Châtaignes ...

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 octobre 2011. dans Vie quotidienne, La une, Gastronomie, Notre monde

Châtaignes ...

L’automne est déjà « entrant » sur la carte postale ancienne au sépia si doux. Elle brasse, dans le toupi en fonte, les châtaignes cuites au  rouge unique – couleur de chasse ? de latérite ?; le « déboueradour » en bois et ses deux branches crantées va enlever la deuxième peau, celle qui garde l’amertume ; « la brunette en sort, toute blanche et claire » disait la chanson du  vieux vielleux, à la dernière veillée.

Elle s’appelle sans doute Marie-Louise ou Clarisse ; doux visage fripé sous la coiffe limousine – papillon ; femme dure pour un dur pays de Corrèze, couvant « sa » châtaigne brise faim, quelque part à la fin du siècle XIX. Je ne l’ai pas connue ; elle est pourtant, partout dans mon paysage limousin, la grand-mère – civilisation de la châtaigne de l’automne. Dans le four à bois extérieur à la ferme, dans le « séchadour » qui traitait, dans une fumée d’enfer les petits fruits sombres, près des maisons couvertes en lourdes lauzes…

D’habitude, quand vient le moment des châtaignes, les gamins reviennent de l’école, la brume traîne vers le soir ; on fait les premières flambées… cette année – météo cul par-dessus tête – les grands châtaigniers de mon champs touchent un ciel bleu – Août, franc et léger comme dans les fresques de Fra Angelico ; on ramasse, bras nus ; bermuda de vacances ; décalé… surprenant.

Le temps des châtaignes, c’est d’abord, en Limousin, et partout où on les trouve, un temps musical, émaillé du petit matin à la nuit avancée, du son, incessant – poc, poc – des bogues tombant et des fruits roulant. Symphonie de musique contemporaine qui, quand on démarre une vie limousine, intrigue : quel est donc ce bruit qui rend les maisons hantées,  réveille les mômes en rebondissant sur les ardoises, ramène aux histoires de « chasses volantes » des vieilles légendes ?

Vieux comme le monde, le châtaignier, dont on parle dans la plus haute Antiquité (c’est même l’origine de son périple méditerranéen) ne le trouve-t-on pas aussi dans le capitulaire « de villis » cher à Charlemagne ? A la fin de l’Ancien Régime, il mérita son nom d’« arbre à pain » et sauva de la famine plus d’un paysan limousin ; il est vrai que, par la suite, il fut sérieusement concurrencé dans ce domaine humanitaire par la pomme de terre. Pour autant, il occupe, en Corrèze, plus de place que le froment, au XIXè siècle… Pays pauvre, encore aux trois quarts rural, fortement émigrant. On mangeait alors la châtaigne – on continue – en galette, sous la cendre, grillée (odeur ô combien associée aux petits bergers du plateau), en bolée de lait, et, au son de la cabrette des fêtes, arrosée de cidre âpre.

Haut parfois de plus de 35 mètres, l’arbre du Limousin – logo de la région – nobles ramures – encore un concert que de les entendre fendre l’air, par les orages d’été – solidité à ne pas croire ; combien de beaux châtaigniers ont survécu à la tempête de l’an 2000, alors qu’étaient fauchés, d’un seul coup, tous les résineux du Plateau de Millevaches… essence recherchée, qui a le pouvoir d’éloigner les insectes ennemis du bois : une charpente en châtaignier défit le temps ; on en admire dans plus d’un château médiéval (Jacques Cœur, en son palais de Bourges n’a-t-il pas ainsi couvert une de ses plus belles salles, en forme de coque de navire – ô combien symbolique pour ce grand marchand) ; floraison – odeur unique, une chronique à elle seule – somptueuse en début juillet  (cata des allergiques !).

Adopter un arbre à châtaignes – pousse plus vite que le noyer, son compère – nécessite lumière, chaleur, humidité ; se complet dans une certaine altitude. Terres grasses et lourdes s’abstenir. « Au mois d’Août » rapporte ce dicton « la châtaigne doit être dans un four ; au mois de Septembre, dans un puits ». Et cette année ? Seront comment, mes châtaignes ? Plutôt grosses, semblent charnues, mais, en la matière, le poids ne fait rien à l’affaire ! Goûteuses ou bêtement farineuses ? Seule, la première dégustation le dira !

Pour le moment, on ramasse, dans cette fin de journée, à la lumière tremblée que notre ami BPP, dirait « impressionniste » ; sous le couvert des arbres, la couleur a juste une pointe commencé de tourner ; chanson des « poc-poc » ; prendre les plus grosses, en garder quelques-unes plus minces, qui cuiront avec leur peau ; ramener le panier qui accueillera dans la cuisine, les pommes reinettes et les premières noix fraîches, en une jolie nature morte.

Cuisiner, enfin – cet art qui console de tout – épluchées, dans le « coufidou » en terre qui, une fois trempé dans l’eau, va dans le four ; 2 ou 3 pommes de terre dans la peau accompagnent le voyage. Trois quarts d’heure, et c’est parti pour un repas de châtaignes. Vous les servirez avec une pointe de beurre, quelques tranches sucrées de reinettes revenues, un potage de légumes dominé par des légumes acidulés – potiron, navet – Viande ? Restons dans la civilisation du pays pauvre ; l’époque nous y invite du reste ; on s’en passera donc, de même que le vin : « vin sur potage fait mauvais ménage ». Tant pis ! Léon Marc.

Soir limousin au coin de la cheminée. Et si on lisait un Richard Millet ? On en parle justement dans « la Cause littéraire ».

« chaque jour est une branche

quand la vie est une branche

chaque jour est une feuille »

… de châtaignier »

Affectueux clin d’œil à Jacques Prévert


Martine L. Petauton


A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    29 octobre 2011 à 15:51 |
    C’est appétissant ce que faisaient Clarisse ou Marie-Louise. Leurs galettes de châtaigne,on en fait heureusement toujours. En Corrèze ou dans le Limousin,on fait aussi du pain de châtaigne,vieille recette qui revient dans les meilleures boulangeries d’ici,dans l’Est,mais la farine de châtaigne se vend également à Saint-Malo. Pas autant,c’est vrai, que la polenta,farine de maïs.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    29 octobre 2011 à 05:55 |
    En Corse aussi on fait beaucoup de choses avec les châtaignes : de la farine(la polenta!), de la bière (eh oui!), mais pas - à ma connaissance - de soupe...Votre coufidou pourrait enrichir le répertoire culinaire de l'île!...

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