[ La gastronomie dans Reflets ] Chronique oenologique : Déguster un grand vin ... Million dollar Nose

Ecrit par Léon-Marc Levy le 21 décembre 2013. dans Vins du monde, La une, Gastronomie

[ La gastronomie dans Reflets ] Chronique oenologique : Déguster un grand vin ... Million dollar Nose

 

Les grands vins, qu’ils soient de Bordeaux, de Bourgogne, de Toscane, de Californie ou de partout dans le monde sont (très) « fashion ». Tant mieux c’est un indicateur de la tendance lourde constatée depuis nombre d’années dans le comportement des Français (en particulier) en matière de boissons alcoolisées : moins et mieux. Tendance largement confirmée par l’INSEE : en 30 ans la consommation moyenne des Français a été divisée presque par 2 (de 21 à 12 litres d’alcool pur par an et par personne).

Il en va ainsi de toute mode, celle-là s’accompagne d’un snobisme qui frise le ridicule quand il n’y sombre pas carrément. Je suppose qu’il est arrivé à nombre d’entre vous de devoir partager une bouteille lors d’un repas avec au moins un de ces cuistres qui sait-tout-sur-les-goûts-du-vin et qui vous a assommés de termes hésitant entre le « scientifique » (polyphénols, acide nitrique, fermentation malolactique, sulfites) et la « poésie » à quatre centimes (pétale de rose, pierre chaude, craie d’écolier, beurre de Bretagne (!!), carton mouillé). Et je passe sur le « sexe du vin » ! Mais oui, j’ai même entendu  parler de vins « féminins ». Pas seulement pendant la « journée de la femme ». Je m’essaie à imaginer ce qu’est un « vin féminin » une fois le qualificatif passé à la moulinette du machisme !

C’est fou le nombre de « spécialistes » qui se sont révélés ces dernières années dans les allées de nos foires aux vins et à nos tables d’invités ! Pourtant, la dégustation du vin est un exercice particulièrement difficile. Si je dois vous en donner une illustration, il en est une qui fait les délices du monde œnologique depuis quelques mois : l’Américain Robert Parker, le « big Bob » himself , le plus célèbre critique œnologique du monde depuis 1982, celui qui fait la pluie et le beau temps sur le marché des vins de Bordeaux (la note/100 de Parker est l’élément essentiel du prix d’un vin !) s’est « ramassé une gamelle » historique lors d’une dégustation à l’aveugle récente, à New York le 30 septembre 2009, à l’initiative de l’Executive Wine Seminars.

Au cours de la dégustation, qui portait sur les plus grands Bordeaux 2005, Parker a confondu Angelus (Saint-Emilion) avec Pape Clément (Pessac-Léognan), L’Eglise-Clinet (Pomerol) avec Cos d’Estournel (Saint-Estèphe), Le Gay (Pomerol) avec Château Margaux (Margaux) ou encore transformé Lafite-Rothschild (Pauillac) en Troplong-Mondot (Saint-Emilion). Des confusions franchement dures à avaler pour un critique de son gabarit, entre des vins a priori très différents, issus de terroirs remarquables, de la rive droite comme de la rive gauche, avec des assemblages de merlots et de cabernets plus que contrastés…

Parker a atteint le sommet enfin en annonçant que son vin préféré lors de cette dégustation avait été le n°9, qu’il pensait être un Château Margaux – en réalité Le Gay, autrement dit ce Pomerol qu’il avait à l’origine le moins bien noté sur la quinzaine des vins présentés ce soir-là (95/100, la plupart des autres ayant reçu de lui des notes allant de 98 à 100/100). Un vin, soit dit en passant, dix fois moins cher que Margaux.

 

Dans « Mondovino », le très documenté film de Jonathan Nossiter sur le vin, on apprend que le nez de Robert Parker est l’objet d’une police d’assurance spécifique, ce qui lui vaut le surnom très « clinty » de « Million dollar nose » ! Je ne connais pas les clauses de ladite assurance, j’espère seulement pour la compagnie qu’elle ne couvre pas les pantalonnades publiques.

 

On ne peut bien sûr, en vouloir à « Bobby ». Ou plutôt on peut lui en vouloir pour le rôle qu’il joue dans le marché du vin, incitant tous les châteaux à s’exprimer dans ses syntaxes favorites et donc à gommer de plus en plus leur précieuse spécificité ; mais on ne peut pas lui en vouloir pour ce « plantage ». Les arômes et les goûts du vin sont d’une extrême « fragilité ». Le plus souvent, les sensations captées par le dégustateur sont fugaces, changeantes, imprécises. On sait qu’il y a ce goût de…de quoi déjà zut alors ! De violette, de goudron chaud (qui mange de ces trucs ?), je ne sais plus. Vous avez noté que le même vin servi à table n’a pas du tout les mêmes saveurs entre le début et le milieu du repas : il est travaillé par la température, l’osmose avec les mets dégustés. Mieux encore, il est travaillé par ce que disent les dégustateurs : 3 fois sur 4, ce que dit le premier qui parle (même quand plusieurs connaisseurs sont à table) devient opinion dominante !

 

Alors sagesse et modestie doivent être les deux vertus cardinales du dégustateur : c’est essentiel de parler du vin, car c’est un moment de partage amical et social particulièrement chaleureux. On ne peut admirer une œuvre d’art sans en parler et, souvent, un grand vin est une œuvre d’art ! Mais on peut parler du vin tranquillement, sans ce snobisme insupportable qui pollue le plaisir : j’aime, je n’aime pas, c’est un nez floral, c’est plein de fruits, on sent du chocolat, de l’anis, c’est rude sur la langue, c’est soyeux…

 

 

Enfin quoi oublier la frime ; dire, ou essayer de dire, juste son plaisir…

 

 

Léon-Marc Levy

 

A propos de l'auteur

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

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