chronique intitulée La matière de nos pensées vous décevra comme m’a un peu déçu le deuxième film consacré par Arte à notre cerveau. Il s’agit d’un documentaire d’Amine Mestari écrit avec Cécile Denjean (qui avait signé seule le premier). Déception parce qu’il n’est plus question de pensée mais d’intelligence.

On y apprend d’abord que nos arrière-grands-parents pensaient plus vite que nous. S’ils avaient eu la télévision, ils auraient été imbattables à Question pour un Champion ou à Des chiffres et des lettres. Mais faut-il en conclure qu’on était plus intelligent au dix-neuvième siècle et peut-être encore davantage dans les siècles précédents pour lesquels on ne dispose pas de repères chiffrés ?

On découvre ensuite que les hommes de Cro-Magnon avaient un cerveau plus volumineux que le nôtre. Signe d’intelligence supérieure dans le règne animal. Rien d’étonnant : le monde auquel ils devaient s’adapter requérait beaucoup plus de jugeote, si on voulait y survivre, que nos sociétés sécurisées sinon paisibles. Pas de quoi attraper la grosse tête ! Du moins au sens figuré.

Mais l’homme moderne ne renonce jamais à quantifier et, de préférence, à son avantage. Comme la vitesse de réaction et la taille du cerveau sont en déclin, ce ne doivent pas être de bons critères d’évaluation de l’intelligence. C’est alors que M. Binet invente le QI, le fameux quotient intellectuel qui, si on l’applique à la lettre, peut faire dire beaucoup de bêtises sur l’intelligence. Un truc dont les Américains raffolent, donc méfiance !

Mais c’est tout de même un outil intéressant, ce qui conduit à s’interroger sur la transmission génétique de l’intelligence. Alors là, les scientifiques avouent patauger car ils ont déjà dénombré, sur seulement 1% de notre bagage génétique, environ trois cents gènes capables d’avoir une influence sur le QI. Et d’ailleurs ils ont mis en évidence que les facteurs environnementaux avaient aussi leur mot à dire. Plus question d’affirmer que les noirs américains des ghettos ont globalement un QI inférieur à celui des blancs parce que leurs parents sont également noirs. Ça s’est dit naguère, et même par un Prix Nobel égaré dans un domaine qu’il ne connaissait pas et qui préconisait d’inciter les blacks à se faire stériliser pour remonter le QI moyen des States. Comme quoi il y a aussi des imbéciles même parmi les Prix Nobel.

Que la transmission de l’intelligence ne passe pas forcément par la génétique m’arrange bien parce que mes enfants sont adoptés. Ils ne risquent rien de mon côté. Quant à leur QI, je suis bien content de savoir que même étant noirs, ils ont leurs chances. Mais je m’en doutais un peu en voyant les notes de math et de physique de mon aîné qui le placent en tête de sa classe de terminale S dans ces disciplines dans lesquelles je brillais par une remarquable nullité.

On sait que la matière blanche du cerveau, celle qui est la moins connue car plus interne, est constituée de liaisons synaptiques pour lesquelles la myéline (de couleur blanche contrairement aux neurones de la matière grise périphérique) joue un grand rôle. Or la myéline est sensible à la dégradation des conditions environnementales (alimentaires, écologiques…). Sauf à réformer notre mode de vie, nous sommes donc condamnés à être de moins en moins performants sur le plan cérébral. Certains indices semblent d’ailleurs le confirmer, par exemple sur le plan électoral et pas seulement en France.

Mais rassurons-nous, tout n’est pas perdu. L’autopsie du cerveau d’Einstein a fait apparaître qu’il n’avait pas plus de neurones que vous ou moi mais un nombre anormal d’astrocytes, ces cellules étoilées qui semblaient jusqu’alors ne faire qu’un peu de ménage dans le grand embouteillage des synapses. On a découvert qu’en fait, elles auraient un rôle beaucoup plus important. Ce serait même elles qui réguleraient toute cette circulation et orchestreraient toute cette activité que l’on commence à peine à comprendre. Or ces astrocytes, les pesticides, le stress et la male bouffe sembleraient les laisser indifférentes. Pour peu qu’on apprenne à les manipuler, on est en droit d’espérer des progrès substantiels dans le rendement cérébral. On sait déjà greffer des astrocytes humains sur des souris. Les souris greffées ne savent pas encore lire mais elles sont visiblement plus futées que les autres.

Après un détour vers la créativité, en particulier artistique, qui ne s’embarrasse pas toujours d’une intelligence aigüe, c’est le jeune Josef Schovanec, diplômé de Sciences Po, docteur en philosophie et parlant sept langues alors qu’à six ans il n’avait pas encore prononcé un mot intelligible, qui nous rappelle que l’autisme a longtemps été considéré comme le degré zéro de l’intelligence humaine. Avec son bon sourire et sa savoureuse élocution, il conclut en nous suggérant que le monde est pluriel et qu’il ne faut pas hésiter à chercher à l’appréhender à travers diverses grilles de compréhension. N’est-ce pas ce à quoi Reflets du Temps nous invite chaque semaine ?

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    14 mai 2016 à 14:34 |
    Peut-être la meilleure manière de « comprendre » l ‘intelligence est d’avoir recours à la philologie. Intel (inter) ligo de legere (collecter, mais aussi lire) signifie littéralement lire entre les lignes, collecter les sens à travers les embûches possibles pour arriver à quelque chose de solide, d’inébranlable (cf. le substantif de legere : lex, la loi). Cette notion de solidité se retrouvant dans les langues germaniques : ver-stehen (néerlandais verstaan), se tenir debout, se tenir droit complètement « ver » (cf . verbrennen = brûler totalement, consumer). L’under-standing anglais renvoyant, quant à lui, à la racine des chose : ce qui se tient « stand » (cousin germain de stehen ) desssous « under ». Au fond, l’intelligence n’est autre que la certitude d’avoir compris, de se tenir à la racine du sens, d’avoir déchiffré – legere encore ! – le réel pour en déterminer les lois (leges).

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