Montpellier au Moyen Age et à la Renaissance, carrefour des connaissances médicales (1)

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 mai 2016. dans La une, Sciences, Histoire

Montpellier au Moyen Age et à la Renaissance, carrefour des connaissances médicales (1)

Montpellier fut une des plus anciennes universités médiévales en Occident, et la Médecine sa branche la plus prestigieuse ; 1130 en étant la date de naissance.

La bibliothèque de la faculté de médecine, dans les anciens bâtiments à l’ombre des pierres blondes de la cathédrale, conserve plus de 1000 volumes manuscrits dont « les 2/3 sont antérieurs à l’imprimerie, et 59 carolingiens ». Fonds rare et particulièrement riche, mis en place surtout grâce à Chaptal, le ministre de Bonaparte, à Prunelle, médecin et bien autant bibliophile, à Barthes, un des auteurs de l’Encyclopédie.

Une précieuse exposition en 2012 organisée autour du thème du « Livre de médecine, Le Bistouri et la Plume », offrit au public à la fois le fond – contenu, dessins, modernité des recherches et démarches – et la forme – magnifiques manuscrits incunables enluminés et tous premiers ouvrages imprimés, sur le thème du corps humain et de son soignant à ces époques anciennes.

Les seigneurs de Montpellier du Moyen Age occidental d’après l’An Mille, les Guilhem, recherchaient pour leur territoire les débouchés maritimes du commerce proche et lointain. Contacts, donc, avec les autres mondes d’alors, Byzance, héritière des savoirs antiques, la Sicile de Salerne, interface de toutes les modernités médiévales, et bien entendu le magnifique monde arabo-musulman, dont le Royaume El Andalous débutait quasi à nos portes, quand au XIIIème siècle Montpellier releva du royaume d’Aragon, de ce roi Jacques adepte de novelletés et de sciences, comme Frédéric II le grand sicilien. Pas bien loin, au bord du Rhône, la papauté installera un peu plus tard, en Avignon, des quartiers, certes éphémères, mais entourés d’une cour savante et ouverte sur le monde. Car, la chance de Montpellier fut bien de saisir et d’exploiter un monde « ouvert », opposé aux fermetures féodales, et à leur morcellement, une mondialisation des savoirs et des techniques, irriguant une Europe en partance pour de « nouveaux mondes ».

Spécificité de l’école de Montpellier, ses professeurs produisirent de très nombreux écrits (d’où les manuscrits) et son aura fut internationale ; élèves venant des Flandres ou des Allemagne ; certaines années, les originaires français étaient même minoritaires.

Carrefour des connaissances des écrits antiques, juifs, arabo-musulmans, les manuscrits médicaux de Montpellier recensent alors Hippocrate ( ainsi, celui qui illustre cette chronique) et Galien, déjà traduits en latin dès l’Antiquité, puis transmis par des copies monastiques. Un recueil du XIème siècle regroupe ainsi des aphorismes d’Hippocrate antérieurs à l’apport arabe. C’est du reste, un de ces aphorismes qui resta la devise de l’école de Montpellier : « L’Art est long ». Mais c’est avec les traductions de l’arabe au latin – considérable mine – que les savoirs se multiplièrent. Travaux de traduction venus de Salerne, en Sicile, dont l’école de médecine était de tout premier plan, et de Tolède, avec Gérard de Crémone qui apporta en plus les textes originaux, savants, des médecins arabo-andalous, lesquels appuyaient leurs recherches sur les savoirs antiques, en les poursuivant. De même, les traductions d’arabe en Hébreu, de sommités juives, permirent d’utiles croisements, quand – du moins – les persécutions se faisaient plus rares. Les Tibbonides de Montpellier, au XIIIème siècle, n’écrivaient-ils pas : « respecter les sciences et ceux qui en sont maîtres… peu importe de quelle croyance ils sont ». Formidable positionnement philosophique que celui de ces chercheurs penchés sur les écrits des autres – Anciens, et Étrangers à leur culture, à leur religion ; mutualisation hautement émouvante qui résonne du reste particulièrement en notre temps où reviennent si fortement l’intégrisme et l’intolérance.

Que trouvait-on dans ces manuscrits médiévaux ou imprimés du XVIè ; de quelle médecine s’agissait-il ?

Hippocrate avait « substitué aux traitements magico-religieux, un système philosophique de la maladie… théorie des humeurs (sang, phlegme, bile jaune et noire) ; la maladie est un dérèglement de l’équilibre des humeurs… on est flegmatique ou atrabilaire… ». Aristote ajouta des éléments d’anatomie et de physiologie ; le mélange des deux fut le fait de Galien, l’homme d’Alexandrie. Montpellier l’Aragonaise se trouva aux premières loges pour apprivoiser les recherches arabes d’un Avicenne, du Cordouan Albucasis, et bien sûr d’Averroès dont les avancées scientifiques seront très populaires à l’université de Montpellier. Des médecins montpelliérains comme Arnaud de Villeneuve traduisirent ces textes, et les manuscrits de la bibliothèque en témoignent, telle cette traduction, l’une en latin, l’autre en Gascon de la « chirurgie » d’Albucasis. Quant à Salerne, la sicilienne, parfaite interface avec le monde arabe, elle fut pionnière pour les travaux sur les textes de médecine arabe, et maints manuscrits arrivèrent à Montpellier dès le XIè siècle. Parmi lesquels ce « Flos Medicinae », règles de santé au quotidien, abrégé des théories gréco-latines. A Salerne, on disséquait le porc, et cela permit d’élaborer des planches des parties du corps, plutôt précises, enluminées, fléchées. Trotula Di Ruggiero, rare femme à avoir enseigné en faculté ! – qu’elle en soit honorée ici ! – écrivit beaucoup sur les maladies des femmes, et un très beau manuscrit nous est conservé, qui servit de base à la pratique et à l’enseignement de la gynécologie (jusqu’au XVIIIè dans toute l’Europe). Il intercale des copies de recettes médicinales et différents traités. L’étude des plantes (pharmacopée et médecine ne sont alors pas différenciées) fut – Montpellier ouvrit sous Henry IV le premier jardin des plantes du royaume, à deux pas de la faculté – soulignée, travaillée, importante.

On aura compris que le creuset montpelliérain entre cultures antiques et cultures d’ailleurs (« Olim Cous nunc Monspeliensis Hippocrates – Autrefois de Cos, Hippocrate est maintenant de Montpellier » écrivait-on joliment) fut de première importance dans la réussite de la fusée – Sciences – modernité – médecine, dont on ressent les effets encore aujourd’hui. Montpellier, la mélangée. Ici, comme dans d’autres domaines : du fondamental du mélange.

Quant à ces étudiants, marchant aux vents d'Espagne, dans les ruelles de notre médina, grimpant cette rue de l'Université qu'on monte encore, c'est dans une prochaine chronique, qu'il vous en sera parlé.

 

« Le Bistouri et la Plume » publié par la bibliothèque interuniversitaire de Montpellier, 2012, 8 € (on peut se le procurer au Musée Atger de Montpellier)

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (3)

  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    09 mai 2016 à 14:32 |
    Il semblerait que l'humanisme et l'ouverture aux influences extérieures ne profite plus aussi bien qu'à Montpellier du climat méditerranéen dans une ville voisine, pourtant fondée par les Grecs et qui est peut-être la plus ancienne ville de France.

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  • Sabine Vaillant

    Sabine Vaillant

    08 mai 2016 à 21:44 |
    Superbe Martine et grâce rendue à Trotula Di Ruggiero !
    Sabine V.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    07 mai 2016 à 13:24 |
    Un catalogue que je vais m’empresser de commander !
    En fait, la médecine hippocratique n’est qu’une application de la philosophie présocratique des éléments au corps humain : il s’agit toujours d’alourdir (terre) ou d’alléger (air), de réchauffer (feu) ou de refroidir (eau), afin d’obtenir un mélange – une « crase » - idéale, synonyme de bonne santé. La maladie n’étant, en réalité, qu’un déséquilibre élémental.
    A noter que parallèlement, s’est développée, dans les monastères, une phytothérapie médicinale, empirique certes, mais plus pertinente, du point de vue de la médecine moderne, que les théories plus philosophiques que scientifiques d’Hippocrate.

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