Salonique

Ecrit par Marcel Alalof le 13 octobre 2012. dans Souvenirs, La une, Culture, Notre monde, Histoire

Salonique

Je me souviens de mon grand-père, allongé tout habillé dans la pénombre de sa chambre à coucher, les yeux fixés au plafond, à la recherche des images de sa famille disparue, tandis que dans le salon, sa deuxième femme recevait ses amies pour le thé.

Je me souviens, enfant, d’une de ses disputes avec mon père, qui l’avait tenu éloigné de nous pendant des années. De l’avoir croisé à plusieurs reprises, embarrassé, dans la rue, où il m’avait donné un bonbon ou une pièce.

Je me souviens de lui, habituellement si colérique, observant un silence pour moi incompréhensible, devant le neveu de sa femme qui vantait les mérites de l’armée américaine au Vietnam.

Je me souviens de lui, plus tard, dans un hôpital parisien. Il divaguait, me demandant, alors que j’allais partir, si je ne lui avais pas pris quelque chose : sa vie se dérobait.

Je n’ai pas connu la famille de mon grand-père, entière effacée par la guerre, et mes jeunes années se passaient dans ma famille maternelle qui vivait dans le même immeuble que lui, au même étage, en face.

J’appris ensuite que j’avais la stature des frères de mon grand-père, tous très grands pour l’époque et donc très repérables. D’ailleurs, j’ai eu longtemps l’impression d’être le point de mire.

Vinrent ensuite les questions sur mes origines, mon identité, lesquelles, sans point de repère, sans plus d’ancrage du côté du père, provoquaient en moi par moments, une grande anxiété. Car il m’était difficile de répondre à quelque interlocuteur sur la question de mes origines, n’ayant pas vécu au sein d’une famille disparue avant ma naissance, n’ayant même jamais visité le berceau de ma famille paternelle. Ainsi, pendant longtemps, je n’ai pu reprendre à mon compte l’identité de mes aïeux.

Le temps a passé : mon grand-père, mon père, ne sont plus présents que dans mes souvenirs. A trente-deux ans, je suis le patriarche de ma famille.

Août 1988 : je suis à Salonique, deuxième ville de Grèce, d’où mon grand-père est parti à l’âge de dix-sept ans, soixante-quinze ans plus tôt. Nous sommes arrivés tard d’Athènes, d’où j’avais réservé un hôtel, avec un couple d’amis. Le hall de l’hôtel est recouvert de marbre noir, moucheté de blanc. L’accueil aussi est réservé. La chambre, elle aussi de marbre, est poussiéreuse, mais nous ne resterons qu’une nuit.

Le lendemain matin, nous apprenons par un mot laissé à la réception que nos amis sont partis au petit matin, à la recherche d’une villégiature accueillante, car la ville ne les inspire pas.

Je n’ai pas préparé ma visite et me rends, sans guide aucun, au hasard de la ville, empruntant les grands axes. Il fait beau. J’essuie mes lunettes de soleil, mais la ville semble recouverte d’un voile qui atténue la luminosité, blanchit le bleu du ciel.

Je ne remarque pas les passants, déambulant à la recherche d’indices liés aux lieux, d’une accroche. Il est tôt, peut-être dix heures du matin. L’avenue dans laquelle je me suis engagé n’est guère fréquentée.

Mon attention est attirée par un magasin à l’enseigne « LIBRAIRIE FRANCAISE », devant lequel s’affaire un jeune homme roux. Je l’aborde :

« Excusez-moi. Pourriez-vous m’indiquer le quartier juif ? »

Le jeune homme me regarde, étonné :

« Il n’y a pas de quartier juif ».

Mon visage reflète sans doute la perplexité, car il ajoute :

« Montez au premier étage de la librairie. Mon père pourra vous renseigner ».

Je suis accueilli par un vieil homme au sourire triste qui, en même temps qu’il remet en ordre ses étagères de livres, m’explique que le quartier juif a été rasé en 1943, et ses habitants déportés. J’ai la réponse à ma question.

Je lui demande s’il a connu ma famille. Mon nom ne lui dit rien, mais il me conseille d’aller voir le rabbin, dont le bureau se situe à quelques dizaines de mètres de son magasin. Je croise celui-ci, dans l’escalier de l’immeuble. Il m’aborde immédiatement pour me demander qui je suis, en Grec. Je me présente et nous continuons en Français, qu’il parle à la perfection, ce qui ne m’étonne guère, les Grecs ancienne manière pratiquant tous excellemment notre langue.

Il nous reçoit, Isabelle et moi, dans son bureau, une pièce aux murs blancs, aux stores baissés pour garder la fraîcheur. Il porte une chemise blanche, dont la manche relevée sur son avant-bras interrompt la ligne verte des chiffres tatoués sur celui-ci.

A l’énoncé de mon nom, il réplique :

« J’ai bien connu ta famille. Ils étaient tous bouchers ! »

Cette précision, rapportée à ce qui s’est passé, me fait frémir.

Je voudrais retrouver la trace de mes aïeux. A défaut de quartier, je demande où se trouve le cimetière.

« En venant de l’aéroport, tu es passé devant la nouvelle Université ».

Je comprends que l’Université a été construite sur le cimetière.

Il me précise que le vaste cimetière qui existait depuis l’époque romaine a été rasé et que les dalles de marbre des sépultures, dont certaines n’avaient même pas été débarrassées de leurs inscriptions hébraïques, ont été utilisées comme matériau de construction pour l’Université, et pour enjoliver la ville.

Je ne ressens pas, à proprement parler, d’horreur à l’énoncé de ce qui s’est passé, mais une sorte de sentiment d’incompréhension devant son caractère systématique, rigoureusement organisé. La volonté de ces barbares était d’effacer, de nier, plus que de tuer. Faire disparaître les vivants, les morts et leur histoire. Faire que tout soit comme si mes racines n’avaient jamais existé.

Et, pour la première fois, je me sens amputé d’une partie de ma mémoire et en deuil de cette famille que je n’ai pas connue. Et pour la première fois, je me sens Juif.

Nous nous séparons du vieil homme qui, plus détendu que moi, me pose ensuite des questions d’ordre personnel (sommes-nous mariés ? avons-nous des enfants ? allons-nous à la synagogue ?). Je lui réponds par un sourire, ne souhaitant entrer dans le détail en présence d’Isabelle. Il souhaite nous inviter à la soirée du Shabbat, mais nous prenons l’avion pour Athènes, dans quelques heures.

Nous nous retrouvons oppressés, à l’air libre. Isabelle propose que nous déjeunions pour nous détendre. Nous passons devant une pâtisserie dont la vitrine m’attire. Je choisis un gâteau du regard. Je vais pour pousser la porte et m’arrête net, incapable de fouler le sol de marbre de la boutique, ce marbre, mémoire de mes aïeux, plaqué au sol, face contre terre, dans toute la ville, au vu et à l’insu de tous.

Nous rentrons à l’hôtel. J’appelle le portier, lui donne quelques billets pour qu’il descende les bagages et les dépose sur le trottoir. Isabelle va régler la note. Dans le hall de l’aéroport, aux dalles de marbre, j’ai l’impression, tant j’ai hâte d’en finir, d’avancer sans toucher le sol. Je tends nos billets à l’hôtesse d’Olympic Airways.

Je regarde en arrière, à la manière de ceux qui savent qu’ils ne reviendront pas. En face du guichet d’Olympic Airways, je remarque les deux seules autres enseignes de compagnies aériennes : Austrian Airlines et Lufthansa.


Marcel Alalof

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Marcel Alalof

Redacteur , avocat

Commentaires (1)

  • Mélisande

    Mélisande

    13 octobre 2012 à 20:56 |
    Terrible, ce billet, cette prise de conscience, "sur le sang versé" , de vos origines. Continuer à vivre, après cela, se nomme: "résilience. ", Monsieur.

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