C'est ça l'Amour...

Ecrit par Mohamed Guessous le 01 décembre 2010. dans La une, Souvenirs, Amour

C'est ça l'Amour...

Le souvenir est confus, étroit et sinueux comme les ruelles de cette vieille Médina. Tout ce qui enveloppait l'histoire n'était pas aussi clair, aussi précis que la beauté de son visage. Les événements de l'époque aussi importants qu'ils pouvaient l'être, n'avaient trouvé place dans ma mémoire saturée par l'éclat et la grandeur de ses yeux. Le décor était flou, les figurants n'avaient pas de visage, la scène se déroulait dans un brouillard qui auréolait son être, l'épargnait pour mieux mettre en valeur sa silhouette fine et gracieuse. Tout ce qui bougeait, gesticulait, était figé comme pour ne laisser apparaître que sa démarche naturelle mais combien majestueuse, tout ce qui pouvait marquer un mouvement, un rythme n'était perceptible tant la magie du roulis de ses hanches prévalait et paralysait tous les regards. Même la saison était indéfinissable si ce n'était ce vêtement négligé sans couleur ni forme qu'elle arborait et laissait voir tantôt une infime partie de ce qui se devinait être une superbe poitrine, tantôt un tracé ou un galbe qui dévoilait à la faveur d'une échancrure, des extrémités d'un exceptionnel façonnement.

Elle était très jeune. Elle habitait une maison très modeste qui côtoyait des Riad somptueux aux portes imposantes qui faisaient la fierté de cette ville impériale. Quand elle sortait de chez elle, le grincement de sa porte délabrée annonçait son apparition; flanquée de deux seaux, elle allait souvent chercher de l'eau à la fontaine de Ras Derb. C'était un moment privilégié pour tous les garçons du quartier qui stoppaient leurs jeux ou détournaient leurs itinéraires pour essayer d'échanger quelques mots, souvent en proposant de l'aider dans sa besogne. Elle déclinait toujours l'offre en détournant son regard tout en rabattant ses longs cils sur ses yeux qu'elle savait ravageurs. Devant son intransigeance et son attitude hautaine, les plus récalcitrants des garçons essayaient de noyer leurs frustrations en lui adressant des mots obscènes qu'elle feignaient ne pas entendre.?J'étais encore plus jeune et du haut de mon adolescence je subissais pour la première fois, à l'égard du sexe opposé, des troubles sensationnels qui n'avaient d'égale que les innombrables boutons tapissant un visage détesté qui était le mien.

Je la regardais, elle me regardait, je ne lui parlais pas, elle non plus. Je baissais les yeux et j'entendais le grincement de la porte de sa maison.?Chaque jour qui se levait, son nom cacophonnait dans mon esprit et me réveillait avec le délicieux projet de quitter la maison, de parcourir inlassablement le Derb à l'affût du grincement de la porte de sa maison.

Ma patience n'avait pas de limite tant chaque jour, à un moment toujours imprévisible, je pouvais la voir apparaître, que les garçons affluaient, que les gros mots fusaient. Mais ce qui comptait le plus, c'était le regard partagé dans le silence qui précédait le grincement de la porte de sa maison.?Un vrai bonheur, c'était ça l'amour. Dorénavant mon cœur me servait à quelque chose, il palpitait bien, il palpitait utilement ! Mais vinrent les jours où j'attendais vainement devant sa porte qui resta silencieuse, mon cœur palpitait autrement, désagréablement, puis se calmait comme pour me promettre des lendemains pleins de retrouvailles.?Cette alternance d'euphorie et de tristesse rythmée par ces rencontres hasardeuses, allait travailler ma mine, accentuer ma maigreur et affecter mes relations. Je boudais les appels aux jeux de mes copains; les maitres d'école malgré ma discipline et mon assiduité persistantes me reprochaient mon air distrait et mon attitude vaporeuse. Chez moi, j'évitais les membres de ma famille et recherchais l'isolement dans les endroits les plus reculés de la maison.

Mais la grande peine allait suivre des jours et des semaines, durant lesquels la porte de sa maison cessa définitivement de grincer. Au dire des enfants qui n'avaient plus de raison d'interrompre leurs jeux, la belle ensorceleuse avait déménagé sans laisser d'adresse.

La peine aussi forte soit-elle, allait s'estomper progressivement jusqu'à disparaître. C'était la rançon à payer pour le baptême de l'amour. En prime le souvenir en est resté indélébile.

A propos de l'auteur

Mohamed Guessous

Rédacteur

Sculpteur

Commentaires (10)

  • OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    05 décembre 2010 à 20:40 |
    La réponse de Maurice Lévy métonne d'autant moins que je tombe généralement amoureux en octobre. Souvenir de la rentrée scolaire? Retard sur le printemps ou avance sur le printemps suivant? Vaste problème…

    Répondre

  • Maurice Lévy alias PlG

    Maurice Lévy alias PlG

    04 décembre 2010 à 12:08 |
    Décidément l'hiver est là, et, curieusement on rentre dans des réminiscences amoureuses, mais pas seulement, on constate que M. Guessous n'est pas seul à revivre ses amours d'antan.
    N'est-ce pas là un moyen -fort économique- de se réchauffer ???
    Maurice Lévy

    Répondre

    • M.Guessous

      M.Guessous

      04 décembre 2010 à 23:48 |
      Oui,mais quelle histoire amoureuse lointaine réchauffe Maurice Lévy en ces temps de grand froid?

      Répondre

  • OLIVIER EYQUEM

    OLIVIER EYQUEM

    03 décembre 2010 à 17:25 |
    Faudrait se retrouver à trois pour pleurer un bon coup (ou se passer des adresses)

    Répondre

  • OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    01 décembre 2010 à 19:43 |
    Pourquoi faut-il que le premier regard d'amour soit si douloureux? Ma beauté blonde se prénommait Nicole. Elle avait douze ans (moi aussi), et habitait Avenue de Versailles. Je n'ai jamais eu le courage de lui parler, et je ne suis jamais repassé devant son immeuble sans lever les yeux vers sa fenêtre.

    Répondre

    • M.Guessous

      M.Guessous

      02 décembre 2010 à 23:03 |
      Comme c'est étrange cette linéarité, cette similitude dans les comportements des êtres. En nommant ta blonde Nicole j'ai le regret de ne pas avoir dévoilé le prénom de ma brune qui s'appelait Aicha.

      Répondre

      • Eymard Emile

        Eymard Emile

        03 décembre 2010 à 00:26 |
        Elle était brune, j'ai plus le souvenir de son joli minois que celui de son prénom, mais surtout elle habitait comme moi, Impasse Guessous à Rabat.

        Répondre

        • M.Guessous

          M.Guessous

          03 décembre 2010 à 12:28 |
          Comme c'est étrange, je connais cette impasse, étudiant à Rabat dans les années 70 , j'avais des amis qui y habitaient !

          Répondre

  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    01 décembre 2010 à 18:10 |
    Toujours recommencée l'aventure la plus délocalisée et inlocalisable de l'humain.
    Dehors ? Dedans ?
    Tatouée sur quel côté de la peau ?
    La mémoire d'un corps, de l'effet qu'il fait ?
    Pas la nostalgie.
    Quelque chose comme une leçon jamais effacée et jamais apprise.

    Répondre

    • M.Guessous

      M.Guessous

      02 décembre 2010 à 22:46 |
      L'éternel recommencement, le piège irrésistible qui enivre
      Appel langoureux , lancinant en quête de pérennité
      Extase qui récompense ou doucereux manège pour la continuité?
      La vie se perpétue grâce à un bel appât: l'amour.

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.