Extrait : Médecin, quand reviendras-tu ?

Ecrit par Robert Escande le 20 janvier 2012. dans La une, Société, Notre monde

Extrait : Médecin, quand reviendras-tu ?

J’ai longtemps hésité avant d’oser écrire ce livre. Comment résumer mes vingt années d’installation en qualité de médecin généraliste à Saint-Étienne en Montagne ? Il s’est passé tellement de choses bouleversantes, qui ont changé à jamais la vie des habitants de cette paisible commune rurale, et la mienne. Vingt années entre le rire et les larmes, la joie et la détresse, le bonheur et la souffrance, entre la vie et la mort. Le quotidien en bref d’un médecin de campagne, dont le métier est aussi bien d’assister aux accouchements que de fermer les yeux des morts. La routine d’un travail déjà profondément complexe, et dans le contexte de l’installation à Saint-Étienne en Montagne, considérablement amplifié par la caisse de résonnance du désert médical du haut plateau ardéchois. Mes succès et mes échecs n’auront pas les mêmes conséquences sur cette terre oubliée des dieux, balayée par la Burle, coupée du monde par des mois de neige formant sur des routes déjà chaotiques des congères infranchissables. L’exercice de mon « art médical » n’aura pas la même incidence ici que dans ma ville natale, Marseille, baignée de soleil, sublimée par la Méditerranée, la plus belle des mers, et qui n’avait qu’un seul défaut à mes yeux, responsable de mon lointain exil montagneux : la surpopulation médicale. Ayant la phobie de la salle d’attente vide, situation que j’avais vécue en qualité de remplaçant pendant un an, j’avais pris le contre-pied absolu : j’irais m’installer dans le seul canton de France qui n’avait jamais eu de médecin !

Situation alors inédite à l’époque, qui devint au fur et à mesure des années la dure réalité pour de plus en plus de campagnes. Situation soi-disant déplorée par nos élus, mais à vrai dire provoquée, soigneusement entretenue par une politique, une fiscalité et une pression administrative écrasante. En réalité, à toutes les échelles du pouvoir, on assiste à une démolition en règle des cabinets médicaux qui subsistent. Tout est fait pour leur substituer des « maisons médicales », où de rares permanences effectuées par des docteurs souvent étrangers donnent à notre administration le sentiment du devoir accompli, et la jouissance d’avoir remplacé à bon compte des médecins libéraux jugés trop indépendants, pas assez serviles…

Avant de franchir définitivement le pas, et en bon élève de ce que je pensais être à l’époque un comportement confraternel, j’écrivis au président du conseil de l’Ordre de l’Ardèche et aux médecins les plus proches de mon installation. Je leur faisais part de mon désir de venir m’installer en ce lieu, et de ma joie de pouvoir collaborer au suivi médical de cette population si éloignée des hôpitaux. Ils étaient tous étrangement distants de cinquante kilomètres, dans un canton ardéchois en contact de deux autres départements : la Haute Loire, et la Lozère. Sur un point de la carte, pas très loin du village, trois régions différentes se touchaient : le Languedoc-Roussillon, l’Auvergne, et la région PACA. Situation pour le moins écartelée, dont la bizarre impression de discordance était accentuée par l’extrême diversité du paysage, hésitant entre forêts denses et sombres de conifères dignes des Laurentides du Canada, et vastes steppes d’herbe rase balayées par des vents semblant venus de Mongolie orientale…

Avant d’arriver à Saint-Etienne en Montagne, un panneau signalant le partage des eaux entre Méditerranée et Atlantique vous mettait en garde, à des centaines de kilomètres d’un quelconque littoral ! la pluviométrie ici vous jouerait des tours...

 

 

Robert Escande

 

 

Médecin, quand reviendras-tu ? Editions Baudelaire. 2011

 

A propos de l'auteur

Robert Escande

Robert Escande

J'ai étudié à Marseille. Puis 2 ans dans les services d'urgence et réa des environs. Puis médecin pendant mon service militaire, 2 ans, à Berlin. Puis médecin généraliste, propharmacien, médecin commandant des pompiers pendant 20 ans. N'exerçant plus, j'en retiens un amour de ce métier et une détestation totale des conditions d'exercice, surtout l'acharnement bureaucratique à faire dévisser les cabinets libéraux.

Je témoigne dans un livre, "Médecin, quand reviendras-tu?", car j'en ai encore un peu "gros sur la patate" comme on dit à Marseille !


Commentaires (2)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    25 janvier 2012 à 10:36 |
    Et dire que j'ai nourri le rêve d'en faire profession ...
    C'est quelque part un projet d'entrer en religion ... Bravo !
    Je pense me régaler à lire cette aventure que le sort m'a fait éviter ...
    Félicitatyions !

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    22 janvier 2012 à 16:19 |
    Le sujet de votre livre est d'autant plus intéressant que traînent quand il s'agit des médecins, des tonnes de représentations tenaces et souvent fausses. Votre témoignage qui vaut comme fait sociétal, bien autant que personnel, est de ce fait, un outil essentiel pour redresser ces représentations.

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