Une sorte de bleu (Kind of blue, Miles Davis)

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 17 novembre 2012. dans Ecrits, Souvenirs, La une, Actualité, Notre monde

Une sorte de bleu (Kind of blue, Miles Davis)

Je poussai la porte, l’appartement était vide. Vidé plutôt, comme on dirait d’un gibier de chasse à courre. J’avais passé des jours à choisir : garder, donner, jeter.

Tes affaires, tes vêtements, les choses que tu avais conservées de moi et que j’ignorais, tout ton univers devait passer entre mes mains, comme eau qui coule.

J’ai traversé ce moment, et je n’avais pas imaginé pouvoir le faire. Jusqu’à ce matin où, dans le temps suspendu, j’avais attendu le camion des compagnons d’Emmaüs qui allaient emporter les meubles, les habits tricotés par toi, la vaisselle, les peluches (les miennes), les petits objets simples de ton quotidien, bien rangés, les mouches de plumes que confectionnait papa pour la pêche, et son matériel ; sur ta table de chevet, il y avait une petite Tour Eiffel sur laquelle tu avais accroché un angelot doré, je l’ai prise sur mon cœur… L’appartement baignait dans une forme d’éternité, figé comme un musée bientôt disparu. Je n’ai jamais été autant dans le présent. Quand j’ai vu arriver le camion, j’ai su que tout était terminé.

J’ai perdu tous ceux que j’aimais et qui m’aimaient, et tu es la dernière à partir, l’ultime rempart, l’absolue confiance abolie. Je suis seule au monde. Et tout ce passé a remonté du plus profond de moi-même, comme une vague de plus en plus immense, mon enfance.

Maman est morte, maman est morte.

Elle s’est éteinte, comme une bougie doucement. Dans un souffle, un silence. Et c’est à moi de liquider toute leur vie, et toute ma jeunesse : ma vie avec ceux que j’aimais et qui m’aimaient plus que tout, qui auraient traversé le feu pour moi, donné leur vie pour moi.

Seule dans cet appartement où je suis presque née et dont il ne reste plus rien de moi, de nous. Nous : mon père, ma mère et moi.

Seule, orpheline. Perdre le dernier de ses parents rend adulte définitivement, dit-on. Pourtant je me sens au contraire une petite fille, une orpheline à l’envers et pour le restant de mes jours.

« Ma Fillette », mon père m’a appelée ainsi jusqu’à son dernier regard. Cependant c’est aujourd’hui que je suis peut-être le plus simplement leur fille, dans une sorte de clarté intemporelle. Je suis pour toujours leur fille.

Maman, je t’appelle, je crie ton nom quand pleurer ne suffit plus. Et j’entends ta voix me répondre, si fraîche et si gaie toujours : Ma chérie, c’est maman ! Oui. Maman, ne plus pouvoir te le dire et ne cesser de le dire. Tu m’as sauvée quand j’ai perdu l’homme de ma vie : chaque soir pendant des années, ton dernier coup de téléphone avant de te coucher pour me souhaiter une bonne nuit, me border, moi qui avais froid.

J’aime cette photo de toi, si Espagnole, si exotique tempérament aux cheveux noirs et aux yeux de feu, au bord de ce lac apparemment calme où le destin t’avait déposée en pleine guerre d’Espagne. Destin, dont l’enfance t’était demeurée mystérieuse et indéchiffrable jusqu’à il y a peu, lorsque tu découvris enfin que tu étais la fille du chef de la milice antifranquiste de Malaga.

De ta petite enfance, tu te souvenais de cette marche interminable entre les bombes et les morts, et de la peur, de l’orange à Noël, de la première neige en Suisse, de la glane et du dur travail des enfants pauvres de la guerre, toi la fillette si sage et appliquée, si douée. Une jeunesse sans amour.

Toi qui priais chaque soir en secret, d’où te venait cet amour si ce n’est de ton cœur pur ?

Et puis, tu rencontras sans doute le plus bel homme de la ville et le plus gentil aussi, qui devint ton unique amour, ton mari, mon père, dans une sorte de conte de fée improbable et salvateur. Maman, Maria. Aucune nostalgie chez toi, il n’y avait que des ruines sur quoi te retourner : tu es allée de plus en plus vers la lumière.

Dans l’appartement vide, le soir tombait, et soudain je songeai que c’est ainsi que tu l’as vu un jour, ce jour merveilleux qui débutait ta vie d’épouse et de mère, quand nous allions y emménager tous les trois. Tu n’as jamais voulu le quitter, il devait être le bonheur pour toi.

Alors cet appartement vide, où je craignais de voir l’absence et la déchirure, s’allégea de mes souvenirs, et je le vis comme tu le vis ce jour-là, à l’aurore de tout. Et j’y reconnus l’espoir et la renaissance, la vie qui ne s’arrête pas, la vie toujours plus forte que la mort.

Au bout des pleurs, je dis merci. Maman merci.

Et le chagrin s’apaise un instant. All blues.

 

Ta Lolita

 

Laurence Pythoud Grimaldi

A propos de l'auteur

Laurence Pythoud Grimaldi

Laurence Pythoud Grimaldi

Rédactrice

Ecrivain, a publié un essai romanesque "Homme marié, je vous aime" (Ed. Les Belles Lettres), un roman "La Danse du ventre" (Ed. Le Grand Souffle), des nouvelles et récits (dans Supérieur Inconnu, La Presse littéraire, La Vie Littéraire, La Cause Littéraire), "Fièvre" un livre-poème illustré par Michel Haas, de nombreux articles dans des revues d'art, et principalement dans L'Oeil, ainsi que des préfaces de catalogues d'exposition.

 

 

S'attendrir 

 

Se recueillir; 

 

Défaisant 

 

vaines défenses,

 

Scintille

 

Commentaires (2)

  • Thierry Ledru

    Thierry Ledru

    22 novembre 2012 à 22:06 |
    "...il n’y avait que des ruines sur quoi te retourner : tu es allée de plus en plus vers la lumière."

    Tout est beau mais je vibre immensément à cette phrase.

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  • Martine L

    Martine L

    17 novembre 2012 à 16:05 |
    vous avez ce talent si particulier d'écrire sur ces ressentis, ces émotions qui nous signent ; souvent, aussi d'avoir la capacité fine et exacte de dire ces moments, le deuil ou la mort... nos lecteurs ne peuvent que vous en savoir gré ; merci pour nous tous, Laurence

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