Une infime partie

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 22 décembre 2010. dans La une, Sciences, Culture

Une infime partie

« Nous ne connaîtrons jamais qu’une infime partie de l’art magdalénien … » disait, sur France Culture, un spécialiste de la préhistoire. Il y aurait en effet des centaines de sites au moins aussi riches que Lascaux, dont les fresques ne nous seront jamais révélées, soit parce qu’elles ont été effacées par le temps, soit que les voies d’accès des salles obscures qui en seraient toujours ornées sont si bien obstruées que la probabilité de les découvrir est nulle. Au ton de l’éminent préhistorien, il s’agissait à l’évidence d’une fâcheuse malédiction qui mutilait le génie humain et devait inciter toute tentative de glose à la prudence, voire à l’humilité. Sans doute, quand on ne dispose que de quelques bribes de documents sur un sujet, il convient de ne pas extrapoler à la légère. Si l’énorme matériau iconographique contenu dans les grottes inexplorées et qui échappera toujours à nos investigations devenait soudain accessible, il suffirait d’y relever une seule représentation d’un presse-purée, ou d’un fox-terrier à poil dur, pour que toute notre conception de la préhistoire de l’humanité, et donc notre vision du monde, en soit modifiée de fond en comble. Prudence donc, Messieurs les exégètes de l’aurochs et du bouquetin, n’oubliez pas que vous ne contemplez qu’un détail de l’immense fresque magdalénienne. Ne vous avisez pas d’en tirer des conclusions hâtives !

Etait-ce bien ce que sous-entendait notre commentateur ? Assurément pas. Que d’autres grottes puissent attester de la présence, en ces temps lointains, de variétés animales ou végétales insoupçonnées sous ces latitudes,  d’usages que l’on aurait cru plus récents ou plus anciens, d’une maîtrise artistique encore plus renversante que celle dont témoignent Lascaux ou la grotte Chauvet, c’est tout à fait probable. Mais qui prétendrait qu’en cette matière, l’arbre nous cache la forêt ? Certes pas un savant qui a consacré sa vie avec une rigueur et une abnégation admirables à faire dire au fragment ce que le tout ne nous aurait pas enseigné mieux mais seulement un peu plus vite. Je prends même le pari, moi qui n’y connais rien, (je ne cours aucun risque puisque nous sommes assurés de ne jamais connaître que cette « infime partie ») que si on ouvrait par enchantement toutes les sites magdaléniens du globe (l’hypothèse a de quoi faire frémir le Conseil Général de la Dordogne), on n’apprendrait à peu près rien que l’on ne sache déjà, ou que l’on ne subodore avec une audacieuse quoique scientifique intuition.

Au fait, agacé par cette assertion brutale et désespérante et pressé par l’horaire de mes ablutions matinales, je n’ai pas poursuivi l’écoute de cette émission culturelle. Rien ne me dit que notre critique d’art rupestre ne poursuivait pas en ces termes : « on ne connaîtra jamais qu’une infime partie de l’art magdalénien et on s’en fout éperdument. Ce que nous en connaissons suffit amplement à notre délectation et à donner du grain à moudre aux générations de chercheurs qui affineront leurs hypothèses et multiplieront leurs controverses jusqu’au jugement dernier. » Et notre expert ajoutait peut-être : « d’ailleurs nous ne connaissons jamais qu’une infime partie de tout ce que nous étudions, que ce soit le ciel, la mer, le cerveau humain, l’atome, les maladies génétiques, la musique indienne, la poésie satyrique latine, les vins classés de qualité supérieure, les plantes carnivores ou les archives du KGB. C’est même une des constantes du génie humain de reconstituer une idée du tout avec trois fois rien. D’ailleurs, notre nature économe n’utilise jamais qu’une « infime partie » des ressources dont elle dispose. Nos petits calculs ne requièrent qu’une parcelle de l’univers infini des nombres. Nous n’employons pas le millième des possibilités de nos ordinateurs. Même nos téléphones portables nous offrent cent fois plus de services que nous n’avons jamais imaginé en obtenir de leurs minuscules touches. Et ce qui est vrai de notre intelligence l’est encore davantage de nos affections. Nous adorons les femmes dans leur infinie multiplicité mais nous sommes perdus si d’aventure nous en aimons deux en même temps. Notre sollicitude institutionnelle pour le genre humain se borne à une douzaine d’amis, quelques voisins et des relations dont la liste ne couvre jamais tous les feuillets de nos répertoires alphabétiques. Il faut en convenir, nous sommes de nature parcimonieuse et si la pléthore nous rassure en principe, au quotidien elle nous fait horreur. Nous sommes fiers de posséder quelques unes des plus grandes bibliothèques du monde mais nous ne lisons pas plus de dix livres par an. »

Quel est donc le sens, ou plutôt la portée d’une réflexion telle que celle de notre universitaire matinal ? S’il ne s’agit ni d’une mise en garde méthodologique ni d’un rappel d’inspiration moralisante, quel peut bien être l’intérêt de tous les détenteurs d’une parcelle de savoir de nous avertir de l’obscurité incommensurable de la nuit dans laquelle luit la faible étincelle de leur compétence ?

La réponse était donnée quelques jours plus tard, sur la même chaîne de radio, par un professeur de médecine, spécialiste en immunologie, qui se remémorait une époque où ses confrères se réunissaient en congrès mondiaux dans une salle de quelques dizaines de places et parlaient de leurs enfants entre deux communications. Aujourd’hui, le moindre symposium sur un aspect particulier d’une sous-discipline médicale notoirement marginale réunit des milliers de chercheurs, tous conscients de n’avoir accès qu’à une infime partie des données du problème auquel ils consacrent leur vie. Est-ce dire que la science avance plus lentement ? Rien n’est moins sûr. Tout est discuté, pesé, modélisé. On ne laisse rien au hasard. Mais dans le cadre bien délimité d’une infime partie d’un tout par nature incommensurable.

Si Pasteur s’était arrêté à ces scrupules … Cependant, la mort chemine, effaçant tantôt les dernières traces d’une civilisation antique, tantôt les derniers survivants d’une espèce animale, mais le plus souvent, procédant par petits paquets ou à l’unité, un individu après l’autre, sans s’inquiéter de savoir si on peut avoir raison de l’infini ou si elle ne détruira jamais qu’une infime partie de la vie. Et quand nous la rencontrons dans son avancée inexorable (elle donne de ses nouvelles et fait le point sur ses travaux tous les jours dans les colonnes de nos journaux et en images sur nos écrans), nous sommes bien désolés, mais bien aise aussi, de devoir nous dire que nous ne représentons, chacun de nous, qu’une infime partie de l’humanité, que nous ne gérons qu’une infime partie des problèmes de notre compétence laquelle est infiniment modeste en regard des questions en jeu dont on sait par ailleurs qu’on ne pourra jamais aborder que l’infime partie accessible à nos investigations … Tout en étant persuadés que globalement, ce qui est vrai à notre échelle l’est dans l’absolu.

Nous ne voyons pas le monde dans une complexité accablante mais dans la morne répétition d’une vision fractale. Comme le cristal de glace reproduit en lui-même la banquise, le monde ne serait que la multiplication infinie de notre expérience individuelle. Ce qui nous retient d’agir n’est pas la complexité des problèmes à résoudre c’est leur infinitude. Ainsi, sans le vouloir, en énonçant un de ces truismes modernes qui commencent par « on ne connaîtra jamais qu’une infime partie de… » ce n’est ni à la rigueur scientifique, ni à l’humilité que nous rendons les armes, mais à notre confort moral.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (3)

  • Martine L

    Martine L

    24 décembre 2010 à 17:28 |
    Un beau texte sur l'infiniment petit et son contraire, qu' on pourrait titrer : le détail et les conclusions, ou bien , plus simplement: savoir qu'on ne sait jamais tout ; avec pertinence et humour, vous ciblez la nécessité du modeste et de l'humilité dans toute recherche, tout apprentissage! éloquent .

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  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    22 décembre 2010 à 20:13 |
    D'accord avec vous, je me contente de balayer devant ma porte, d'avoir élevé mes trois enfants ... aussi haut que possible, c'est à à dire modestement, d'apporter à mes petits-enfants un résumé de mon petit passé, de soulager fort modestement quelques malheureux de ce monde, tout en attendant de nos chercheurs de découvrir du nouveau. C'est peu, je l'avoue, cela devrait nous suffire.
    Bonne année 2011 malgré cette maladie sarkozienne qui se développe trop rapidement.
    Maurice Lévy

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  • Antoine Mack

    Antoine Mack

    22 décembre 2010 à 18:53 |
    Question (un peu provocatrice) à Bernard Péchon-Pignero ou au scientifique qu'il cite: si nous avions accès au "tout" et que nous puissions appliquer à l'étude de ce "tout" l'entière potentialité de nos cerveaux, imploserions-nous?

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