Le "presque couscous" de ma mère

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 octobre 2012. dans La une, Souvenirs, Gastronomie, Notre monde

Le

 

« Cette fois c’est décidé ! je fais le couscous de ma mère ! ».

J’avais dit ça. Je l’avais décidé, comme ça, un soir.

Mais ça, c’était dans le silence de la nuit, quelques jours avant mon anniversaire, quand soudain, comme une évidence et comme un éclair de lumière dans l’ombre de la nuit, ce soir-là, enivrée de mots – de jolis mots – après lectures et relectures de textes à corriger, encore vive et toute éveillée, passant du mot à la chose et du rêve au rêve, je décidai, faisant un peu ma crâneuse, toute seule, dans un coin de ma tête, que le menu de mon anniversaire serait – et il fallait que ce soit ! – « le couscous de ma mère ».

Le décor était planté, et ma trentaine d’invités allait se régaler…

Et je l’ai fait. Enfin… j’ai essayé… Même si… Fallait-il oser ?… Car… longtemps je n’ai pas voulu faire le couscous de ma mère, le « sacré couscous de ma mère ». Je ne toucherai pas au sacré…

Fière de ma trouvaille de ce soir-là, et au fil des jours, quand mes invités téléphonaient pour noter les codes de l’immeuble ou mon adresse (facile à retenir, allée de la madeleine de Proust), ou demandaient à quelle heure on « ouvrait le bal » (20h/20h30, comme au théâtre ou au restaurant), ou plus tard « qu’est-ce que tu veux qu’on apporte ? » (non non, rien ! j’ai déjà tout prévu !), je claironnais la chose, comme un avis à la population : « ça y est ! j’ai trouvé ! je fais un couscous pour mon anniversaire ! Le couscous de ma mère ! ». Et, ô bonheur, tous à l’unisson, déjà alléchés par mon idée lumineuse, m’encourageaient, certains me félicitaient déjà…

*

Maman, de là où tu es, là-haut dans les étoiles, est-ce que tu as entendu résonner mon clairon quand j’ai dit que j’allais faire « ton » couscous ? Est-ce que tu m’as vue en pleine frénésie de préparatifs et entendu mon amour dans ces préparatifs ? D’ici, et de ma cuisine, devant mes fourneaux, moi je t’ai entendue : c’est bien ma fille ! mais n’oublie pas de mettre le kuzbūr (persil arabe) dans le couscous hein ! c’est ça qui donne du goût ! Je suis fière de toi ! Dieu te bénisse ma fille !

*

Alors voilà comment ça s’est passé, d’abord dans ma tête, une semaine avant « le bal », dans mon orient-express imaginaire, en partance pour un voyage à bord des préparatifs du couscous de ma mère :

Pour le couscous, de la semoule à rouler (elle faisait comment ma mère pour rouler la semoule ?), des pois chiches (à faire tremper la veille dans de l’eau salée ?), et les cinq légumes (comme les cinq doigts de la main ?) que mettait ma mère dans son couscous : carottes, navets, courgettes, chou vert, et potiron (courge rouge on disait en Algérie).

Pour les épices (cinq aussi ?) : safran, piment, gingembre, cumin, et la coriandre (persil arabe on disait…), kuzbūr disait ma mère…

Pour la viande, pas de mélanges de viandes dans le couscous de ma mère, seulement des morceaux de bœuf, gîte ou macreuse, je crois, parce que c’était fondant et savoureux.

Pour la salade algérienne (shlada), incontournable dans un coin de l’assiette de couscous : poivrons rouges, poivrons verts, ail, huile d’olive, piment doux en poudre.

Pour les petits plats en entrées qui garnissaient sa table ? Carottes, fèves, rondelles de tomates fraîches et persillées, et betteraves avec feuilles, le tout au cumin et paprika. Et la moindre des choses, radis et olives. Rouges et ronds les radis. Ovales et rouges les olives.

Oui mais, pour trente personnes, et si j’ajoutais quelques petites choses à grignoter pour l’apéritif ?

Les allumettes au fromage et les allumettes aux anchois, ça je sais faire : avec au moins 2 ou 3 rouleaux de pâte feuilletée (ma mère faisait la pâte feuilletée elle-même…), du gruyère râpé, du parmesan, des œufs pour le jaune d’œuf et du poivre gris.

Plus tard, c’est de confit d’oignon qu’il sera question. Ça va bien avec les soirées-couscous paraît-il. Il sera aussi question, plus tard, de faire un caviar de concombres à l’ail et au yaourt, pour garnir (pourquoi pas ?) des petites tranches de pain grillé.

Pour le dessert ? Je ne déroge pas à la règle… cigares aux amandes avec thé à la menthe servis en fin de soirée. Oui mais… un dessert fruité, frais et facile à faire ? De belles et bonnes oranges coupées en rondelles fines, arrosées de sucre roux, de cannelle en poudre, amandes effilées en garniture, et quelques gouttes de rhum pour parfumer…

 

Voilà… comment ça s’est passé dans ma tête, ce soir-là…

Plus tard, premières inquiétudes… comment faire aussi bien que ma mère pour rouler la semoule du couscous ? Quelles proportions de légumes, d’épices, de viande, et de tout, pour trente personnes… ?

Je ne serais pas seule pour organiser tout ça…

Quand je leur ai annoncé ma décision du couscous, mon inquiétude devant la tâche qui m’attendait, et la peur de ne pas réussir « le couscous de ma mère », mes deux meilleures copines, l’une venant spécialement de Montpellier, quatre jours avant, et la seconde, spécialement de La Ferté-Macé, trois jours avant, m’ont dit : ne t’inquiète pas ! On arrive ! On va t’aider !

*

Merci ma belle Amal, ma jolie normande-marocaine, pour avoir pris l’initiative, avec ta belle et bonne humeur, de rouler mes 3 kg de semoule avec patience et éclats de rires ! et d’avoir essayé de m’enseigner la technique de ta mère pour le roulage – avec les mêmes gestes que ma mère, quelle émotion ! – que je n’ai même pas eu le temps de mettre en pratique, trop de feux m’appelaient à la cuisine…

*

Merci ma Jojo, ma belle montpelliéraine, ma copine de 30 ans… fidèle et bonne conseillère, pour avoir eu cette appétissante idée de caviar de concombres, et pour avoir pris l’initiative de le faire de tes mains et tes doigts de fée, tout comme le confit d’oignon que tu as réussi comme une chef !

 

La suite du « presque couscous de ma mère »

 

Gilberte Benayoun

 

A propos de l'auteur

Gilberte Benayoun

Gilberte Benayoun

Rédactrice/Lectrice/Correctrice

Membre du comité de rédaction


née le 1er octobre 1945, en Algérie, à Tlemcen.
Vit en France depuis 1962.

Parcours professionnel en région parisienne : Secrétaire dans différents services administratifs de la Fonction Publique, de 1962 à 2005.

Autodidacte. Pas de formation universitaire.

Activité occasionnelle, pour le plaisir, et à titre bénévole : "tapeuse de manuscrits" pour écrivains
(saisie informatique - traitement de texte - relecture - corrections - mise en forme)

Commentaires (4)

  • gilles josse

    gilles josse

    08 novembre 2012 à 04:57 |
    à un gourmand comme moi, ça met l'eau à la bouche !

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  • Martine L

    Martine L

    29 octobre 2012 à 09:45 |
    déclinaison à l'infini du couscous ( j'en connais avec pomme de terre, en Tunisie ; vous ajoutez du potiron ; j'en ai mangé un, inégalé, mais sans viande aucune, en Pays Dogon ). Ces plats - phare , socle de cuisine et de culture, changent et s'adaptent aux temps, et au porte-monnaie. La potée de mon enfance auvergnate, et de mon présent limousin, obéit exactement aux mêmes règles.

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  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    28 octobre 2012 à 01:39 |
    Délicieuse chronique, radicalement dé-li-cieuse. Je n'aurai pas (encore) goûté à votre couscous mais j'ai déjà l'essentiel, votre belle écriture, capable seule d'évoquer si bien nos arômes et nos goûts d'autrefois. Bravo, merci, encore !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    27 octobre 2012 à 18:53 |
    C’est un peu le « Festin de Babette », mais avec un sur-moi culinaire, à la fois bienveillant et sourcilleux : la mère ! Une mère et une grand-mère juive, auprès de laquelle tu t’es formée et que tu es devenue toi-même…Ce couscous, était-il le dernier rite initiatique vers le (grand) matriarcat ? En tout cas, pour mon infortune, je l’ai raté ! Mais, grâce à ce récit, plein de vie et d’émotions, je le vis jusques aux préparatifs, auxquels, bien sûr, je n’aurais jamais pu assister. Bravo Gigi et merci.

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