La matière de nos pensées

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 30 avril 2016. dans La une, Média/Web, Sciences

La matière de nos pensées

Il faut désormais admettre que la pensée est une production chimique, ou peut-être faut-il dire physico-chimique, de notre cerveau. Encore que ce qui est physique doit pouvoir se ramener à de la chimie, c’est-à-dire, de toute façon à de la matière. Que nous soyons faits de matière, de poussière d’étoiles, selon la formule à la fois poétique et scientifiquement exacte, ne pose pas de problème. Les scientifiques sont d’accord avec les religieux au moins sur ce point : nous sommes poussière et nous redeviendrons poussière. Nos corps en tout cas. Donc, nous admettons sans difficulté que l’univers est constitué d’éléments matériels. On ne voit même pas de quoi d’autre il pourrait être fait. Cette matière est en mouvement, certes : les planètes se déplacent, les particules élémentaires sont également en mouvement. Tout bouge mais ce tout est de la matière.

Mais que notre pensée soit faite de matière est en contradiction totale avec notre culture. Depuis toujours, nous avons été formés à l’idée que la pensée procède d’autre chose, d’un mystère qui peut être éclairé par la foi en un dieu créateur ou qui peut garder son opacité à la façon dont nous observons que nos ordinateurs fonctionnent sans que la plupart d’entre nous soient capables d’expliquer pourquoi et comment. Nous savons qu’ils ont été programmés pour ça. Les concepteurs de nos ordinateurs sont les dieux qui leur donnent leur âme. Mais, en fin de compte, en bout de chaîne, on peut toujours atteindre le point d’opacité où il faut soit un dieu, soit une longue évolution qui conduit à ce que l’homme soit un être pensant à la différence des autres assemblages de matière plus ou moins performants qui nous entourent.

L’apport de la théorie de l’évolution est primordial mais ne suffit pas à lever le voile. D’ailleurs rien n’interdit de voir la main de Dieu sous l’évolution des espèces. Leur différenciation et leur évolution progressives à partir des premières manifestations du vivant peuvent être le projet d’un dieu créateur qui serait en même temps le grand horloger, celui qui réglerait le cours des planètes et l’attraction ou la répulsion des atomes entre eux. Dieu, s’il existe, explique bien des choses. Et s’il n’existe pas, il faut s’accommoder du mystère. Cela fait penser à cette théorie selon laquelle Shakespeare n’est pas l’auteur de toutes les pièces qui lui sont attribuées, lesquelles sont en réalité dues à un autre dramaturge qui s’appelait également Shakespeare

Les recherches récentes sur le cerveau et en particulier l’imagerie cérébrale modifient les données du problème. C’est ce qu’explique le film de Cécile Denjean intitulé Les Pouvoirs du cerveau, diffusé sur Arte en deux parties les 22 et 29 avril. La première partie s’attache à démontrer que ce que nous appelons la réalité est une construction individuelle que nous élaborons continûment à partir de nos sensations immédiates combinées avec une infinité de données enregistrées dans le disque dur de notre cerveau. A chaque instant notre pensée, seule preuve de notre existence – Mathieu Ricard confirme Descartes sur ce point – se forme à partir de connections d’une infinie complexité entre des neurones stimulés par ce que nos sens perçoivent du monde. Ce sentiment de soi, que nous appelons notre conscience, est le résultat d’un énorme travail chimique dont nous ne percevons et ne contrôlons qu’une très petite partie. Et évidemment, ce travail qui se fait dans mon cerveau, même lorsque que mes sens enregistrent les mêmes données visuelles, auditives, tactiles… que celles qu’enregistrent les vôtres, n’a aucune chance de produire les mêmes pensées. Nos disques durs ne sont pas les mêmes et surtout ils n’ont pas enregistré les mêmes données. La comparaison avec l’ordinateur s’arrête là. Bref, nous sommes enfermés à vie dans notre conscience. Autant dire que la communication entre les êtres est le règne du malentendu, de l’approximatif et du fantasme. On s’en doutait un peu (à part les amoureux).

Reste à comprendre comment ce travail, cette élaboration de la pensée, est bien une production matérielle. Comment de la matière produit ce que nous percevons depuis toujours comme immatériel. Comme vous pouvez le constater, j’ai déjà eu du mal avec le premier épisode. Mais je sens qu’il va falloir que je m’accroche encore plus sur la deuxième partie du film passionnant de Cécile Denjean. A suivre donc si, comme moi, vous pensez que cette question en vaut bien d’autres dont on nous rebat les oreilles. Mais d’abord, est-ce que vous existez réellement ? Moi, c’est sûr, j’existe puisque je pense. Mais vous ? Est-ce que vous ne seriez pas une création de mon esprit ?

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    30 avril 2016 à 15:07 |
    Très intéressant article qui repose la question de l'âme. On se souvient que Bergson, dans Matière et mémoire, s'était lancé dans toute une démonstration tendant à prouver que "quelque chose" était indépendant du cerveau, un aphasique ne possédant plus la fonction du langage mais conservant quand même le "sens" du mot "oui". Depuis, la "psychologie" ayant perdu sa signification originelle de "science de l'âme" pour se concentrer sur les états d'âme ou/et sur l'inconscient, plus personne ne s'est intéressé à l'existence ou non d'une âme immatérielle...
    Or il y a deux questions connexes mais distinctes : y-a-t-il quelque chose de non organique représentant le sujet, l'individu dans sa personnalité et ses affects? Et si oui, où habite ce quelque chose dans le corps ? Cette seconde question de la "localisation" de l'âme pourrait, en effet, fournir la réponse à la première. Platon loge l'âme dans le cerveau, Aristote dans l'ensemble du corps et les stoïciens - rejoignant ainsi les intuitions bibliques - dans le coeur. Cette dernière hypothèse, pour absurde qu'elle puisse nous sembler, corrobore pourtant les témoignages de presque tous ceux et celles qui ont subi une expérience de mort imminente (near death experience) : la vision en surplomb du corps sans vie, suivie du passage dans le fameux tunnel, ne se produisant en effet - dans une écrasante majorité de cas - qu'après un arrêt cardiaque et le cerveau restant alors intact (rappelons qu'en médecine, la mort clinique se définit comme la mort cérébrale). Toutefois, si l'ex-stase extra-corporelle est bien déclenchée par l'arrêt du coeur, il faudrait d'une part, accepter l'idée d'une entité inorganique s'identifiant au sujet (réponse à la première question), et d'autre part, localiser cette entité dans la région précordiale (réponse à la seconde question). Telle est, en tout cas, une conjecture que je fais mienne.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.