Le premier livre...

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 novembre 2012. dans Souvenirs, La une, Education, Culture, Notre monde, Littérature

Le premier livre...

Belle recension, la semaine passée, dans Reflets du Temps : Le dernier lapon d’Olivier Truc. Parfums de glace, lumière si particulière à la banquise ; silences bourdonnants des grandes solitudes de début, ou de fin du monde…

« Madeleine », pour moi, d’un coup ! Projetée quelques temps en arrière – enfin, si peu !

Cinq ans, à peine ; cheveux coupés de frais, au bol, grosse frange, à la garçonne (ma mère avait osé sacrifier les boucles longues de sa fille, au nom, inavoué, de quelque féminisme tempêtant en elle). La campagne bourbonnaise ; village perché surplombant les gorges du haut Cher ; brumes assurées dès la Toussaint passée. L’école, en haut du bourg ; deux « maisons d’école » ; celle des petits, et, accolée à la mairie, celle des grands. Je me souviens d’avoir vu passer un curieux équipage, parfois : les « bonnets d’âne » coiffés d’un simulacre de papier, allant lentement de l’une à l’autre école, comme dans l’Ancien Régime, les femmes adultères et autres voleurs, attachés sur les ânes…

Un ménage d’instituteurs ; respectés, notabilisés, recevant, selon la saison, les premières fraises ou le boudin, l’hiver, à la Saint cochon. Classe unique, bien sûr, menée, avec quelle maestria ! Quelque part, la classe du « Grand Meaulnes », à quelques encablures. Mutualisation, avant l’heure ; les tout petits avaient l’œil et l’oreille dressée pour attraper, ça et là, des bribes de connaissances dispensées aux plus grands. L’entreprise fonctionnait avec bons points et images, obéissant à une comptabilité rigoureuse. 10 bons points, je crois, pour une image ; fierté absolue quand on les rapportait, les montrant jusqu’aux grands-parents. Je me souviens que, très petite, en pré-maternelle, je m’étais illustrée d’une façon qui interroge mes options politiques actuelles ! Les grands étaient priés de réciter un poème, tellement ânonné, que je n’avais eu aucune peine à le mémoriser, depuis mon banc de petite. Le pauvre grand, lui, avait dû, peut-être, rentrer les vaches, et n’avait pu faire ses devoirs ; on me donna le rôle – terrible – de lui faire honte, en récitant à sa place. Mais – une Droite déchaînée, libérale, en deux mots, purement capitaliste, sommeillait-elle en moi ? je fis monter les enchères, avant de m’exécuter ; 2 bons points, sinon rien !

Ruche bruissante, jamais bruyante – on respectait le travail des différents niveaux – la classe allait son train, autour du poêle à bois, en fonte, tout rond, qui chauffait, l’hiver, les chaussures des marmots ; et, sans doute, encore quelques sabots. Un exercice ici, de calcul, pendant que la maîtresse, et sa règle ! (image définitive pour moi) s’activait pour « apprendre à lire » au petit troupeau des 4/5 ans. Magnifiques petits livrets de « la famille Lapinet » – je les ai encore ! Suivre ces lapins nous motivait tous, enfants sans télé, et souvent sans radio, parfois, sans aucun écrit, ni livre, bien sûr, à la maison ! Famille organisée à l’ancienne, que ces Lapinet, avec la mère faisant la soupe, et le père – un vrai pater familias – fumant la pipe. Rôles définis ; le dedans, pour la mère, le dehors, pour l’homme… et roule ma société de l’époque ! Que de fois, ma mère  m’a-t-elle rappelé la vitesse avec laquelle, sur la table de la cuisine, je faisais des heures sup, en avalant d’avance des pages, interdites pourtant, à seule fin de savoir ce qu’il en était de Finette et Jeannot…

Une sorte de bibliothèque s’était montée dans l’école. Sans doute, une coopérative. Peu d’ouvrages, mais pour tous les âges (nos parents pouvaient emprunter eux aussi ; « Peuple et culture » avant la lettre). Il me revient que l’heure de la bibliothèque sonnait le vendredi après-midi, après l’histoire racontée (« La petite chèvre de Monsieur Seguin » m’a tellement marquée, que je crois vous en avoir parlé au coin de quelque chronique). Il devait y avoir un ordre (scolaire ? comportemental ? je ne sais plus) pour accéder au livre convoité. Collection du Père Castor ; petit album semi-rigide, déjà très illustré et coloré ; un « Apoutsiak, le petit lapon », habitait mes rêves (sans doute depuis de longues semaines). On me l’avait soufflé – pourquoi ? Plus d’idée sur la chose, mais la souffrance, le sentiment d’injustice qui avait accompagné la frustration, ça, je m’en souviens. Je suis même peut-être devenue de Gauche, là ! Allez savoir ! Pour remonter la pente, qu’allait-il-falloir faire ? Peut-être pas mal de dépannages de grands dans le domaine des fables de La Fontaine ; et, sans doute, sans aucun rab de bons points…

Et puis, un soir – hiver, j’en suis sûre ; glaces de février, je crois, grands froids d’avant ceux, mémorables de 56 – je suis revenue dans ma cuisine, près de la cuisinière à bois, avec le viatique, l’album ! Beau, presque neuf, du genre qu’on regarde, renifle, touche, qu’on respecte infiniment : « le » livre, le premier, qu’on ramène dans son privé… le livre sérieux, la racine de l’intellectuelle, de la géographe à venir ! Apoutsiak, ses rennes et la façon de coudre leur peau, l’igloo, la vieille grand-mère, le harpon, l’ours blanc (je suppose !), la face hilare du gamin de si loin, et demain, allait venir une passion tenace pour Paul Émile Victor…

On les gardait 8 jours, ces livres qui racontaient le vaste monde ; quelquefois, la famille entière les lisait (fossé des générations pas encore à la mode) ; j’en faisais un usage « rentable » ; je les lisais, relisais, regardais encore tel ou tel passage, dessinais, telle image, et – quand j’ai su écrire – en recopiais mes phrases préférées. Plus tard, mais, toujours, dans ma classe unique, il y aura le premier roman Sans Famille, et son lot d’émotionnel assuré, les pieds dans le four tiédi de la cuisinière… et puis, plus loin, à l’orée d’une quatrième, le premier livre de poche : Le mas Théotime d’Henri Bosco… et tout le bonheur de lire, et maintenant d’écrire sur mes lectures, d’être né, là, dans ces années du premier siècle dernier, naturellement, comme on se construit en grandissant ; « le » livre, son physique, son odeur ; émotion intacte et tellement identique ; là-bas, mon « Apoutsiak », et, aujourd’hui, quand je pousse la porte de chez Sauramps, La Mecque du livre, à Montpellier.

 

Martine L. Petauton

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    11 novembre 2012 à 20:08 |
    Belle évocation de ce monde disparu, de ce monde d'hier, comme dirait Zweig...Instituteur (sans doute en blouse grise), classe attentive et disciplinée, poêle, bons points (moi aussi, j'en ai eu! Et même des croix genre légion d'honneur!). Les choses n'avaient pas tellement changé en 5O ans (l'époque du grand Meaulnes). Merci de cette immersion dans notre passé.

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  • Sabine Vaillant

    Sabine Vaillant

    11 novembre 2012 à 12:53 |
    Joliement raconté!
    Et voilà comment naît l'envie de lire et de connaître...
    Sabine

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