On est-il un con ?

Ecrit par Sandrine Campese le 30 mars 2013. dans La une, Humour, Linguistique

On est-il un con ?

Telle est la question. A l’école, un de mes professeurs m’avait assuré que oui, pour me dissuader de l’employer (je crois bien que ma mère aussi s’en était mêlée). Souvenez-vous, quand vous récitiez vos conjugaisons, il était emmerdant, ce « on » : « il, elle, on… chante ». Comme moi, vous preniez peut-être un malin plaisir à le passer à la trappe, sans que personne ne s’en offusque particulièrement.

Mais qui est-ce « on » ? Un mal aimé victime de sa réputation ou un empêcheur de tourner en rond ? Omniprésent, il s’invite sans carton dans nos lectures et nos conversations…

 

Enquête sur le plus rebelle des pronoms personnels

 

De l’homme à personne

Avant de devenir un pronom personnel dit « indéfini », « on » a été un nom commun. Et pas n’importe lequel ! « On » (qui s’est d’abord orthographié om, puis hom) est issu du nominatif latin homo. A l’origine, il signifiait donc l’homme en général. Mais à force de désigner un individu aussi indéterminé, il a fini par se transformer en pronom indéfini. Quant à l’accusatif hominem, il a donné le nom commun « homme » que nous utilisons aujourd’hui. Cette racine commune existe dans d’autres langues, comme l’allemand : man (on) s’est détaché de mann (homme).

Cette précision étymologique permet à « on »de redorer quelque peu son blason…

Cela me fait penser à une anecdote de mon enfance. J’étais restée interrogative devant cette couverture de Télé-Loisirs qui titrait sur l’Olympique de Marseille. Je me souviens être allée trouver ma mère pour lui signaler la faute avec beaucoup d’aplomb : le mot « homme » ne s’écrivait pas « om » ! Elle avait ri, bien sûr. Je sais désormais que du point de vue étymologique (et en lisant « om » comme un acronyme, c’est-à-dire un mot normal, et non comme un sigle en détachant chaque lettre), ma naïve remarque n’était pas dépourvue de bon sens !

« On »est donc à rapprocher de ces mots dont le sens a évolué du concret à l’abstrait, tout comme « rien » qui vient de rem, accusatif de res (la chose) et qui désignait à l’origine le bien, la possession, la propriété.

Que de chemin parcouru pour de si petits mots !

 

On ou l’on ?

Cette épineuse question mérite d’être tirée au clair une bonne fois pour toutes ! Comme les autres noms, « on »a d’abord été précédé de l’article défini : le hom, puis l’on en ancien français. En passant de nom à pronom, l’article l’ est devenu facultatif. Il n’est plus qu’une consonne dite « euphonique », permettant d’éviter des sonorités peu agréables à l’oreille, à savoir :

le hiatus (suite de deux voyelles), c’est-à-dire après et, ou, où, qui, quoi, si. « J’aime les pays où l’on a besoin d’ombre » (Stendhal).

le son [con], après que et ses composés lorsque, puisque, quoique. « Il y a certaines choses que l’on cache pour les montrer » (Montaigne). L’article est plus fréquent encore si le mot qui suit commence lui-même par le son [con] : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement… » (Boileau).

A l’inverse, on n’emploiera pas l’ quand « on » est suivi d’un mot commençant par l. « Si on lit ce billet jusqu’au bout (et non si l’on lit)… » Ici le hiatus est préférable à l’allitération (répétition d’une même consonne).

En dehors de ces raisons euphoniques, l’on est utilisé dans le langage littéraire et soutenu. C’est ainsi que certains auteurs l’emploient en début de phrase.

 

Accorder « on » ?

Ce qui est très perturbant, chez ce « on », c’est qu’il correspond à la troisième personne du singulier, alors que, la plupart du temps, il désigne un collectif.

Etymologiquement, nous l’avons vu, « on » est masculin. Il est donc suivi d’un participe passé masculin singulier. Ainsi, le talk-show de Laurent Ruquier, diffusé tous les samedis soir sur France 2 s’écrit « On n’est pas couché ».

Pourtant, depuis le XVIIe siècle, l’attribut peut exceptionnellement s’accorder en genre et en nombre avec la ou les personne(s) que « on » représente. Si des petites filles se réjouissent d’être ensemble, elles pourront s’exclamer « on est contentes ! », qui semble tout de même plus approprié que « on est content ! ». Ceci dit, si l’une et l’autre de ces formes vous gênent, rien ne vous empêche de remplacer « on » par nous, ou de conserver les deux, pour plus d’emphase. Par exemple, le dernier ouvrage de l’économiste Jacques Généreux, préfacé par J-L Mélenchon, s’intitule « Nous, on peut le faire ». (Sans blague !)

Notez que la possibilité d’accord du verbe au pluriel avec « on » sujet (ex : on chantent), ne s’est pas maintenue.

 

On veux-tu, on voilà !

Si « on » désigne le plus souvent un ensemble de personnes non identifiées, il peut également s’utiliser comme figure de style dans le discours direct, régulant la distance entre le locuteur et autrui. Tantôt intimidant « Alors, on fait moins le malin ? », tantôt infantilisant « On va faire un gros dodo ! », et même fraternisant « On est, on est, on est les champions ! », « on »sait jouer sur nos émotions.

Employé dans des expressions toutes faites, « on » est au sommet de l’abstraction et permet toutes les interprétations. Il est possible de craindre le « qu’en-dira-t-on » ou les « on dit », comme de s’en moquer !

En un mot, « on », c’est la liberté. Laliberté d’être personne et tout le monde à la fois, de se ressembler pour mieux se rassembler. Ce n’est pas un hasard s’il est la star de nombreuses chansons populaires auxquelles plusieurs générations s’identifient : « On ira tous au paradis », « On dirait le sud », « On va s’aimer », « On se retrouvera », « On s’attache », « Alors on danse »…

Mais pour ceux que cette liberté d’accord ou de sens effraie, « on » sera toujours un con, le trublion de nos conjugaisons. Que voulez-vous, « on »ne peut pas plaire à tout le monde…

A propos de l'auteur

Sandrine Campese

Sandrine Campese

Auteure et blogueuse littéraire.

 

Âgée de 29 ans, diplômée de Science Po Aix et de la Sorbonne.

 

Anime le blog http://laplumeapoil.com depuis l'automne 2011.

 

Contributrice au Plus, la plateforme participative du Nouvel Obs.

 

Publiera en juin 2013 son premier livre sur la langue française.

 

Facebook : http://www.facebook.com/laplumeapoil

 

Twitter : http://twitter.com/laplumeapoil

 

Commentaires (3)

  • Bernard Péchon Pignero

    Bernard Péchon Pignero

    02 avril 2013 à 10:02 |
    Excellent article qui allie savoir et humour. Pour ma part, je regrette un peu l'usage abusif du "on" remplaçant systématiquement "nous" et donc accordé en genre et en nombre, en particulier dans la littérature destinée à la jeunesse, mais cette prévention à l'égard des "on " est sans doute le fait d'un vieux con.

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  • Johann LEFEBVRE

    Johann LEFEBVRE

    01 avril 2013 à 14:00 |
    Vous avez raison, Jean-François : réjouissant. C'est si rare aujourd'hui de lire des papiers qui visitent la langue et certaines de ces particularités. Bravo à vous, Sandrine ! Vous apportez de la fraîcheur et de l'humour dans un domaine, la philologie, qui très souvent en manque !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    31 mars 2013 à 18:39 |
    Combien il est réjouissant et réconfortant pour le linguiste que je suis de voir un article intégralement consacré à la philologie !...Petite remarque cependant. Vous trouvez « perturbant » que « on » se décline à la troisième personne du singulier, alors que, ainsi que vous le dîtes fort justement, il désigne un « collectif »…. Cela n’a, au contraire, rien d’étonnant : vous l’avez dit, « on » désigne le genre humain (homo) dans son ensemble, l’Homme dans sa globalité, donc au singulier. A ce titre, il eut été plus logique d’utiliser, en allemand, « Mensch » (= grec anthropos, l’être humain, homme ou femme, et non le mâle, andros) de préférence à « Man ». L’anglais, à cet égard, est plus clair : « on » = « one », au sens de « any one », n’importe qui, c’est-à-dire tout le monde.
    Merci, en tout cas, chère érudite, de votre contribution et au plaisir de lire d’autres billets du même genre

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