« Je t’emmerde avec un grand A » : du bon usage de l’alphabet

Ecrit par Sandrine Campese le 25 mai 2013. dans Ecrits, La une, Humour

« Je t’emmerde avec un grand A » : du bon usage de l’alphabet

On la connaît tous, cette tournure emphatique qui consiste à épeler la première lettre d’un mot tout en la faisant précéder de l’adjectif « grand ». La plus courante semble être « l’amour avec un grand A » qui qualifie l’amour absolu, unique, sincère auquel nous aspirons tous (sans doute par opposition à l’amour moche-mesquin-menteur que nous connaissons tous).

Jusque-là rien de bien compliqué, c’est du niveau CP ! Sauf que depuis quelque temps, l’expression – comme la langue française dans son ensemble – est maltraitée. En cause, la télé-réalité, mais aussi la publicité. Retour sur quelques maladresses plus ou moins volontaires… et plus ou moins pardonnables !

Tout a commencé en 2002, lorsque David, le beau gosse de Loft Story 2, adresse à un autre candidat (Kamel ?) cette phrase assassine : « je t’emmerde avec un grand A ». Hilarité de la presse (ça aurait balancé sur Twitter !). Humiliation du principal intéressé qui n’apprécie pas d’être pris pour un « teubé ». Malheureusement, c’est tout ce que l’on retiendra de son passage dans l’émission.

Même combat pour Didier de l’Amour est aveugle, qui déclare en 2011 : « l’expérience aura réussi si jamais je rencontre la femme avec un grand A ». A-ïe ! Que s’est-il passé ?

Dans les deux cas, les candidats ont cru qu’« avec un grand A » était une expression à part entière que l’on pouvait copier-coller après n’importe quel mot, alors que la lettre de l’alphabet représente au contraire la « variable » de l’équation. Errare humanum est [1]…

…Perseverare diabolicum [2] ! Car plus grave est le détournement volontaire de l’expression par des publicitaires en panne d’inspiration. Fin 2009, la marque leader des « thés d’origine » choisit de signer sa nouvelle campagne par « Twinings, l’amour avec un grand thé ». Petite explication de texte : ici « t » devient « thé » par un procédé appelé « rétroacronymie » [3]. Le jeu de mot est bien trouvé, la phrase est visuellement accrocheuse, oui mais voilà : il n’y a pas de « t » dans « amour » ! Pour que l’expression ait un sens, il aurait fallu dire « Twinings, avec un grand thé ». Ou pour rester dans la sensiblerie : « Twinings, la tendresse avec un grand thé ».

En 2010, ça continue : M6 lance son propre site de rencontres baptisé « Tiilt ». Et devinez quel en est le slogan ? « Tiilt, l’amour avec 2 grands i » (tant qu’on y est). Sans compter que ledit « i » est en minuscule ! On remarque que dans ces deux formules hasardeuses, la référence à l’expression-mère « l’amour avec un grand A » est omniprésente. Mais ce coup-ci, l’élève ne dépassera pas le maître !

Heureusement, on compte quelques initiatives encourageantes. C’est le cas du site « Materner avec un grand Aime », qui joue sur la rétroacronymie de la lettre « M » en « Aime », comme l’a auparavant fait Matthieu Chedid, alias « M », dans sa chanson « Je dis aime ».

Enfin, en clin d’œil au vers de Prévert – quelle connerie la guerre [4] – la SACD [5] a créé en 2010 un prix intitulé « Bêtise avec un grand C », « bêtise » remplaçant « connerie » tout en y faisant subtilement référence. Qu’il est loin le temps où Lio se dandinait en chantant « mon vieux t’es un connard, avec un grand C ! » [6] !

 

[1] « Se tromper est humain »

[2] « Persévérer est diabolique »

[3] Un acronyme est un sigle que l’on prononce comme un mot normal, c’est-à-dire sans détacher chaque lettre (ex : ovni pour « objet volant non identifié »). La rétroacronymie est le fait d’interpréter un mot comme un acronyme, alors que celui-ci n’en est pas un à l’origine, ou alors de donner un nouveau sens à un acronyme existant (ex : SOS, choisi comme un signal de détresse facilement reconnaissable en code Morse, a été réinterprété en « save our souls »/ »sauvez nos âmes »)

[4] Extrait du poème Barbara publié dans le recueil Paroles en 1946

[5] Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques

[6] Paroles extraites de la chanson Fallait pas commencer, 1986

A propos de l'auteur

Sandrine Campese

Sandrine Campese

Auteure et blogueuse littéraire.

 

Âgée de 29 ans, diplômée de Science Po Aix et de la Sorbonne.

 

Anime le blog http://laplumeapoil.com depuis l'automne 2011.

 

Contributrice au Plus, la plateforme participative du Nouvel Obs.

 

Publiera en juin 2013 son premier livre sur la langue française.

 

Facebook : http://www.facebook.com/laplumeapoil

 

Twitter : http://twitter.com/laplumeapoil

 

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.