Le "presque couscous" de ma mère (suite et fin)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 novembre 2012. dans La une, Souvenirs, Gastronomie, Notre monde

Le

Vendredi, la veille du « grand bal » du presque couscous de ma mère, mes paniers de vraie ménagère dans le coffre de ma twingo, ma liste de courses griffonnée en un clin d’œil sur une feuille blanche sur un coin de table, et nos rires et fous rires en bandoulière, nous voilà, mes deux copines sous le bras, et moi, en route pour la tournée des emplettes. Surtout ne rien oublier !

On commence par mon marchand de primeurs préféré, je le connais bien, il est de « chez nous », je sais que dans son échoppe, accueillante, fleurant bon les senteurs d’épices aux parfums d’orient, où fruits et légumes en relief sur des étals joliment garnis ont l’air gorgés du soleil de mon enfance, je vais trouver mon bonheur. A lui aussi, j’annonce que je fais un couscous pour mon anniversaire ! le couscous de ma mère… Enfin le même… ou presque… Il me raconte le couscous de « sa » mère… quels légumes, quels épices (par cinq aussi), quelle semoule, quelle viande… Mais c’est le même ! Je saute de joie !

Les paniers bien remplis (on n’a rien oublié ?), les cinq légumes, les cinq épices, les pois chiches (dans des bocaux en verre, déjà tout prêts…), du thé vert pour le thé à la menthe – Sultan Al Jawhar, c’est le meilleur, me dit mon petit commerçant –, la menthe fraîche, les radis rouges et les olives rouges, le tout bien emballé, on remonte dans ma voiture, en route pour le tutti quanti des autres courses à faire, le coffre déjà plein, et ma voiture parfumée aux senteurs du couscous de ma mère…

De retour à la maison, après deux heures ininterrompues de joyeux couscous-shopping, on a tout ce qu’il faut pour ma soirée de samedi. Première mission accomplie ! Je commence à avoir le trac…

Deux jours de préparatifs, le trio (mes deux copines et moi) à l’œuvre et à la cuisine sitôt levées le matin, quoique couchées tard jeudi soir et vendredi soir… aux heures insolentes de la nuit. Fatiguées ? Oui mais quels délices de longues soirées à tailler des bavettes ! à nous raconter notre vie qu’on connaît déjà par cœur ! à refaire le monde à l’endroit à l’envers, à refaire la liste des invités – ils étaient trente au départ, vingt-cinq à l’arrivée… eh oui tout le monde n’a pas pu venir… –, à faire des aller-retour du salon à la cuisine, de la cuisine au salon, surveiller le bronzage et le « grillage » des poivrons rouges et verts dans le four de ma cuisinière – là-bas, au pays où je suis née, on en faisait des « piments à l’huile » qui bronzaient à ciel ouvert sur notre terrasse, au soleil de mon enfance –, à rouler à six mains les deux cents cigares aux amandes qui vont dorer dans une huile claire et un miel d’or demain juste avant « le bal », pour que ça fonde et ça croustille dans la bouche de mes invités, et que ma joyeuse assemblée, en fin de soirée, cigare à la main et thé à la menthe de l’autre main, tout chaud sucré servi dans mes petits verres rouge et or arabesques, se sera, je l’espère, repue (régalé ?) de l’improbable « couscous de ma mère », dont la semoule aura été si bien roulée par ma copine Amal, comme sa mère ! de ma shlada au coin de leur assiette, de mes carottes et fèves au cumin, et enfin du divin caviar de concombres de ma Jojo ! et de son suprême confit d’oignon !

Que serais-je sans mon duo de délicieuses copines… !

Et surtout… surtout… en avant-goût… en prologue et en avant-première, faire déjà un peu la fête pendant ces deux jours-là, dans cette déjà ambiance parfumée entre mon salon et ma cuisine d’où s’exhalent avec volupté (si j’ose) arômes et parfums des petits plats mijotant ma soirée de demain sur les quatre feux de ma cuisinière, dans des cocottes et autres marmites incandescentes, où flux et reflux frémissent et ondoient comme une mer mêlée au soleil…

Le tout mêlé à une sorte de griserie et de remue-ménage avant le grand jour, ou plutôt « le grand soir », avec le désir inavoué et chevillé au cœur et au corps de pouvoir enfin dire et déclarer haut et fort, à l’aube de mes soixante-sept années tapantes (n’est-il jamais trop tard ?) : j’ai fait le couscous de ma mère !

*

Maman, de là où tu es là-haut dans les étoiles, as-tu entendu frémir et bruisser ma batterie de cuisine au rythme effréné de mes battements de cœur ? as-tu vu palpiter les flammes sur lesquelles s’ébattaient sans relâche mes deux couscoussiers pour accoucher de « ton » couscous… ?

*

Pendant une semaine, dans la souvenance intacte de ma mère et son tablier blanc de cuisine, je ne quitte pas des yeux et de ma mémoire les mains de ma mère. Les sons et lumière du passé et de son être vivant résonnent encore de son allégresse et son cœur à l’ouvrage lorsque, tous les vendredis, tôt le matin avant d’aller au travail, ses mains pétrissaient la pâte du pain gonflé et doré que je ne saurai jamais faire, roulaient la semoule du couscous au safran que je ne saurai jamais égaler, et faisaient mijoter dès l’aube les mille et un délices au cumin et piment rouge, qu’au moins, et c’est la moindre des choses, mes mains ont depuis longtemps réussi à faire et à égaler sans rivaliser…

Vingt heures pétantes, apprêtée, coiffée, maquillée (se faire belle pour une belle soirée), j’entends arriver mes premiers invités qui, dès le seuil et la porte à peine ouverte, entonnent en chœur : hum ! ça sent bon le couscous ! Première étape réussie…

Ce « grand soir » de mon anniversaire et du couscous de ma mère, les émotions se succèdent de surprises en surprises. Mes invités font honneur (aiment ?) au presque couscous de ma mère, garnissent leurs assiettes d’un peu de tous mes autres petits plats parfumés une pincée d’amour une pincée d’épices, festoient en toute gaieté, naviguant d’une pièce à l’autre, discutant, riant, faisant connaissance, prenant des photos au cliquetis de leurs portables, me félicitant de tout et de toutes ces bonnes choses… Et moi étonnée, épatée : alors donc j’ai tout réussi ? mes entrées, mes desserts, mes tables décorées, mes cigares au miel et aux amandes et mon thé à la menthe… ? et même à réunir et associer en un savant mixage tous les gens que j’aime, jeunes et moins jeunes ? Ils ont tout aimé ? au pluriel comme au singulier ? Et même mon couscous… ?

Quel cadeau !

J’ouvre mes cadeaux, je souffle mes bougies, je distribue mes bisous, clame mes mercis, contemple en fin gourmet les livres à dévorer qu’on vient de m’offrir – de Philip Roth (Némésis) à Nabokov (Littératures), en passant par Mohammed Dib (L’arbre à dires), Aharon Appelfeld (Et la fureur ne s’est pas encore tue), David Grossman (Le livre de la grammaire intérieure et Une femme fuyant l’annonce) –, j’ouvre l’enveloppe-surprise glissée dans le Philip Roth, je sursaute d’émotion en l’ouvrant et en lisant la lettre-dédicace écrite par un de mes cousins (préféré) de ses mains et de ses mots, et je pleure de plaisir…

Mais le « grand bal » touche à sa fin…

Voilà c’est fait…

Je l’ai fait le couscous de ma mère…

Je l’ai fait parce que j’ai décidé de le faire…

Il était bon mais ne sera jamais aussi bon que celui de ma mère…

Alors pour honorer ma mère, finir en beauté comme s’est finie en beauté cette soirée-anniversaire…

Comme une embellie… et en écho à cette soudaine envie de passer du mot à la chose, surgie un soir dans le silence de la nuit…

En guise d’épilogue au récit du presque couscous de ma mère…

J’ose et je conclus… sur ce moment de pure poésie offert par surprise en cadeau de fin de soirée par un certain Patrick… un de mes fameux invités… déclamant avec talent et galanterie ce fameux poème au répertoire de ses cours de théâtre…

Pour mettre l’eau à la bouche… et les mots en appétit…

 

« Le Mot et la Chose » de… l’abbé Gabriel-Charles de Lattaignant…

 

Madame, quel est votre mot

Et sur le mot et sur la chose ?

On vous a dit souvent le mot,

On vous a souvent fait la chose.

Ainsi, de la chose et du mot

Pouvez-vous dire quelque chose.

Et je gagerai que le mot

Vous plaît beaucoup moins que la chose !

Pour moi, voici quel est mon mot

Et sur le mot et sur la chose.

J'avouerai que j'aime le mot,

J'avouerai que j'aime la chose.

Mais, c'est la chose avec le mot

Et c'est le mot avec la chose ;

Autrement, la chose et le mot

À mes yeux seraient peu de chose.

Je crois même, en faveur du mot,

Pouvoir ajouter quelque chose,

Une chose qui donne au mot

Tout l'avantage sur la chose :

C'est qu'on peut dire encor le mot

Alors qu'on ne peut plus la chose...

Et, si peu que vaille le mot,

Enfin, c'est toujours quelque chose !

De là, je conclus que le mot

Doit être mis avant la chose,

Que l'on doit n'ajouter au mot

Qu'autant que l'on peut quelque chose

Et que, pour le temps où le mot

Viendra seul, hélas, sans la chose,

Il faut se réserver le mot

Pour se consoler de la chose !

Pour vous, je crois qu'avec le mot

Vous voyez toujours autre chose :

Vous dites si gaiement le mot,

Vous méritez si bien la chose,

Que, pour vous, la chose et le mot

Doivent être la même chose...

Et, vous n'avez pas dit le mot,

Qu'on est déjà prêt à la chose.

Mais, quand je vous dis que le mot

Vaut pour moi bien plus que la chose

Vous devez me croire, à ce mot,

Bien peu connaisseur en la chose !

Eh bien, voici mon dernier mot

Et sur le mot et sur la chose :

Madame, passez-moi le mot...

Et je vous passerai la chose !

 

Gilberte Benayoun

A propos de l'auteur

Gilberte Benayoun

Gilberte Benayoun

Rédactrice/Lectrice/Correctrice

Membre du comité de rédaction


née le 1er octobre 1945, en Algérie, à Tlemcen.
Vit en France depuis 1962.

Parcours professionnel en région parisienne : Secrétaire dans différents services administratifs de la Fonction Publique, de 1962 à 2005.

Autodidacte. Pas de formation universitaire.

Activité occasionnelle, pour le plaisir, et à titre bénévole : "tapeuse de manuscrits" pour écrivains
(saisie informatique - traitement de texte - relecture - corrections - mise en forme)

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    10 novembre 2012 à 13:39 |
    Encore le festin de Babette : les préparatifs sont aussi importants - et pocurent antant de plaisir - que le festin lui-même...Mais là, en plus, il y a le couronnement : Gigi - quoiqu'elle en dise - a égalé sa mère, changement de statut, initiation suprême. Gigi, tu étais déjà experte du mot, te voilà désormais experte de la chose (culinaire évidemment, nonobstant l'allusion grivoise de cet abbé très dix-huitème que tu cites). Bravo, tu a passé l'examen summa cum laude!

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