Madame Bovary, maniaco-dépressive ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 23 décembre 2011. dans Psychologie, La une, Amour, Littérature

Madame Bovary, maniaco-dépressive ?

 

On a tous nos humeurs ; la bonne – recherchée, se faisant rare de nos jours – la mauvaise, devenue si banale, facteur d’explication de tout un peu. Le bonheur, la tristesse ou la colère de nos « hauts et de nos bas » finit par se confondre avec notre quotidien : « je suis basse, aujourd’hui ; moral dans les chaussettes ! ». Rien à voir pourtant avec ces autres hauts, ces autres bas : ceux d’une personne atteinte – dûment repérée médicalement – d’une maladie bipolaire, ou manie dépression ; alternance pathologique de périodes d’accélération, d’intense exaltation, avec des dépressions abyssales. Causée par des modifications de la chimie du cerveau, avec, du coup, incriminée, une combinaison de gènes à caractère familial, c’est, de nos jours une maladie invalidante, sévère, mais rémissible et traitée.

Flaubert, en écrivant son « Madame Bovary », en a fait un prototype de dépressive – bien autre chose, déjà, qu’une simple déprimée. Quand on dit de quelqu’un : « c’est une Bovary », s’inscrit aussitôt en fond d’écran la mélancolie d’une province qui s’ennuie ; un automne trop mouillé, le soir qui tombe tôt, le silence qui entrecoupe de chiches conversations au coin d’une cheminée, dans laquelle le feu s’étiole aussi ; l’insupportabilité des lieux, des choses, des gens… bref, tout ce qui fait qu’on « bovaryse ».

Mot, du reste, réservé au genre féminin, associé, sans doute dans l’imaginaire collectif, aux fluctuations brusques et imprévisibles de l’humeur, aux larmes (non, aux pleurnicheries), à l’instabilité… alors que le mâle, lui, est solide et raisonnable, accroché au réel – l’autre, décrochant et rêvant…

Mais en relisant ce livre unique, parfait dans tout ce qu’on demande à un livre, à l’autre bout de ma vie de lectrice (le premier passage étant là-bas, au temps de ma seconde), il y a eu, comme une évidence clinique : Emma Bovary est une bipolaire, et pas l’unipolaire dépressive qu’on raconte ça et là. Le trouble a commencé – avant l’histoire – à la fin de son adolescence : « Melle Rouault ne s’amusait guère à la campagne… » ; manquent évidemment les informations essentielles sur l’hérédité… les statistiques montrent que les hommes débutent la maladie visible par un épisode maniaque et les femmes, par un moment dépressif : « assise sur le gazon, Emma ne cessait de se répéter : mais pourquoi, mon Dieu, me suis je mariée ? ». L’environnement est souvent déclencheur, nous dit-on, alors, oui, celui d’Emma est négativement porteur ; village enclavé, paysage de bocage, huit clos, climat, belle-mère ! Ennui absolu, invasif ; lignes de fuite se multipliant comme autant d’éclairs en temps d’orage. Fixations pré-maniaques, plutôt que simples évasions : « elle s’acheta un plan de Paris, et, du bout du doigt, sur la carte, elle faisait ses courses dans la capitale… elle remontait les boulevards, s’arrêtant à chaque angle, entre les lignes des rues… ».

Cycles rapides oscillant entre l’exaltation et la descente – à mesurer, pour celle-ci, à l’aulne des toxicomanes après leurs prises – sensations terribles : « et le chagrin s’engouffrait dans son âme avec des hurlements doux, comme le vent d’hiver dans les châteaux abandonnés… cette douloureuse rêverie que l’on a sur ce qui ne reviendra plus ; la lassitude qui vous prend après chaque fait accompli… ». Échappatoires recherchées par le sujet pour tenter de donner sens à sa souffrance ; le corps ici parle plus souvent qu’à son tour : « elle se plaignait d’éprouver, depuis le commencement de la saison, des étourdissements ; elle demanda si les bains de mer lui seraient utiles » ; malaises, défaillances, douleurs hystériques presque théâtralisées ; hypocondrie, évidemment ; « malgré ses airs évaporés, Emma ne paraissait pas joyeuse… elle gardait aux coins de la bouche cette immobile contraction qui plisse la figure des vieilles filles… elle était pâle partout, blanche comme un linge… pour s’être découvert trois cheveux gris, elle parla de sa vieillesse ». Manque d’épanouissement, d’intégration, en retrait socio-affectif, dirait-on de nos jours !

Mélanges dans les investissements amoureux – Rodolphe, bien sûr, peut-être surtout Léon – entre le désir réel ou fantasmé, le passage à l’acte hyperactif, tendant à l’obsessionnel ; tout, butant au final sur l’absence de décision, l’impossibilité du retour à l’agir propre au réel : « alors les appétits de la chair, les convoitises d’argent, les mélancolies de la passion, tout se confondit dans une même souffrance, et, au lieu de détourner sa pensée, elle l’y attachait davantage, s’excitant à la douleur » ; 3 lignes, pour tout dire – ou presque – de cette maladie ! Flaubert, 1851, ou rien !

Le retrait des affects en période basse – on appelle la chose « affects émoussés » – est palpable, chez Emma, dans ses rapports ambivalents, mais fortement indifférents, à sa fille (encore que là, cela se mélange à l’amour maternel, version siècles anciens).

La manie (pas grand-chose à voir avec les exagérations agaçantes des « maniaques » que nous connaissons tous) fixe les phases d’accélération sur différents supports, tous investis chez Bovary. Le sexe, mais aussi la frénésie collectionneuse d’objets, souvent délaissés, dès leur arrivée ; les achats compulsifs ; manque l’addiction au jeu que l’on trouve ailleurs, dans la littérature. « Ce fut vers cette époque, c’est-à-dire le commencement de l’hiver, qu’elle parut prise d’une grande ardeur musicale » (compensation d’une dépression saisonnière ?). Des études entières ont sans doute été faites sur le rapport à l’argent de Madame Bovary, et, par là, du bipolaire ; besoin d’exister, d’être valorisé, de manifester surtout sa toute puissance. Piège au bout. Ne dit-on pas que la première mesure à prendre, en présence du malade, est de confisquer sa carte bleue ! « pour se faire de l’argent, elle se mit à vendre ses vieux gants, ses vieux chapeaux, la vieille ferraille, et elle marchandait avec rapacité ». Bipolaire, probablement de type I, nous dirait la faculté : épisodes maniaques, et le plus souvent dépressifs, à moins qu’on ne puisse lire en Emma ces redoutés états mixtes où s’empilent – sinistre millefeuilles – les symptômes de manie et de dépression, ensemble ; agitation et irritabilité dépressive dans le même ressenti. Mesure-t-on la souffrance ? « certains jours, elle bavardait avec une abondance fébrile ; à ces exaltations, succédaient tout à coup des torpeurs où elle restait sans parler, sans bouger… »

Le suicide est la première cause de mortalité des maniaco-dépressifs, mal ou pas soignés par les thymorégulateurs qui représentent depuis peu de décennies la bouée de ces malades. Le passage à l’acte est un risque fort dans les deux cycles, crise maniaque, abîme dépressif. On peut considérer, en gardant cette grille de lecture, qu’Emma « couve » son suicide final depuis les premières pages. Le courant s’emballe quand, combiné inextricablement à la tenaille financière, il y a constatation de l’absence de l’objet compensatoire de l’affectif (jargonnerait-on dans le rapport, aujourd’hui, sans doute) et que cela a tenu lieu de déclencheur. Les délires hallucinatoires qui accompagnent – mais pas toujours – la crise maniaque, apparaissent alors : « il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu éclataient dans l’air comme des balles fulminantes en s’aplatissant… », délire de perception, plutôt que d’interprétation, donc.

Il faut dire qu’en matière de troubles mentaux, Flaubert savait de quoi il en retournait ! Atteint lui même (il parlait de ses « maux de nerfs ») ; près de 50 thèses de médecine se sont penchées sur son cas. Je ne serais pas étonnée qu’en doublon d’une épilepsie avérée, on puisse également porter un soupçon de bipolarité – la maladie des créateurs – « il ne se passe pas de jours sans que je ne voie passer devant mes yeux, comme des paquets de cheveux ou des feux de bengale » confie-t-il à un ami ; « mon moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête » dit-il fort justement ici ; « dans ma jeunesse, je m’ennuyais atrocement, je rêvais le suicide » écrit-il encore (ces citations sont issues d’un site passionnant autour de la maladie de Flaubert, JB Guinot).

Il paraîtrait pourtant qu’il n’aurait jamais dit « Madame Bovary, c’est moi ! » pourtant !!

 

 

Martine L. Petauton

 

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (5)

  • Chris Simon

    Chris Simon

    03 juin 2012 à 11:59 |
    Merci pour cet article. Ça m'a vraiment intéressé. J'aime cette nouvelle lecture. Il fallait tenté ! Je connais le livre presque par coeur et Madame Bovary est un cas d'étude autant du point de vue humain que du point de vue littéraire, la voici un cas clinique ! ;-) Bonne journée.

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  • Brigitte Biancp

    Brigitte Biancp

    26 décembre 2011 à 22:04 |
    Bonjour,

    En tant que bipolaire et écrivain, j'ai trouvé votre article fort intéressant.

    Cordialement

    Brigitte

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  • Diégo De La Vega

    Diégo De La Vega

    26 décembre 2011 à 11:04 |
    Madame Bovary, "bipolaire" ? Sujet très intéressant...
    A ma connaissance, c'est en 1913 que, dans les milieux médicaux déjà un peu spécialisés pour "les fous" (!), un terme apparut : celui de maladie "maniaco-dépressive". Mais, ce ne fut évidemment pas, à cette époque, la garantie de pouvoir faire vraiment quelque chose pour soigner (même partiellement) les troubles en question et la souffrance qui les accompagnent.
    De nos jours, on parle donc de "maladie bipolaire", expression qui est devenue - en fait - un véritable fourre-tout, afin de situer ces dérèglements "nerveux" dans la nomenclature générale des types de maladies.
    Le(la) vrai(e) "bipolaire" présente effectivement des périodes d'expansion et de dépression, et parfois - comme vous le dîtes - des moments de troubles "mixtes".
    Il faut dédramatiser cette maladie, car, aujourd'hui, certains médicaments - associés à la psychothérapie - permettent d'obtenir d'excellents résultats.
    Il faudrait aussi que ceux qui n'en sont pas atteints ne traitent pas les victimes de ces troubles presque comme des pestiférés.
    Une info pour finir : l'actrice hollywoodienne Catherine Zêta-Jones, atteinte de troubles bipolaires depuis longtemps, mène une campagne d'explication et - justement - de dédramatisation sur cette maladie. Et ce n'est qu'un exemple...
    Celles et ceux qui sont touchés par ces troubles ne doivent donc absolument pas désespérer. On peut la domestiquer dans un nombre important de cas.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    23 décembre 2011 à 22:11 |
    De Bovary au bovarysme, de la pathologie individuelle à la pathologie sociale...Serait-on en présence d'une épidémie? D'une décadence, diraient certains? Je croirais plutôt à la naissance d'une nouvelle religion dont Emma serait la prophétesse : la religion de l'ego, du moi. "Dear me" (au double sens de "cher moi" et de "mince alors!")pour reprendre le titre humoristique de l'autobiographie de Peter Ustinov.

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  • eva talineau

    eva talineau

    23 décembre 2011 à 18:30 |
    si seulement les patients, véritablement maniaco-dépressifs (ce qui est beaucoup plus rare qu' on ne le diagnostique aujourd'hui, c'est devenu un vrai fourre tout, aujourd'hui, en psychiatrie !) avec composante génétique familiale avaient le talent de Flaubert, que de chefs d'oeuvre ! souvent, aujourd'hui, dans la hâte de classifier les choses au lieu de prendre le temps de les connaitre vraiment dans leu singularité, on confond la véritable dépression mélancolique familiale - rarissime - dont le tableau clinique est très connu (syndrôme de Cotard et équivalents), avec d'une part les états "limites", et d'autre part la "dépressivité" inhérent à tout état créatif dans quelqu'un, dépressivité liée au fait qu'il n'y a pas d'Autre du savoir qui tienne, pas d'Autre qui tienne,hormis celui qu'on a à inventer soi-même, au jour le jour, au contact de l'objet avec lequel on "travaille". Flaubert avait certainement à faire avec cette forme d'inconsistance de l'Autre, après dire dans quelle mesure il était "malade", ça..

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