Quelle vie sur Terre ?

Ecrit par Frédéric Fauster le 01 octobre 2010. dans La une, Environnement, Société

Quelle vie sur Terre ?

Comme je me penchais sur les reflets du temps, juste au dessus du miroir du fond de ma conscience, voici les réflexions que j’y ai vues. Il y a encore de la vie sur terre. J’ai le souvenir pas si lointain d’un léger vent dans les feuilles frémissantes ; du gazouillis des oiseaux dans les branches ;

de l’odeur du sous-bois avec ses champignons ; de la rugosité des écorces parfois adoucies de mousse et de la chaleur du soleil du petit matin ; et du goût de la châtaigne grillée.  Mais peut-être, pourrons-nous bientôt affirmer avec Baudouin de Bodinat qu’« il y avait la vie terrestre parmi quoi nous vivions, que le progrès de la raison entreprit d'équiper de voies ferrées, de moteurs à explosion, d'éclairage électrique et de téléphones, d'usines chimiques et de télévisions ; et pour finir il alluma dessous le bûcher de Tchernobyl. » (1)

La raison avait entrepris de nous simplifier la vie depuis bien longtemps. Personne n’avait donc vu qu’une vie simplifiée était une vie appauvrie ? Ou bien personne n’a voulu s’en souvenir ? La main de l’homme ne pouvait que produire de la vie affaiblie, une vie sous assistance respiratoire demandant une attention toujours plus soutenue. Au début du néolithique, la raison humaine trouvait déjà plus simple de sélectionner les semences de blé dont les graines devenues matures ne se détachaient plus seules de l’épi. Voici donc advenu, il y a 10 000 ans un blé incapable de s’ensemencer seul. Et c’est ce blé là qui envahit toute la planète aujourd’hui ! Dans le même temps, les abeilles se meurent à butiner les fleurs d’une terre empoisonnée de pesticides neurotoxiques et de monoculture généralisée, tandis que l’industrie travaille déjà à la conception d’abeilles mécaniques ou encore à une mise à jour des codes génétiques brevetés à licence d’utilisation minutée pour augmenter les résistances immunitaires permettant de survivre plus efficacement sous la pression des toxiques devenus indispensables (selon la logique paradoxale et imparable que ce qui est plus facile, simplifie la vie, rend plus efficace et plus rentable… donc indispensable).

Chacun est ainsi contraint à fabriquer un sens contre naturel qui se décompose d’ailleurs presque aussitôt, engloutit le lendemain par la masse des nouveautés qui le rendent déjà caduque et puéril, de la même façon que la jeunesse d’esprit peut s’amuser des habitudes de vie de nos ancêtres d’avant les lumières artificielles de notre modernité. Et les panneaux publicitaires nous vendent tout cela pour un progrès désirable tandis que nous restons cois, fascinés, à regarder passer sous nos fenêtres l’Esprit du temps réincarné dans le défilement de tous ces changements en accélération exponentielle.

« On comprend qu'il ne soit pas convenable de nous promettre encore l'avenir radieux, au mieux nous assure-t-on que des palliatifs efficaces sont en préparation dans les laboratoires ; et la publicité, dont chaque nouveau mensonge avoue le précédent, ne nous presse-t-elle pas de ’’retrouver le vrai goût d'autrefois’’ ? Léon Paul Fargue, peu avant que l'économie n'ait achevé l'extermination de cet autrefois du monde humanisé, l'autrefois des jours pleins de lendemains, avait pressenti ce renversement ; tout juste la science rationaliste venait-elle d'essayer sur Hiroshima ses nouvelles équations : « Oui, dis-tu, j'ai connu ce dont je parle. C'est beau comme une journée manquée. Comme une vie manquée. J'ai su que cela avait eu lieu, et que d'autres aussi ont vécu ce passé aujourd'hui désiré, attendu comme un avenir » (1)

Et aujourd’hui quoi de plus navrant que de constater que chacun est renvoyé à la parfaite vacuité de toutes ces activités que nous pouvons avoir idée d’entreprendre pour vivre et qui finissent par nous happer et envahir entièrement notre quotidien ? Ou encore « serait-ce simplement par un sentiment de complète inutilité devant l’énormité et la précipitation des événements en cours, devant cette accumulation de problèmes s’engendrant les uns les autres et chacun en urgence à résoudre en premier, aux complexités totalement hors de proportion avec l’intelligence humaine » (2) ?

Il se trouvera certainement quelques personnes dans ce monde pour affirmer que ces constatations n’engagent que leurs auteurs. A ceux-là, j’aurais bien du mal à répondre. Sauf peut-être à leur conseiller d’ouvrir les yeux et leurs oreilles sur l’actualité, le quotidien de leurs voisins ou de leurs proches. Et si cela est insuffisant à les convaincre, je suis assez confiant sur le fait que les événements leur feront comprendre un jour tout cela. D’autres auront déjà fait ces constats, mais peut-être sans chercher à les approfondir, et ces quelques mots sont ici pour les inviter à explorer cette vacuité, à ne pas l’expulser de leurs pensées, à la reconnaître et à l’entendre chez soi comme chez les autres. Commencer à explorer cette vacuité, c’est voir et entendre enfin.

Cependant, le néant, ou la vacuité, est une chose encombrante. Bien souvent nous ne savons qu’en faire. C’est une sorte de cri du tréfonds de nous-même, qui remonte avec un profond malaise par la voie de nos entrailles, et qui souvent se heurte sur la dalle du silence que l’amour de la sagesse occidentale aura pris soin de placer dessus pour l’emmurer. Le néant est une chose exigeante, car une fois sortie de son oubliette empuantie, il s’impose à nous et fait connaître sa présence odorante partout où il se trouve. Non point qu’il n’était pas là avant, mais reconnaître notre petit néant personnel, c’est voir l’abîme collectif qui nous anime. Le premier n’étant que la réflexion du second… Et tout ce que le néant peut toucher est marqué du non sens et finit par s’effondrer. La perte du sens, voilà bien là le fond du problème. De nos jours le sens n’est plus donné, on nous affirme qu’il faut le poursuivre de sa propre quête individuelle et le créer. Mais il n’y a pas de sens autre que celui qui nous lie à nos semblables. Le sens entre nous, le sens perdu de la vie.

J’ai souvent constaté, que le sens des mots et des symboles ne se donne pas aussi simplement qu’on nous le laisse entendre ; que ce que l’on dit trivial, ne l’est en aucune façon ; que l’on acceptait un peu facilement une nouveauté dite triviale ou inversement que l’on rejetait trop rapidement une idée dite obscurantiste ; que certaines choses pouvaient s’écouter à un certain âge et n’être entendues que bien des années plus tard ; que des textes avaient un sens changeant, comme un objet dont les reflets de couleur ne se laissent pas saisir de la même façon en fonction de celui qui le regarde ; que souvent les hommes expriment leur désaccord sur les mots quand bien même ils parlent bien de la même chose, et qu’ils en ont une compréhension identique tout en prétendant que l’autre n’a rien compris.

J’en ai conclu que les mots et des symboles avaient leurs limites et qu’ils venaient se briser immanquablement sur les écueils de la conscience ; qu’il fallait un temps considérable pour que le ressac des mots et des événements déposent leurs sens dans la conscience ; que cette dernière était tout à la fois génératrice du sens des mots et en partie nourrie par ces mots, et que finalement elle influençait nos perceptions même ; que l’éveil de la conscience demandait l’enracinement d’une présence intemporelle dans un milieu précis ; qu’au fil du temps avec les expériences de vie concrète, subjectivement, le sens des mots et des symboles s’en trouve changé sans même parfois que l’on s’en soit rendu compte ; que les cheminements discrets du sens dans la conscience, lui crée souvent l’illusion d’être toujours dans le vrai, d’être légitime dans ses affirmations, et c’est tout naturellement que l’on identifie l’erreur, la mauvaise foi ou le mensonge d’autrui.

Chacun reconstruit le sens d’une chose ou d’un événement en fonction de son état de conscience dans le sentiment d’être dans le vrai. Tandis que la plupart du temps, le non-sens passe presque inaperçu… Et cependant voilà que mon état de conscience me dit que le sens est perdu, et que le non-sens est partout !! Certains auront peut être envie de répliquer que le sens perdu est tout retrouvé : c’est la raison économique. Ce à quoi je peux répondre que cette dernière est l’abîme collectif dans lequel nous sombrons au pas de charge.  La raison économique a toujours été une totalisation sous le signe d’un seul symbole : l’argent. Or le symbole c’est ce qui donne accès à l’être (et non l’avoir). Et en ayant créé un objet de la logique pour incarner le symbole nous reliant, l’homme se trouve ainsi objectivé, rationalisé… mécanisé. Quand nous voulons faire du calcul le lien qui nous unit, nous créons cela même qui nous décompose et mortifie tout.

« Et maintenant que la raison économique a tout subjugué ; si rien n’existe plus qu’en ses objectivités de son industrie et de ses laboratoires ; si elle a fait disparaître de la surface de globe tout ce qui ne rentrait pas au format dans ses ordinateurs et si c’est elle l’inventeur et le fabricant de tout ce qu’on voit ; si tout ce qui existe, et même les pensées au moyen de quoi on s’efforcerait de la concevoir, et même les ouvrages avec l’explication que cela finirait comme ça, si tout lui est interne ; c’est elle tout entière, en conséquence, quoi qu’on veuille considérer, qu’il faut élucider. » (3).

Et c’est bien cela qu’il nous faut entreprendre : élucider la raison économique qui minéralise le vivant et nous mène aux enfers. Car vivre sur cette terre est devenu un problème conduisant à la folie, au suicide ou au meurtre. Et pour s’en rendre compte, il suffit de monter sur le tapis roulant de cette machinerie économique en tentant d’attraper les hochets qu’elle agite pour amuser notre simplicité d’esprit, de nous laisser emporter vers la « sortie » en traversant entre quatre murs ses paysages factices, dont la beauté clinquante écrase toute la subtilité du vrai beau, où nous pouvons éprouver les sensations virtuelles d’être bien vivants, tout en se construisant des souvenirs presque indiscernables des authentiques. Les passagers pleins d’illusions sont informés de leur arrivée à destination avec l’écroulement des décors. Et cette dernière expérience, certainement la plus authentique du spectacle, constitue un bouquet final riche d’émotion, où les passagers sont laissés à l’inventaire du factice dans ce qui constituait leur identité.

Notes 1, 2 et 3

« La Vie sur terre » de Baudouin de Bodinat, « Editions de l'Encyclopédie des Nuisances », Paris 2008, page 15, 173 et 123.

Illustration : Sylvie Dubal http://www.sylviedubal.net/

A propos de l'auteur

Frédéric Fauster

Rédacteur

De formation scientifique, toujours en prise avec la machinerie économique, avec un fort intérêt pour l’anthropologie et qui à l’occasion ne boude ni la philosophie, ni la littérature.
Je suis un joyeux désordre de tout cela.

Commentaires (8)

  • Martine L

    Martine L

    03 octobre 2010 à 11:59 |
    Tout d'abord, vous dire que j'aime bien un bonhomme fabriqué comme vous ! ( votre profil m'interesse ) ; dans votre vaste et riche argumentaire - ou plutôt, immense piste d'envol à réflexions, je butine et garde 2 ou 3 moments : "l'autrefois des jours pleins de lendemains " ; pleins d'autres menaces, plutôt ; " la raison économique... que oui! il faut que le politique "monte" sur l'économique, et vite!

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  • Frédéric Fauster

    Frédéric Fauster

    02 octobre 2010 à 17:16 |
    Merci à vous tous pour vos commentaires.
    Voici, un petit cadeau pour ceux qui se seront perdus sur cette page trop dense.
    Une archive de France Culture, sur l’œuvre de Baudouin de Bodinat par l’Atelier de Création Radiophonique:
    http://www.mediafire.com/?namjnzvn0gjmu29

    Bonne écoute.

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    01 octobre 2010 à 21:55 |
    Je trouve de grandes qualités à votre texte. Combien il y aurait à dire sur la raison qui nous simplifie la vie, sur notre encerclement par mille choses super pratiques, sur la vacuité. Mais c’est par un autre biais que je veux l’aborder.
    Votre texte renforce mon intuition que la société technocratique et technique nous fournit tant de motifs d’insatisfaction qu’elle neutralise notre entendement par dispersion, qu’elle mobilise notre intelligence pour l’inépuisable inventaire de ses tares au point de la rendre inopérante pour d’autres tâches : par exemple celle de penser des moyens concrets de rendre la main aux hommes. Où qu’on tourne les yeux, elle nous offre des spectacles désolants qui ne sont que variantes d’un principe unique de soumission à l’argent dont l’infinité des redondances nous perd, nous distrait d’un chemin que nous sommes dans l’impossibilité de tracer tant nous requiert du matin jusqu’au soir de petits et grands faits qui nourrissent notre colère.

    En conséquence, l’accumulation de problèmes qui fait dire à tous, y compris aux «responsables», que nous allons dans le mur , que «çà va péter», contribue à nous disperser et à nous faire entrer dans le mur en douceur, à le franchir ici et là à notre insu, si bien que lorsque nous continuerons à décrire avec un grand luxe de détails une situation qui nous mène dans le mur, nous nous rendrons compte qu’il est derrière nous et que nous sommes dans une souricière dans laquelle il ne restera qu’à défendre sa peau.

    Un monde qui ne cesse de stimuler notre faconde au point de noyer toutes paroles dans un flot qui les emporte au loin, à perte de vue médiatique, 48 heures en arrière. Un monde que nous bouche les méninges en nous demandant sans cesse d’aller de l’avant, un monde moderne qui dispose sur l’ancien de la capacité de fabriquer du passé à toute allure, un monde qui colle au passé, qui colle au futur et rend, comme vous le dites, le présent vide.

    Mais je m’emballe et j’entre moi même, et bien franchement, dans le piège que je dénonce. Il faut s’taire. Quel dommage, il est trop tard pour apprendre à danser !

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    • Frédéric Fauster

      Frédéric Fauster

      02 octobre 2010 à 12:22 |
      La dispersion, la dilution de la conscience dans les rouages de la machinerie agitant une multitude de hochets, et finalement la difficulté grandissante à être présent là ou nous sommes. Je crois que nous sommes bien d’accord, y compris pour la souricière (cf Infini ou Rien) !

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    01 octobre 2010 à 19:43 |
    Halliburton prépare la fabrication et la vente de rades mobiles pour faire face à la montée des eaux due au réchauffement climatique tout en finançant les groupes de pressions médiatiques niant l'existence de ce phénomène.
    Circuit clos.
    Beaucoup à dire ici en trop peu de place.
    Il semble que lorsque l'argent cesse d'être un intermédiaire et un symbole au nom d'une supposée vie indépendante qu'il gouvernerait, c'est ainsi que les capitalistes fondamentalistes l'ont intrônisé depuis une quarantaine d'années, ce qui guette, c'est la psychose.
    L'écart impensable entre les besoins muets et la force des choses.

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    • Frédéric Fauster

      Frédéric Fauster

      02 octobre 2010 à 12:08 |
      Le calcul entre les hommes, comme celui de Halliburton, est une pensée fossilisée, elle n’est plus vivante. Et vous avez raison, la psychose guette, mais la grâce aussi certainement… car le calcul entre les hommes les ramène finalement au choix Pascalien : infini ou rien, se détacher de la structure et du calcul ou sombrer avec. Il y aurait tellement à dire que nous y renonçons aussitôt !

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  • PETIT

    PETIT

    01 octobre 2010 à 18:59 |
    Texte dense retenant l'intérêt des curieux et d'autres.Je me suis souvent posé la question : Quelle vie , pourquoi , sinon quoi ?
    Gigantesque machinerie qui ne saurait être qu'économique,que serait cette machinerie sans les réflexions du quotidien !

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    • Frédéric Fauster

      Frédéric Fauster

      02 octobre 2010 à 10:55 |
      Chaque matin, nous devons ranimer les mécanismes compliqués de ce monde rationnel. Lui prêter nos vies et nos pensées pour qu’il dispense la mort !!

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