"Reflets d'un Temps révolu" : les noyés de la Marne ?

Ecrit par Jacques Petit le 15 décembre 2010. dans La une, Souvenirs, Amour


Je ne saurais dire si cela se passait en 1947 ou 1948, je ne parviens pas à trouver un repère indiscutable pour l’année.

A cette époque, la jeunesse des quartiers de la zone rouge (c’est comme ça qu’on appelait le chapelet de HLM en briques rouges qui s’étaient construits tout autour de la « petite ceinture » sauf peut-être vers le XVIème et XVIIème) se rendait compte, consciemment ou inconsciemment, que leur puberté naissante avait eu « chaud aux miches », que beaucoup de leurs « potes », qu’on avait marqués d’une « étoile jaune », avaient disparu, après que la « flicaille »  de Paname les eurent parqués dans un lieu réservé au sport, à la joie, aux applaudissements et à l’admiration, le sinistre à jamais Vel d’Hiv.


Oui, cette jeunesse déboussolée à laquelle j’appartenais, comprenait bien qu’elle venait de vivre des moments affreux. Je ne sais si le verbe « vivre » est opportun, mais même les écrits les plus anciens, nous disent que l’homme est capable de vivre, de survivre, dans des conditions effroyables, comme si sachant qu’il n’est que de passage sur Terre, il ne voulait pas en perdre une minute de cette vie dont on lui avait fait la grâce, même au prix de souffrances inhumaines !

Vous comprenez bien qu’un jeune garçon de 8 ans en 1940, se retrouve en 1945, 5 ans après, sortant d’une sorte de tunnel, dont il n’a pas compris toutes les raisons. Même encore aujourd’hui, il reste des zones sombres, à jamais sombres !

Nous avons eu de la chance, après tous ces temps gris, dès le 8 Mai 1945, jour où la France a retrouvé, pour une journée l’envie de rire, de chanter, de danser. Les années qui suivirent furent clémentes, avec un soleil qui réchauffait les cœurs encore engourdis. OUI 1947, pour les amateurs de bon vin, reste l’année d’un très grand CRU ; notre appétit de vie était grand, d’une vie insouciante et joyeuse, nous voulions rattraper le temps perdu, même pour ceux qui n’étaient plus là.

Ma bande de « potes » Jacquot, Guy, Ali, Lucien (lui n’était pas souvent là, car sa mère était très malade. D’ailleurs, elle n’a survécu qu’un an, à peu près) et moi-même, nous discutions des nuits entières, jusqu’à plus soif de nuits, nos mères nous maudissant à chaque retour à la « turne ». Il valait mieux que le « vieux » ne fût point là !

Nous « jacquetions » des virées au cinoche, à La Fauvette, au Cinéthéâtre des Gobelins, l’endroit du XIIIème où au mètre carré, il y avait la plus grande chance d’emballer une « nana ». J’ai encore souvenir aujourd’hui du goût très agréable de quelques baisers échangés, mais je suis incapable de mettre un nom sur ce baiser.

Et puis pendant l’été 1947 ou 48, Guy et Ali s’étaient procuré chacun une tente, ne me demandez pas comment, je n’ai pas la réponse.

Un soir, nous avons décidé tous les 4, la bande quoi, sauf Lucien, d’aller camper sur les bords de la Marne à Chelles, Jacquot connaissant un endroit, à vélo, Samedi et Dimanche prochain. Chacun devait amener sur son cadre une fille si possible. Ce soir-là , je rentrais à la « piaule » le cœur déjà champêtre !

Samedi arrivant, chacun s’était débrouillé comme il avait pu, le barda dans un sac à dos, et sur le porte-bagages pour 2 d’entre nous, nous nous apprêtions à avaler environ les 40 bornes pour aller à Chelles, par un temps magnifique, le « cagnard » tapant déjà, Jacquot devant aller chercher sa copine dimanche, et moi revenir à Paris, en fin de journée pour j’espère ramener une copine très « gironde » !

Je ne sais si vous avez fait 40 bornes avec une jolie fille de 16 ans sur votre cadre. Un supplice de Tantale, les frôlements sans cesse de son corps appétissant, son dos, ses cuisses, ses bras, son parfum envoûtant, vêtue d’un corsage si léger. Il fallait vraiment ça pour oublier les muscles raidis, les courbatures en pédalant en quinquonce, le désir est le meilleur remède à la fatigue qui vous engourdit !

Mais la cerise sur le gâteau, elle m’avait promis de dormir sous la  tente avec moi cette nuit-là !

Bon, petit coup de « patin » dans ma tête, nous serons 4 sous la tente pour 2.

Je n’ai jamais oublié cette nuit sous la tente : si peu de place, son corps sur moi, dans un pyjama si léger. J’ai dormi de caresses  inachevées, sans pouvoir « conclure », un souvenir encore vivace, 61 ans après !

Le lendemain matin, un petit plongeon dans la Marne, une eau très propre à l’époque, je ne sais si aujourd’hui j’y plongerais, me fit le plus grand bien. De retour sur la berge, C…. la « nana » me roulait des « pelles », ou plutôt on se roulait des « pelles » ! Tantale, Tantale !

Vers le milieu de l’après-midi, il faisait très chaud, l’été 47 ou 48. Jacquot décida de louer une barque pour faire un tour sur la Marne, les filles n’ont pas voulu venir, elles ne savaient pas nager, nous avons, sans le savoir, échappé au pire ;

Nous montons dans la barque tous les 4 vêtus de nos pantalons et chemises, au lieu de nous mettre en maillot de bain. Jacquot et Ali, très vite firent les zouaves, chahutant, remuant la barque dans tous les sens. Ce qui devait arriver arriva : la barque chavira et nous nous retrouvâmes à la « baille » en un rien de temps. En tout cas, « bibi » fut surpris ; il me fallut un certain temps pour réagir, je coulais, évitant d’avaler trop de flotte, mais je vis ma courte vie défiler devant mes yeux. C’est impressionnant, je ne sais si vous avez vécu ça, mais c’est impressionnant. Enfin l’instinct de survie reprit le dessus, et je me mis tout doucement à remonter à la surface. Dans ce cas-là, le poids d’une chemise et d’un pantalon est incroyable.

Jacquot et Ali, excellents nageurs se marraient. Guy n’était guère plus frais que moi, du moins c’est ce dont je me persuadais. Nous avons récupéré la barque, rejoint la rive. Les filles n’avaient rien remarqué : tant mieux, comme ça elles ne sauront jamais à quoi elles avaient échappé.

Le retour fut pénible avec C… sur mon cadre. Les potes avaient l’air ravis, ça me requinqua un peu. La nuit fut pleine de rêves, de cauchemars, de désirs.

Mais cette aventure reste gravée dans ma mémoire comme un bon souvenir, j’étais vivant !

A propos de l'auteur

Jacques Petit

Jacques Petit

Rédacteur

pseudo Jacklittle

Autodidacte, 47 ans de carrière bancaire, du bas au haut de l'échelle. Cadre Supérieur.
Directeur de Mission dans un cabinet de Commissaires aux comptes spécialisé Banque et Finance.

Politique,Economie, Finance, Littérature, Sports, Cinéma, Théâtre.

Commentaires (5)

  • Sonia Amor

    Sonia Amor

    19 décembre 2010 à 16:45 |
    moi je sait nager dans la méditerannée.Bien à vous.Sonia

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    • Jacques PETIT

      Jacques PETIT

      19 décembre 2010 à 20:32 |
      Comme j'aurais aimé nager avec vous dans la Grande Bleue !
      Bien à vous,Jacques

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  • Matthieu Delorme

    Matthieu Delorme

    16 décembre 2010 à 00:19 |
    Votre supplice de Tantale, si vous permettez, me semble plutôt être celui de Priape ! Vous avez dû vous "mélanger les pinceaux" (ou pire) dans la mythologie grecque ! Ca n'empêche pas ce petit cliché-souvenir d'être sympathique.

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    • Jacques PETIT

      Jacques PETIT

      16 décembre 2010 à 11:48 |
      OUI,Matthieu,je me suis "mélanger plus que les pinceaux" dans la mythologie grecque,mais en pensant à Priape ,cela m'aurait fait , sans doute , plus de poids à transporter.
      Merci pour votre indulgence,ce sont des moments de vie authentiques ,ça ne rajeunit pas , mais ça rajeunit également ;
      Cordialement !
      Jacques

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  • OLIVIER EYQUEM

    OLIVIER EYQUEM

    15 décembre 2010 à 20:00 |
    Toujours aussi drôle et touchant, et le suspense qui tient jusqu'au bout.

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