Des indésirables dans la ville

Ecrit par Nadia Agsous le 13 avril 2012. dans La une, Culture, Théâtre

Des indésirables dans la ville

 

Brahim, Adam et Ismaïl : trois migrants sub-sahariens qui vivent à Alger depuis de nombreuses années.

L’un est liftier dans un grand immeuble situé au centre ville.

Le second est cordonnier.

Et le troisième travaille dans le secteur du bâtiment.

Pendant plusieurs jours, la caméra de Hassen Ferhani et de Nabil Djedouani a suivi pas à pas ces trois personnages. A travers ce documentaire de cinquante minutes, ces deux réalisateurs nous invitent à découvrir les mondes singuliers et inconnus de ces trois protagonistes. Afric Hotel montre, dit et suggère. Il parle à notre sensibilité. Il attire notre attention. Et nous incite à appréhender, l’Autre, l’étranger, comme notre semblable. C’est-à-dire un être humain à part entière.

 

 

Afric Hotel met en scène trois migrants originaires d’Afrique sub-saharienne vivant dans la ville d’Alger. Comment est née l’idée de ce film documentaire ?

 

Afric Hotel est un film récent, réalisé avec Nabil Djedouani. Il est autoproduit et a été sélectionné dans le cadre de plusieurs festivals en Europe, dont Visions du réel en Suisse. L’idée de départ est la suivante : alors que le festival panafricain se préparait en Algérie, nous avons eu l’idée de filmer, d’une part, les festivités qui devaient avoir lieu à Alger, et d’autre part, la vie quotidienne des Africains migrants sub-sahariens qui ont élu domicile dans la capitale algérienne. Ce festival prône l’amitié entre les peuples africains et le brassage des peuples et des cultures. Et à partir de ces grands principes, il nous avait semblé important de sonder la frange de la population africaine qui n’avait pas été invitée à participer aux festivités.
Nous projetions alors de réaliser un film qui, parallèlement aux images du festival, focaliserait sur la vie de ces migrants africains. Pendant tout un mois, nous avons filmé le festival : parades, pièces de théâtre, cinéma, tables rondes, concerts… Et, nous avons passé beaucoup de temps avec un groupe d’Africains d’Alger. Au début, nous avions projeté de filmer au moins une dizaine de personnes. Puis au fur et à mesure de l’avancement de notre projet, nous avons gardé les profils les plus intéressants. C’est ainsi que le nombre s’est réduit aux trois personnages qui figurent dans le film.

 

 

A quel moment votre projet a-t-il changé d’orientation ?

 

 

Nous avons fait au moins cinquante heures de rush. Et au moment du visionnage, nous nous sommes rendu compte que ce qui se passait du côté de ceux qui étaient en dehors du festival était beaucoup plus intéressant et passionnant. Et ce qui était encore plus étonnant, c’est le fait que ces personnages n’ont manifesté aucun intérêt pour cet événement culturel grandiose qui avait lieu là, à proximité de leur lieu de vie. Ces individus ont migré pour des raisons économiques. Le travail semble être un élément central dans leur projet de vie. Le loisir quant à lui occupe une place vraiment secondaire dans leur quotidien.
C’est à ce moment que le projet a changé pour devenir un film réalisé « avec » et non « sur » le festival panafricain et cette catégorie de population africaine migrante qui vit à Alger.
Nous avons opté pour une démarche participative. Et pour apprendre à connaître ces hommes, nous avons passé beaucoup de temps en leur compagnie. Nous avons tissé des liens d’amitié et instauré une relation basée sur une confiance mutuelle en leur exposant notre projet, nos objectifs et en leur expliquant notre démarche. Et il était important qu’ils sachent que ce documentaire était autoproduit. Aucune maison de production n’a voulu le produire, car toutes celles à qui nous avons proposé le projet étaient notamment intéressées par l’aspect musical du festival panafricain d’Alger.

 

 

La caméra suit les personnages d’un lieu à un autre. Elle est centrée sur leurs mouvements dans leur vie quotidienne. Mais ils ne parlent pas de leurs conditions de vie et de leur statut de migrants. Est-ce une démarche volontaire ?

 

 

Nous n’avions prévu aucune question. Notre intention n’était pas de savoir d’où ils venaient, encore moins ce qu’ils faisaient à Alger. Nous avons passé beaucoup de temps avec eux dans le but de les connaître. Et c’est au fur à mesure de notre cohabitation que nous avons découvert ces migrants qui viennent d’un ailleurs où les coutumes, les catégories de penser, les langues et bien d’autres éléments culturels sont différents de ceux du pays où ils ont élu domicile. Nous voulions avant tout partager des moments de vie et une expérience avec ces individus. C’est pourquoi, nous avons focalisé sur le moment présent de leur trajectoire. Nous les avons filmés dans leur environnement quotidien, sur leurs lieux de travail : l’ascenseur où l’un des protagonistes est liftier ; sur la place où le cordonnier répare les chaussures. Notre objectif était également de mettre l’accent sur les échanges et les interactions que ces migrants avaient avec les autochtones.

 

 

La caméra s’attarde sur le moindre détail et filme dans le silence. Le son est coupé au moment où elle nous fait découvrir l’hôtel, le lieu de vie de ces migrants. Cette démarche obéit-elle à un objectif précis ?

 

 

D’une manière générale, notre démarche avait une visée participative. Nous tenions à ce que les protagonistes du documentaire aient un rôle actif tout au long du documentaire. Notre objectif était de « faire avec » et non « à la place de ». C’est pourquoi, nous leur avons donné la caméra afin qu’ils filment l’hôtel où ils vivent. Il était très important qu’ils fassent leurs propres images. La coupure du son n’était pas prévue. C’est un pur hasard. Cet élément s’est imposé à nous et fait partie des miracles du tournage. C’est lorsque nous avons visionné les séquences tournées dans l’hôtel que nous nous sommes rendu compte de l’absence du son.
Lorsque nous avons donné la caméra à Brahim, nous lui avons expliqué comment l’utiliser. Mais pendant qu’il filmait les éléments de sa vie intime et celle de ses camarades, il avait oublié d’activer le micro. La coupure du son est donc l’acte d’une personne qui n’a pas l’habitude de filmer. Et cette omission a apporté une touche originale au film car elle met davantage l’accent sur la précarité de ces migrants et permet aux spectateurs de découvrir, dans le silence, et dans une ambiance très émouvante, la réalité de leurs conditions de vie.

 

 

Vous avez filmé des scènes en gros plans. Est-ce une manière d’attirer davantage l’attention des spectateurs ?

 

 

Les gros plans nous permettaient d’avoir une distance très proche avec  les personnages du documentaire. Cette technique avait pour objectif de créer de la proximité avec nos protagonistes. Par moments, cette manière de filmer remplaçait la parole puisque tout au long du film, nous avions fait le choix de ne poser aucune question. Et d’ailleurs, les scènes de l’hôtel étaient également filmées en gros plans. Ces séquences ont pour fonction d’impliquer davantage les spectateurs et de leur faire découvrir des personnages qui ont tendance à passer inaperçus et parfois complètement ignorés voire méprisés. Il est important de souligner le fait que Afric Hotel ne filme pas les émigrés en tant que masse. Nous ne décrivons pas la situation globale des émigrés africains mais celle de chaque migrant en tant qu’individu. Nous avons fait le choix de centrer notre attention sur ces trois personnages. Mais ces derniers ne sont en aucun cas représentatifs des tous les Africains qui vivent en Algérie. Et par cette démarche, nous avons souhaité les individualiser. Car chaque personne est unique. Chaque migrant a ses propres spécificités, sa propre histoire, son propre parcours. Il est bien évident qu’il existe des points communs entre ces personnages. On sent d’ailleurs chez eux une sensibilité et une peur du fait de leur situation de migrants. L’exil est un élément partagé par les trois protagonistes. Et il est extrêmement difficile de vivre dans un pays où il n’est pas toujours aisé d’avoir le statut d’étranger. Le racisme n’est pas frontal. Il est latent. Ces migrants se retrouvent quotidiennement confrontés au racisme mais de manière très insidieuse. Il est suggéré, deviné, senti et vécu malgré tout.

 

 

La fin du documentaire ne dit pas mais elle suggère. L’un des personnages marche au milieu d’un chantier, à proximité d’une gare. Quelle est la symbolique de la gare ? Est-ce une manière de laisser aux spectateurs la liberté d’imaginer la fin ?

 

 

L’histoire en images de Brahim, Ismaïl et Adam se termine par cette scène où l’un des protagonistes est filmé en train de marcher vers une gare. Ce lieu a une très forte symbolique car il suggère l’idée de mouvement et de circulation. Nous voulions mettre en exergue l’idée de la liberté de déplacement. Derrière cette gare, il y a la mer. Mais des containers se dressent comme un mur et viennent faire obstacle à cette liberté d’aller et de venir librement à travers la planète. Ils cachent l’horizon et obligent à l’errance. Cette expérience d’instabilité et d’empêchement de mouvement est vécue quotidiennement par des êtres humains qui essayent de passer des frontières en quête de meilleures conditions de vie et d’une nouvelle existence. L’aventure migratoire de ces migrants sub-sahariens est d’abord une aventure humaine. C’est une expérience à la fois individuelle et collective. Et si elle concerne un très grand nombre de personnes issues des pays du Sud, elle reste néanmoins spécifique à chaque individu. Ce documentaire expérimental a été autoproduit et doit être considéré comme un essai. Nous nous sommes intéressés à ces migrants dans leur dimension d’individus qui ont leurs propres caractéristiques et spécificités. C’est pourquoi, nous avons fait le choix de ne pas sous-titrer les séquences où ils s’exprimaient dans leurs langues et en français et ce, dans le souci de respecter leurs spécificités linguistiques notamment. Seules les conversations en arabe ont fait l’objet de sous-titrage.
A travers ce court métrage, nous voulions mettre en scène ces trois migrants sub-sahariens et proposer un coup de projecteur sur leur trajectoire de vie dans la société d’installation. Notre objectif consistait également à mettre en lumière les échanges et les interactions de Brahim, Ismaïl et Adam avec leur environnement immédiat et quotidien.

 

 

Repères biographiques :

 

Hassen Ferhani est né à Alger. Il vit actuellement à Paris. En 2003, il a travaillé comme Assistant-script stagiaire dans le film Cousines, réalisé par Lyès Salem. En 2006, il était assistant-réalisateur et second rôle masculin du court métrage Ce qu’on doit faire. Il a également été Assistant-metteur en scène dans la pièce Vol d’oiseau de Hajar Bali. En 2006, il réalise Les Baies d’Alger dans le cadre du projet Bledi in progress, initié par la vidéaste Katia Kaméli. En 2010, il coréalise, avec Nabil Djedouani, Afric Hotel.

Nabil Djedouani est né à Saint-Etienne. Il a suivi des études d’histoire de l’art. Il est titulaire d’une maîtrise d’études cinématographiques. Il a réalisé des courts métrages portant sur les problématiques de l’immigration. En 2010, il coréalise avec Hassen Ferhani Afric Hotel.

Afric Hotel :

Réalisation : Hassen Ferhani et Nabil Djedouani.

Production : Fugues de Barbarie, Format : 4/3, 53’

http://vimeo.com/23437536

 

 

Nadia Agsous

 

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