Holy Cow !

le 29 septembre 2010. dans La une, Humour

Holy Cow !

Je me suis longtemps demandé ce qui me plaisait dans l'odeur des vaches. Les effluves aromatiques leurs bouses séchant au soleil d'été étaient l'un des plus vifs plaisirs que m'apportaient mes balades en montagne, "sport" que j'ai assidûment pratiqué dès l'âge de 6 ans. Je repérais de loin ces modestes monticules fumants, je m'arrêtais pour les humer, j'inspirais à fond pour garder la mémoire de ces parfums sauvages. Je rêvais de les mettre en flacon, d'en tirer un concentré dont j'aurais vaporisé l'appartement pour mieux tenir jusqu'à l'été prochain.

Un autre phénomène m'intrigua dès mon plus jeune âge. À mon approche, les aimables bovidés s'arrêtaient de brouter, et il me suffisait de leur siffler les premières notes de la Sixième pour qu'ils accourent en rangs serrés, comme s'ils attendaient de moi une offrande, un échange, un signe de reconnaissance. Après nous être regardés quelques minutes dans le blanc des yeux, je sentais monter dans le troupeau une indéfinissable déception. Visiblement, je ne correspondais à aucun de leurs critères esthétiques, physiques et intellectuels. Nous n'avions pas les mêmes valeurs.

Dépitées, les vaches me tournaient le dos, certaines soulignant ostensiblement leur mépris en levant la queue pour laisser fuser un puissant jet d'urine. Mon amour était décidément mal récompensé, mais nous avions quand même amorcé un semblant de dialogue, et ce n'est pas sans déchirement que je quittais mes amies d'un été.

Cela fait maintenant sept ans que je ne suis pas allé à la montagne, et ma nostalgie grandit chaque fois que je retombe sur l'une des dernières photos que j'ai prises en 2003. Cette douloureuse sensation explique sans doute en grande partie l'étrange changement qui s'est opéré en moi la semaine dernière.

Dans l'intervalle, j'avais consulté des psys au sujet de ma "déviance" et m'étais soumis à des dizaines de tests de sensibilité olfactive. J'avais tenté le yoga et la médiation transcendantale, j'avais même envisagé de changer la déco : "Puisque vous aimez tant les vaches, transformez donc votre living en étable, et pendant que vous y êtes, payez-vous aussi un âne !" Crétin !

Ma bovinité (bovinitude ?) intérieure ne demandait qu'à s'exprimer, mais sa conquête s'annonçait lente et laborieuse. Je désespérais même qu'elle aboutisse lorsque, la semaine dernière, enfin…

EXTRAITS DU JOURNAL INTIME D' HOLY COW E.

Lundi 6 septembre

Nuit agitée. Que font ces draps et cette couverture sur mon dos ? À 2 heures, six lattes du sommier cèdent d'un coup et je me retrouve à terre. Pas de mal, rien de cassé, mais c'est comme si ma langue, démesurément grossie et râpeuse, se sentait désormais à l'étroit dans ma bouche. Je remonte difficilement dans le lit, j'arrive à me rendormir. Je rêve de vertes prairies, mais aussi d'un chien hargneux qui jappe et me mord les mollets.

Mardi 7 septembre

Grosse fringale de verdure. Je m'achète 4 laitues au marché, que j'engloutis sur place. Le boucher me propose une escalope de veau "C'est ce que vous prenez généralement le mardi, non ?" Je fonds en larmes. Monde cruel, si tu savais… L'après-midi, je vais au Bois de Boulogne, je trouve un coin discret et… non, j'ai honte de raconter la suite. Je regagne l'appartement. Repu.

Mercredi 8 septembre

Une nuée de mouches entre par la fenêtre et vient se coller à moi. Je les chasse de mon mieux, je m'installe à la table de travail. À un moment j'ai dû m'endormir, car il m'a semblé voir sur le clavier l'ombre… d'un sabot. Dois-je retourner voir le médecin pour si peu ?

L'après-midi, je prends le métro. Trajet sans histoire à l'heure de pointe et là, soudain, à la station Opéra… j'entends une voyageuse glapir derrière moi : "Cessez de vous dandiner comme cela, vous froissez mes vêtements", puis une autre, devant : "C'est vrai ça, elle n'arrête pas de me donner des coups dans le dos. Quand on sait pas voyager, on reste chez soi." Elle sort, furieuse, et dans la vitre j'aperçois fugitivement mon reflet. Poitrail majestueux, belle encolure, robe pie. Pas le temps d'observer les mamelles. Je m'extrais tant bien que mal, je me fais aider pour prendre l'escalator. Direction Pré Saint Gervais.

Jeudi 9 septembre

C'est maintenant que les vraies questions se posent : QUI suis-je ? Comment vais-je toucher ma retraite, et sous quel régime ? Vais-je encore pouvoir voter ? Vais-je devoir faire une double déclaration d'impôts ? Quelle photo mettre sur mon passeport (sur facebook, j'ai déjà résolu la question) ? Qui va m'apporter mon fourrage ? Assurer ma traite ? Vais-je être soumis aux quotas laitiers ?

Vendredi 10 septembre

Le Ministère de l'Intérieur déclare sur TF1 : "La France a une longue tradition d'hospitalité. Un homme-vache, ça va encore, c'est quand y en a plusieurs que…"

Samedi 11 septembre

Réunion de crise à l'Élysée. Après avoir envisagé une reconduite à la frontière (mais LAQUELLE ?), le Président se range à l'avis de son conseiller, qui lui pond un beau discours : "Notre pays s'enorgueillit, etc." Le texte est envoyé à toutes les écoles de France, pour être lu chaque 8 septembre.

Dimanche 12 septembre

Sommeil agité. Je me tourne et me retourne sur mon tas de paille. Je sens que quelque chose me chatouille. Un grand truc visqueux. Je n'ose pas faire la lumière. D'ailleurs, je sais déjà ce que c'est.

Une nageoire.

Commentaires (12)

  • Martine L.

    Martine L.

    01 octobre 2010 à 13:50 |
    Blague à part, cher Olivier, vous avez signé là, un de vos plus jolis textes. Kaba, je suis assez d'accord avec vous, nous allons donner la préséance aux magnifiques cornes de la "Sallers"

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  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    01 octobre 2010 à 12:42 |
    Avec grand plaisir, mais vu votre capacité à muter, veuillez, svp, dans la mesure du possible m'indiquer votre aspect le plus probable!
    Sabine

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    • OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

      OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

      02 octobre 2010 à 17:05 |
      Je serai probablement un chat du Cheshire, costumé en chien savant.

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  • OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    30 septembre 2010 à 20:32 |
    Suite à votre suggestion, je suis depuis ce matin en garde à vue. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir venir me chercher avant l'heure de la traite, car les policiers du 36 semblent incapables d'effectuer cette simple opération.

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  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    30 septembre 2010 à 11:01 |
    Plein d'humour!
    Avez-vous tenté une lecture de votre texte à haute voix, aux heures de pointes? Sabine Vaillant

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  • Kaba

    Kaba

    29 septembre 2010 à 20:48 |
    Mais non, Martine L, la plus belle des vaches, c'est la Salers. J'aime bien aussi l'Aubrac pour le fard qu'elle porte autour des yeux.

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    29 septembre 2010 à 20:29 |
    Oh que ça me ferait plaisir, j'ai fait une série de digital sur le vaches qui sont mes petites filles préférées.Avant que vous ne régressiez plus, apparemment très vite donc, puis vous en offrir quelques uns ?

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    • OLIVIER EYQUEM

      OLIVIER EYQUEM

      30 septembre 2010 à 08:39 |
      Volontiers, car l'apparition de cette nageoire ne laisse pas de m'inquiéter. Je me vois déjà dans la peau de L'HOMME QUI RÉTRÉCIT, et l'idée de me battre , armé d'un clou, contre un chat géant me fait un peu peur.

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  • Martine L

    Martine L

    29 septembre 2010 à 20:03 |
    Et, alors,la photo ! même pas une "limousine", la plus belle des vaches!

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    • OLIVIER EYQUEM

      OLIVIER EYQUEM

      29 septembre 2010 à 21:43 |
      C'est parce que j'écris en ce moment de Picardie ; il me faut ménager les susceptibilités locales.

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  • christine mercandier

    christine mercandier

    29 septembre 2010 à 19:55 |
    Version bovine de "La Métamorphose", sur le versant hilarant. Contrairement à ce qu'on croit parfois, la nouvelle de Kafka est aussi humoristique (je pense à tous les vieux barbons qui pontifient en chaire à longueur de discours sinistres).
    Bel exercice vivifiant !

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    • OLIVIER EYQUEM

      OLIVIER EYQUEM

      29 septembre 2010 à 21:47 |
      Se transformer en insecte sous les yeux de ses proches n'est pas si terrible : ça reste en famille, et il se passe souvent des choses bien pires entre quatre murs. Mais devenir vache dans le métro et devoir remonter un escalator à 18 h par ses propres moyens est une épreuve que je ne souhaite à personne.

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