Les derniers jours

Ecrit par Jean Le Mosellan le 01 novembre 2010. dans La une, Souvenirs, Amour

Les derniers jours

Parmi les voies impénétrables de la Grâce, il y a la sienne. Du dimanche, Gilette n’était pas formidablement chrétienne avec sa manière de faire l’église buissonnière. Elle l’était souvent par contre le reste de la semaine. De l’avis général elle était soucieuse du sort des autres. Pour elle c’était parmi eux que se trouve le prochain, tel qu’il a été décrit dans la parabole du Bon Samaritain. Est-ce la bonne façon pour se signaler au Seigneur ?  En vérité, elle ne se posait pas la question sous cette forme. Faire le bien, c’est un peu adoucir le sort du prochain, et elle savait comment faire. Que le Seigneur la regarde ou non lui était vraiment secondaire.

Elle connaissait le cheminement de l’Apôtre Paul, le treizième, celui en surnombre, non choisi par le Christ lors de sa prédication, une espèce d’avorton, selon son aveu même dans la première Epître aux Corinthiens (1Co 15-8), le persécuteur de l’Eglise primitive, dont le destin a basculé après le chemin de Damas pour devenir sanctifié parmi les saints, au point d’être régulièrement lu à la messe pour l’édification des fidèles. C’est dire le manque de lisibilité de la Grâce, et aussi l’ampleur de la Miséricorde.

La voie qu’a empruntée la Grâce jusqu’à Gilette était d’une grande clarté, mais seulement après coup. Elle se manifestait, il y a moins d’un an, en pleine chimiothérapie, sous la forme d’une voix, celle d’une vieille dame de quatre-vingt-seize ans, à l’occasion d’une vérification des références d’une femme de ménage en cours de recrutement.  Approche banale s’il en est, pourtant décisive. Ce n’était pas le hasard, puisque qu’elles s’étaient promis de continuer à se téléphoner, et cela allait se faire jusqu’à plusieurs fois par semaine. A vrai dire, leurs rapports se limitaient à ce type de dialogue, en se racontant quand même leur vie, leur quotidien ou leurs soucis. La vieille dame ses ennuis de santé, sa kyrielle de maladies qui la clouent au domicile, justifiant sa dépendance à la femme de ménage. Une perle affirmait-elle, qui lui a changé la vie.

Gilette se savait atteinte d’une maladie plus qu’invalidante puisque mortelle à plus ou moins brève échéance. Pourtant elle remettait toujours la visite qu’elle s’était promise afin de mettre un visage sur cette voix si vraie et si irréelle à la fois. Car la voix allait jusqu’à lui offrir, à l’occasion d’une épreuve chirurgicale éprouvante, des fleurs, apportées par la femme de ménage, qui faisait la navette entre elles. Au bouquet la femme de ménage ajoutait d’elle-même une plante de primevère, signe que le printemps était proche.

Elle était toujours trop fatiguée pour traverser la ville et se sentait mal à l’aise d’avoir à remettre au lendemain la rencontre. D’autant que la voix lui a appris qu’elle priait pour elle et faisait dire des prières à son intention au Carmel, là où elle venait pour la messe. La voix lui conseillait de recevoir le sacrement des malades par précaution. Elle-même l’a déjà reçue trois fois, sans que cela ne l’empêche de parvenir à l’âge de quatre-vingt seize ans. Elles ont beaucoup ri. Quelle banalité en somme que l’extrême-onction !

La grande malade en acceptait l’idée, mais disait que ce n’était pas encore le jour, alors que son état se dégradait malgré les prières au Carmel. Ses derniers jours se comptaient désormais en semaines. La voix se faisait implorante. Cependant la malade remettait encore à plus tard le sacrement, sûre de pouvoir, dit-elle, en reconnaître l’heure. Même réhospitalisée elle ne se sentait pas prête, effrayée peut-être par la présence de l’aumônier dès l’admission. Oui réaffirmait-elle mais ce n’était pas encore le moment, déclarant néanmoins vouloir mourir dans la dignité.

La famille tardait à se présenter, puis elle fit irruption dans sa chambre : mes filles, Sophie et Florence, venues de Paris, mes petits-enfants, Valentine et Arthur, mon gendre Frédéric, et deux amis fidèles de Montpellier, Francine et Daniel. Tant de monde à la fois, après une maladie assumée plutôt pour sa plus grande partie dans la solitude, l’avait sans doute convaincue que son dernier jour était venu. Elle se disait alors prête pour l’extrême-onction. Cérémonie très simple, au cours de laquelle une certaine sérénité avait chassé le doute de son visage, et elle y participait en pleine connaissance de cause. L’aumônier nous invitait, mes filles et moi, à clore ses phrases par des amen. Puis nous récitions avec lui le Notre Père et le Je vous salue Marie.

Le lendemain matin elle rendit l’âme. Mes filles et moi nous récitâmes de nouveau le Notre Père, faisant à l’initiative de Sophie un cercle autour du lit avec nos bras. Mes filles de part et d’autre du chevet et moi au pied du lit. Sans nous concerter, elles prirent chacune d’une main celles de la morte, et de l’autre les miennes. J’ai ajouté, comme on le fait à la messe, à laquelle elle venait si rarement de son vivant : « Car c’est à Toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles et des siècles. » Florence dit ensuite : maintenant elle sait. Me vint alors à l’esprit le mot de l’Apôtre Paul : « Il ne faut pas que vous vous désoliez comme les autres qui n’ont pas d’espérance. »(1Co 4-13)

J’ai appelé la voix et je lui ai raconté tout cela. Elle m’a écouté très attentivement. C’est très bien, conclut-elle, vraiment comme j’ai espéré. Venez me voir quand tout sera fini.

Il me reste à lui dire, au moment où je verrai son visage, que le Père Av Aleksandr a commencé selon le rite orthodoxe des prières pour elle durant quarante jours à Jérusalem.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

Commentaires (16)

  • Francine et Daniel

    Francine et Daniel

    03 novembre 2010 à 22:19 |
    Cet article est le reflet d'une foi intense. Nul doute que du ciel où elle vit maintenant Gilette jette un regard vers ceux qui l'ont côtoyée et aimée.

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      04 novembre 2010 à 09:03 |
      Chère Francine,cher Daniel,votre foi est belle. Elle s’inscrit dans le cheminement de celle de la dame de 96 ans par qui la Grâce est parvenue jusqu’à Gilette,puis s’est répandue sur nous. Je dirais que c’est affaire d’amour aussi. L’Apôtre Paul ne disait-il pas : « Quand j’aurais la plénitude de la foi,une foi à transporter les montagnes,si je n’ai pas l’amour,je ne suis rien. »

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  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    03 novembre 2010 à 17:46 |
    Sans le savoir nous étions proches, à Blauvac petit village en face du Mont-Ventoux.
    Je venais de quitter les Pyrénées-Orientales où la tradition de se rendre au cimetière pour la Toussaint reste très forte. Mes deux fils ont d'ailleurs investi ce lieu tout naturellement depuis la mort de leur grand-mère paternelle, il y a un an.
    Croyant ou non les gestes sont importants dans ces moments! Sabine

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    03 novembre 2010 à 15:13 |
    Merci Sabine pour la sobriété et la pudeur de votre commentaire. J’étais au cimetière Saint Véran d'Avignon,avec mes petits-enfants Valentine (10 ans) et Arthur (7 ans) pour nous recueillir à la Toussaint,la première de notre défunte,quelques heures avant la parution de ma chronique le soir. Lue aussitôt par mon ami athée,celui qui a communié. Savez-vous ce qu'il m’en a écrit? Que Dieu ait son âme! Lui aussi est resté sobre et naturel,tout comme Valentine et Arthur.

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  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    03 novembre 2010 à 11:58 |
    Tout est dit dans la simplicité et le beau.
    Ses derniers instants n'ont pas été précipités, volés, juste un A-Dieu.
    Merci pour ces gestes et ces mots que vous nous avez offerts.
    Sabine

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  • Luce Caggini

    Luce Caggini

    02 novembre 2010 à 22:44 |
    D’une voix  très  douce ,j ‘ai envie de vous dire  combien  prendre une main, donner une main peut être un acte de foi d' amour  , un effacement de  soi,   un  saut  que j 'ai  connu, une  prise  de conscience , qui vous  tombe  dessus  , comme un chant si fort que les murs d es évangiles vous prennent à bras le corps et que les mots viennent à vous, vous enserrer , comme le fait votre texte .Le cheminement , nous le faisons ensemble, après, non pas chacun de son coté, mais dans l ‘ union de nos âmes .
    « Amen » est un mot d’ union dans le sens que chacun va lui apporter .Il contient tant de rites et de sacralisations. Il est le trait d’ union de deux mondes qui ne séparent pas les amants d e chair et d’esprit , il est l ‘alliance de l ‘ éternel dans nos veines et nos coeurs .Rien dans votre récit ne m ‘est étranger.
    Le rameau de nos vie est un peu plus élargi quand la souffrance de l ‘autre est devenue la notre .

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      03 novembre 2010 à 09:20 |
      Chère Luce,vous avez trouvé les mots justes pour dire en écho ce que j’ai ressenti. Amen est en effet un mot merveilleux que l’on doit prononcer tout en chuchotement,au moment même où votre désarroi verse dans l’espérance.

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      • Luce  Caggini

        Luce Caggini

        03 novembre 2010 à 18:29 |
        je vous tends un espoir d'apaisement

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  • Martine L

    Martine L

    02 novembre 2010 à 10:19 |
    Votre texte est très fort ; laïque militante, et profondément athèe, votre sujet me touche. Ce que vous faîtes apparaître, ici - en dehors de la belle figure de votre femme - c'est peut-être qu'il y a toujours un besoin de rituel et de partage, en ces moments de départ, et qu'en cela, on se retrouve absolument tous .

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      02 novembre 2010 à 19:55 |
      Merci Martine,pour votre commentaire. Ce sera l’occasion pour moi de vous révéler qu’au cours de la messe,un ami athée déclaré a communié. Est-il revenu à l’Eglise devant la réalité enfin palpable de la mort ? La sérénité d’ensemble la liturgie a dû l’influencer aussi. Mais il a pris sa décision au moins la veille. Certainement après mure réflexion.

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    02 novembre 2010 à 07:40 |
    Je retiens de votre texte l’image des mains les unes dans les autres qui garde un moment l’endormie dans le cercle et la prière des vivants.
    Lors de la crémation d’un frère plus jeune brutalement disparu, j’ai ressenti le besoin d’un geste sacré que je n’ai pas eu le courage de proposer. J’aurai voulu que parents et amis fassent cercle, main dans la main, autour du cercueil, la première et la dernière main posées sur lui et fermant la boucle après son départ. Pour marquer symboliquement que si cette fibre nous était retiré, elle avait contribué, le temps de sa vie, à maintenir le tissu humain, pour dire que les morts, et nos morts en particulier, sont autant de points de suture qui soutiennent nos corps et nos âmes.

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      02 novembre 2010 à 19:52 |
      Comme vous je pense que le rite d’accompagnement est vraiment essentiel,que l’on soit chrétien ou pas. Dans la chambre,il n’y avait pour le célébrer que mes filles et moi. Plus nombreux ce serait certainement difficile. Mais être croyants ça nous a aidés.

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  • av aleksandr

    av aleksandr

    01 novembre 2010 à 23:09 |
    Cher Jean,
    J'hésite un peu à vous écrire ici. Il y a au fond le secret de la prière, des âmes, des corps, des joies, des peines et des destinées. Je pensais vous mettre un mot demain 2 Nov. pour ce jour des Défunts dans l'Eglise occidentale. Je garde votre épouse Gilette pour une bonne mémoire au lieu du Golgotha où l'on prie pour toutes les âmes sans distinction, à quelques pas du Lieu de la Résurrection. Je vous dis toute mon amitié et mes fidèles prières,
    av aleksandr

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      02 novembre 2010 à 19:47 |
      Cher Av,je suis heureux de l’initiative que vous avez prise en cette occasion. Je vous en remercie du fond du cœur. Vous avez manifesté là une vrai force œcuménique.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 novembre 2010 à 19:07 |
    « Maintenant, il sait », c’est exactement ce qui m’est venu à l’esprit lors du décès de mon père, incroyant notoire….Sait-on jamais si l’on sait, même après la mort ? je ne puis m’empêcher de penser à la phrase du moine, personnification de la mort, dans le film de Bergman, « Le septième sceau », lorsqu’il emmène le héros et d’autres dans l’autre monde, en le prenant par la main. Le héros, un chevalier de retour des croisades, lui demande : « alors, tu peux bien me le dire maintenant, qu’y a-t-il là-bas ? » ; le moine lui répond « mais je ne sais pas, moi, je ne suis que la mort ».
    Les croyants, dont je fais partie, ont l’avantage, c’est là leur soutien, de savoir. La commémoration des 3ème, 9ème et 40ème jours dans l’Eglise byzantine se base sur un écrit du peudo-Macaire, qui décrit le périple post-mortem de l’âme : au 3ème jour l’âme est amenée devant le trône de Dieu, du 3ème au 9ème jour, elle visite les séjours bienheureux, du 9ème au 40éme jour, les séjours infernaux, enfin, au 40ème jour un jugement provisoire est prononcé, provisoire, car le jugement définitif est, bien sûr, le jugement dernier. D’où l’intérêt des prières pour les défunts ; alors que dans l’Eglise romaine, les suffrages des vivants ne valent que pour les âmes du purgatoire, le sort des autres, bienheureux et damnés, est scellé dès l’instant de la mort, moment crucial entre tous, qui a donné lieu à la rédaction de ces curieux traités médiévaux du bien mourir ou artes bene moriendi.
    Je ne peux résister, pour finir, de vous citer un magnifique paragraphe, tiré de l’office de Panikhide, l’office byzantin des morts, celui-là même qu’on célèbre les 3ème, 9ème et 40ème jours après le décès : « sur l’océan de l’existence, ballotté par la tempête des passions ; je me hâte vers toi et je te crie « retire ma vie de la corruption, O, Toi Seul Miséricordieux ». Fais reposer avec les saints, Christ Dieu, l’âme de ton serviteur /ta servante, là où il n’y a ni douleurs ni tristesse, ni gémissements, mais la vie éternelle, transformant les sanglots funéraires en chants d’Alléluia, Alléluia, Gloire à toi, O Dieu ! ».

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      02 novembre 2010 à 19:44 |
      40 est un chiffre éminemment biblique. L’Eglise orthodoxe en fait un périple mystique porté par la prière. Ce qui nous manque en Occident c’est quelque chose de comparable. Il y a eu le trentain,m’a soutenu l’abbé d’Avignon qui nous a accompagnés dans l’inhumation,mais a-t-il survécu au grégorien ?

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