La Grande Région au théâtre

Ecrit par Jean Le Mosellan le 09 décembre 2011. dans La une, Culture, Théâtre

La Grande Région au théâtre

 

J’étais depuis un moment surpris que France 3 Nancy traite dans son journal de la Sarre, comme si la Lorraine préparait en catimini les esprits à son annexion. L’intention de France 3 paraît plus désintéressée, quoique ambitieuse, après la représentation théâtrale donnée mardi dernier à Metz par les Théâtres Universitaires de la Grande Région dans l’Espace Bernard Marie Koltès. Nom prestigieux s’il en est du théâtre contemporain, en outre enfant de Metz. En vérité la Grande Région n’est pas une idée très nouvelle, puisque son territoire c’est un peu celui de la Lotharingie ou de l’Austrasie, dont Metz était la capitale. La pièce avait comme titre A table ! Titre évocateur qui suggérait que la représentation serait festive.

En fait elle l’était, dans un heureux crescendo, grâce à la réalisation d’une œuvre en 4 actes, chacun par une troupe différente. Œuvre dont le thème imposé, à la manière de la figure imposée en patinage artistique, était une grande table au milieu de la scène. A part la consigne de se mettre à table ou autour d’une table, les modules ont été conçus librement pour un spectacle de 80 minutes au total.

Le thème imposé patinait dangereusement au 1er acte, sous-titré Ma journée, produit par le Théâtre « Le Pont » de l’Universität des Saarlandes de Sarrebruck. Il s’agissait d’une création collective trilingue, allemand, français, et un bout d’anglais dans la sono, au final en communiqué pour ceux qui n’avaient rien compris jusque-là. Les acteurs pleins de bonne volonté rattrapaient la direction cahoteuse du metteur en scène, qui croyait sans doute s’en tirer facilement avec un sujet assez ébouriffant, une manif d’étudiants. Le désordre créé sur scène a fait quitter la salle, quasiment en sortie de piste, à quelques spectateurs traumatisés par un tel réalisme, brillante démonstration de démocratie participative au théâtre. « L’improvisation choisie comme démarche artistique » avait honnêtement averti le metteur en scène en préambule. Une vraie pagaille que cette coordination d’étudiants en quête d’auteur !

Sans transition autre qu’un déplacement de meubles effectué dans une semi obscurité par tous les acteurs des 4 compagnies réunies, on tombait graduellement dans le second acte une fois le décor modifié, la même table placée ailleurs, et sortie bruyante des déménageurs. Restaient sur scène un duo d’acteurs duThéâtre Universitaire de Metz. Au tohu-bohu du 1er acte succédait Le Fils, austère ascèse, quoique contaminée par moments de l’improvisation importée de Sarre. Cependant, plus personne ne quittait la salle.

Avant le troisième acte, les déménageurs revenaient pour une variation dans le déménagement. On respirait mieux, après leur départ, avec le fumet du « Rôti de lapin » cuisiné par le Théâtre Universitaire Royal de Liège. Un trio occupait la scène, en fait une scène de ménage commentée par l’auteur lui-même évoluant sur scène. On versait dans le burlesque avec un texte de cabaret. Querelle de ménage traitée de manière minimaliste par Karl Valentin (1889-1977), auteur admiré semble-t-il par Bertolt Brecht.

De nouveau les déménageurs revinrent bruyamment quand la lumière baissait. C’est le 4ème acte qui s’annonce, moment prévu pour le Théâtre Universitaire de Nancy de présenter son beau duo, Cindy Bottigliri et Damien Devoge, émergeant de la pénombre, avec un beau texte plein d’humour de Carole Fréchette, Serial killer. L’action ? Elle, c’est une mante religieuse qui tue ses amants après usage, et lui ne le sait pas. Il raconte en toute innocence comment sa grand’mère tuait les poules, selon un rituel implacable en leur tordant le cou, avec leur consentement. Résultat ? Un joli moment de théâtre réussi dans la mise en scène de Caroline Bornemann et de Denis Milos.

Pendant que l’euro reprend son souffle sur la scène internationale, on se surprend à penser que pour une fois le naufrage a été évité grâce à la rigueur française. C’est vrai que l’Université de Nancy a une belle tradition théâtrale derrière elle.

Comme l’Europe, le théâtre universitaire de la Grande Région a du mal à s’imposer comme un seul homme. Quatre troupes ne font pas une compagnie, et paradoxalement le désordre est venu d’Allemagne. La difficulté c’était de passer d’un acte à l’autre. Les rideaux ou la pleine obscurité pour faire moderne auraient mieux fait l’affaire que les déménageurs. Cependant le risque d’être plus ou moins applaudies, ou même sifflées, aurait été alors énorme pour les troupes, prises séparément. Il serait toutefois impensable que l’on ait osé siffler les faiblesses de cette action commune, menée, tambour battant, à un dénouement honorable par les Théâtres universitaires de Sarrebruck, de Metz, de Liège et de Nancy.

 

 

Jean Le Mosellan

 

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    10 décembre 2011 à 16:31 |
    Du théâtre dans RDT ! vous inaugurez bellement, Jean, une nouvelle rubrique qui manquait . Merci !

    Répondre

    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      12 décembre 2011 à 11:19 |
      Merci,chère Martine,pour ce que vous avez dit du théâtre à RDT. Comme vous le savez,Nancy est leader en matière de théâtre universitaire depuis la création de son théâtre par Jack Lang,qui a lancé aussi dans le même mouvement le festival mondial du théâtre universitaire. Cet héritage est partagé par d’autres,et les héritiers sont nombreux,ne serait-ce qu’à Metz avec l’Espace Koltès, à Liège…et Sarrebruck. Ce qui est important c’est que les pièces contemporaines intéressent nos étudiants.

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.