Souvenirs

SOUVENIRS - 23/12/86

Ecrit par Sabine Aussenac le 17 décembre 2016. dans Souvenirs, La une

SOUVENIRS - 23/12/86

Elle avait été conçue le jour de Tchernobyl. Sans rire. Vous savez, grâce à ces petites réglettes tournantes, les hommes de l’art sont capables de nous trouver quasiment l’heure de la rencontre entre les têtards pressés et le gros pépère tranquille qui pointe son nez chaque mois…

Donc je ne m’affolais pas, en ce beau mois de décembre, pensant avoir un bon bout de temps devant moi avant l’arrivée de ma divine enfant. Je nidifiais tranquillement notre petit appartement clermontois, entre la commode blanche récupérée chez mes parents, le petit lit à barreaux sur lequel Pierre avait peint d’adorables nains aux bonnets rouges, et le berceau cerclé de vichy bleu et blanc, celui de mon enfance, qui avait déjà veillé sur tous mes frères et sœurs… Nous allions marcher au Jardin Lecoq et lire à la librairie des Volcans, Pierre cuisinait ses délicieuses daubes et moi je rêvais en préparant la chambre de bébé…

Souvent, je repensais au moment où j’avais appris la nouvelle, la veille de la fête des mères, et à ma fierté au moment de l’annoncer à toute la famille, en plein « Mess des Officiers » où mamie, ma grand-mère paternelle, nous avait invités. C’est ce jour-là que j’avais arrêté de fumer, d’un coup d’un seul ; faut dire que je faisais que crapoter, plutôt par nostalgie de mes années lycée, de ces seventies finissantes où le rougeoiement des Camel dans la nuit, assorti au grésillement de quelque vinyle des Eagles, me faisait rêver au « monde », suçotant aussi vaguement quelque joint maison, amoureusement concocté par Pierre, qui cultivait une herbe bleutée sur notre petit balcon…

Je me souvenais aussi, en pliant les petites brassières roses, de la grande flambée allumée dans la cheminée de Langon, où nous avions habité jusqu’à la Toussaint, quand Pierre avait piqué sa crise, quelques mois auparavant, me traitant d’étudiante attardée, me reprochant de ne pas, justement, être « dans le monde », lui qui faisait les difficiles trajets entre l’Auvergne et le Bordelais où le Mammouth de l’EN m’avait expédiée dès la fin de mon année de stage à Clermont… J’avais, un soir, brûlé tous mes cours d’agrég – mais oui, je passais déjà l’agrég chaque année !! – avant d’aller pleurer le lendemain au bord de Garonne qui charriait tant de mes souvenirs toulousains jusque vers l’océan tout proche… Comment aurais-je pu deviner qu’en juin je me tiendrai – en vain – devant le jury de l’externe, mon petit ventre déjà rond, ayant lu tout Laurence Pernoud mâtiné de Dolto, mais bien peu des œuvres au programme…

Franchement, notre petit lutin gigotant dans mon bedon tendu m’importait bien plus que cette chimère estudiantine.

SOUVENIRS - Cauris d’Afrique

Ecrit par Martine L. Petauton le 17 décembre 2016. dans Souvenirs, La une

SOUVENIRS - Cauris d’Afrique

Blanc et nacré, coquillage de l’Océan indien, venu de ce bleu unique des mers du sud, dont il conserve de fugaces reflets, le cauri tient au creux de sa main, comme un secret, ce matin-là, au détour de ce chemin rouge qui serpente sur le marché Wolof entre panières de mangues et de patates douces, dans le bruit assourdissant et chantant de l’Afrique noire. Le soleil est de plomb ; il doit être 10h ; on déambulait, heureux comme touristes en Afrique. Pas plus tard que la veille, on avait le parapluie, en pays de France, c’était février chez nous, et s’il n’y avait qu’une bonne raison à la magie des voyages, ce serait ces traversées de planète, à contre-saison. Cette année, pour la seconde fois, on venait au Sénégal ; région du Sine Saloum, entre océan et marais, dans cet entre-deux fleuves, habité de tous les oiseaux d’Afrique ; un endroit où dans le silence, celui si particulier d’ici, il n’y en a jamais de total en fait, de jour comme de nuit…

Le gamin – 10/12 ans semble-t-il, mais sait-on vraiment en Afrique – me regardait, son cauri posé dans la paume un peu calleuse. Regard sérieux, sombre à la manière de ces nuits de la ruralité de là-bas : si peu de réseau électrique, que par le hublot de l’avion, sortis de l’Afrique du Nord, illuminée par ses villes, on tombe dans ce bleu foncé, vraie couleur de la nuit, qui signe quelque part le survol du Niger ou du fleuve Sénégal. Derrière les yeux, ce « tout sauf l’innocence de l’enfance » qui est souvent le fait de ces gamins-ci ; un peu de l’adulte déjà devenu, quelqu’un qui a roulé sa dure bosse, qui en aurait des choses à dire, mais qui, le plus souvent, vous regarde, attentif, mais prudemment en retrait. Fait, aussi, de ces populations noires tellement plus réservées que nos amis du nord du continent.

Le regard appelle, puis la demande vient, discrète mais ferme : – Tu veux acheter mon cauri ? – Ça sert à quoi ? Silence, une miette scandalisé puis, petite voix (ah, ce français du Sénégal !) se voulant pédagogique : – C’est un coquillage, venu de la mer, il te portera bonheur, et… il fera encore d’autres choses… J’avance la main vers son offre ; il referme, comme sur la défensive ; négociation non terminée, ce qui ne va pas manquer de survaloriser le produit… – Si  tu me dis ces « autres choses » dont tu parles ? Il hésite et murmure – Les maladies, le Sida, les copains… les chances, quoi ; cette dernière « chance  copinade » demeure encore aujourd’hui mal identifiable pour moi !

Partout, les cauris, identiques à nos yeux d’étrangers ignares, en vrac, à l’unité, travaillés en bijoux sommaires ou parfois royaux ; pas un chapeau sans cauris, pas un vêtement de coton, à la teinture douteuse sans sa parure de gouttes nacrées, crantées, un peu piquantes ; un regard, un clin d’œil. Un passage obligé. Le cauri signe l’Afrique, la noire, la sub-saharienne, de Mombasa à Bamako. Vieux comme l’histoire si ancienne du continent, du temps des grands empires, le Malien, le Songhaï. A l’origine, venu – c’est quasi leur géologie – de ces îles des Maldives, entre Inde et rivages du Rift africain ; déversé par tonnes par les boutres lents aux ports de Mombasa ou la Pemba de Zanzibar, là où chaque porte en bois ancien s’orne de ces motifs valant nacre, cousus de cauris éclatants. Marchands dans l’âme en leur Moyen-Age de lumières, les Arabes en firent un trafic d’importance, de ces cauris devenus pratique monétaire pour des siècles. Les petits coquillages gagnèrent par des caravanes chargées aussi des épices de tout l’Orient, au pas lent des chameaux, l’Occident de l’Afrique, celui qu’on appelait alors Soudan. Puis – parallèle, peut-être, au trop de techniques et de rationalité de la colonisation – le cauri se fit outil divinatoire. Quelques femmes « jeteuses de cauris » officient encore, à la traditionnelle, dans quelques villages de Casamance, au pays des Diola, la terre des sorciers, et même à Dakar, pile à côté des couinements Google des ordinateurs derniers cris…

Pierre Pachet, Tlemcen

Ecrit par Léon-Marc Levy le 02 juillet 2016. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Pierre Pachet, Tlemcen

Au cœur d’un souvenir lointain de ciel bleu foncé, je retrouve Pierre Pachet avec ses yeux, bleus aussi, comme il y en avait peu autour de nous à Tlemcen. Tlemcen, belle cité de l’ouest algérien, où Pierre venait – il devait avoir 22 ou 23 ans – effectuer son service militaire. Plutôt civil en fait, car comme de nombreux jeunes intellectuels français, il avait fait le choix d’enseigner « aux colonies ». Je fus ainsi l’un des tout premiers élèves de Pierre Pachet, qui comptait alors au nombre des plus jeunes agrégés de France.

Nous, les jeunes gars de 3ème B2 du lycée de la ville (curieusement appelé « lycée franco-musulman » faisait remarquer Pierre dans un entretien récent à la Cause Littéraire), nous n’avions jamais vu de professeur si jeune, si frêle, si posé. Il n’eut jamais à élever la voix pour établir son autorité sur nous ; l’assurance de son savoir, la force de sa culture, sa bienveillance souriante mais exigeante ont amplement suffi à prendre la main sur les 43 (!!) élèves de la classe, des garçons pourtant solides et volontiers dissipés. Pierre avait un intérêt spontané pour ses élèves et établissait ainsi avec nous une sorte de complicité, presque de classe d’âge (nous n’avions après tout qu’une dizaine d’années d’écart).

Un jour de « composition » de version latine (sorte de partiel de l’époque), juste avant de distribuer les textes à traduire, il nous fit remarquer que seul un élève avait la position physique idéale pour l’exercice : papier de brouillon sur la table, Gaffiot sur les cuisses. Le copain s’appelait Mohammed Dib – homonyme parfait du grand écrivain tlemcénien et, par ailleurs, son neveu. Le jour des résultats, Mohammed était premier. Désormais, toute version latine en classe se ferait Gaffiot sur les genoux !

Pierre ne manquait pas un match de football de notre équipe de classe, qui était championne scolaire régionale. Il venait au stade près du Grand Bassin, plus par amitié pour nous que par passion du foot. On pouvait le voir, souriant et chambreur, sur les travées réservées aux spectateurs. Le lendemain, on avait droit à 10 minutes de débriefing du match en classe, une vraie récréation.

Jeune métropolitain un peu perdu dans une ville « exotique », Pierre cherchait bien sûr à se loger, et nous le fit savoir. Ma tante Julie avait une grande maison dans la Rue des écoles, en plein centre-ville. Elle me demanda de lui proposer une chambre chez elle. Affaire vite conclue : mon professeur de Latin-Français habitait chez moi ! Inutile de vous dire que j’en tirai un orgueil démesuré et que j’en espérai aussitôt une bienveillance particulière à mon égard. Cours toujours, j’attends encore !

Ma mère – trouvant que Pierre était un bon parti à marier, se mit en tête de lui trouver femme dans le cercle familial. C’est ainsi que Pierre fut invité à nombre de couscous et autres tafinas afin d’y rencontrer (sans qu’il le sût) « chaussure à son pied ». La persévérance de ma mère ne mena à rien mais ne la dissuada jamais par la suite dans sa vocation de marieuse.

Comme un air de rumba… En cet « octobre rose »…

Ecrit par Sabine Aussenac le 24 octobre 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Comme un air de rumba… En cet « octobre rose »…

Elle sentait bon, ma tante. Un parfum de sable doux et de vanille, comme un air de rumba. Lorsqu’elle arriva dans notre cuisine, elle me sourit, avec cet air de conspiratrice qui lui était familier. Nous en étions encore au café, engoncés dans nos habitudes des sixties, nous, les enfants, le dos bien droit, toute incartade étant prétexte au martinet, nous taisant, étouffant dans cette atmosphère à la Chabrol, grappillant les dernières miettes de tarte aux pommes dans nos assiettes immaculées.

Ma tante m’enleva à la tablée embourgeoisée pour notre sortie mensuelle, promettant à ma mère que nous serions rentrées avant la tombée de la nuit. Nous partîmes main dans la main, gloussant comme deux collégiennes dans l’escalier, et nous précipitâmes dans la rue gorgée du soleil de midi. Colette me toisa soudain d’un regard empreint de tendresse, ses grands yeux noisette malicieusement plissés, et m’annonça sur un ton officiel qui fleurait bon la remise des prix : – Ma chérie, l’heure est venue pour toi de devenir une femme. En ce 24 juin, pour fêter la Saint-Jean et les grandes vacances, je t’emmène aux Galeries !

Je rougis. C’est qu’elle commençait à peser lourd, ma poitrine de jeune fille en fleur… Je faisais tout pour la contenir sous mes chemisiers de percale rose, et me tenais, la plupart du temps, un peu voûtée, effaçant ainsi toute velléité de féminité de mon apparence, imitant en cela notre mère, souris grise et grenouille de bénitier, toujours vêtue de robes sombres, son chignon tiré à quatre épingles, le sourire pincé. Colette, elle, irradiait de légèreté, papillonnant dans l’existence, toujours entre deux galants, femme libre et femme de livres, sa carrière d’écrivain lui valant autant d’honneurs que d’amants.

Nous nous entendions bien, ma jeune tante et moi. Je lui confiais mes émois amoureux et mes élans littéraires, et elle me parlait de Simone et des suffragettes, de la Résistance et du jazz, et, virevoltante et gaie, me montrait que la vie d’une femme pouvait être autre chose que cette parodie de bonheur, perdue entre cuisine, ménage et pouponnière. La vendeuse des Galeries nous accueillit en nous montrant ses derniers modèles, mais Colette, très sûre d’elle, se dirigea vers un stand discret, où de jolies cotonnades blanches voisinaient avec quelques parures de dentelle.

Elle s’empara de plusieurs modèles et me guida vers la cabine d’essayage, en me racontant comment sa propre grand-mère portait, elle, des corsets, et comment, un beau jour de 1917, son époux n’étant pas revenu du front, elle avait définitivement renoncé à cette torture, coupant aussi sa longue tresse et arborant une coupe à la garçonne, affirmant ainsi une nouvelle indépendance. Puis Colette évoqua brièvement sa maman qui, elle, était morte dans les camps nazis, nue, sans soutien-gorge, ravalée au rang d’animal par des barbares. Ma tante, me regardant me dévêtir pudiquement, m’expliqua encore que mon corps était mien, et que jamais je ne devrai le donner à un homme sans mon absolu consentement. Cet achat, celui de mon premier soutien-gorge, symbolisait ma nouvelle liberté : désormais, je serai la maîtresse de ce corps, de mes désirs, de mes envies. Car nous étions des femmes libres. Je ne devais jamais l’oublier.

J. S. Bach « Message retrouvé »

Ecrit par Luce Caggini le 03 octobre 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

J. S. Bach « Message retrouvé »

Je crois être née comme un mythe au premier moment d’entre vous les hommes. Après quelques tartes en pleine gueule dans un ciel divisé en classe touriste et classe affaire, les yeux toujours mi-clos, je défaisais les plis de ma chemise de nuit, et courais nue dans ce siècle sans savoir que la nudité en tout genre est une arme de papier.

Errant parmi les clandestins les ardents les coquins les étrangers dans la pénombre de l’égalité pendant que des pachas aux commandes, des putes se fabriquant des syndicats, cette moi, aspirée par les modes majeurs mineurs des symphonies pour un nouveau monde en yiddish en arabe, voyait s’évanouir un Christ historique, flottait à découvert, assouvie de tous les avenirs, liée au chaman divin réparateur, divinisant murs et mots dans un accord parfait en mémoire de ma logique à quatre dimensions.

Le ciel pendait de tous les côtés.

Il y avait longtemps que les talmudistes talmudaient, que les moines fondaient en méditation sous leur capuchon, que les nonnes se jetaient à plat ventre les bras en croix sur les dalles de marbre, que la voix des muezzins résonnait dans le ciel d’Al­lah, tous intermédiaires, tous missionnés, tous savants de la Pa­role.

Alors parole image saintes ou pas, fallait bien aller à la source sous peine de magnifier un Dieu ménagé, engagé, nourri, empri­sonné uniquement par les artistes.

Á mon avis les gardiens de la mythologie grecque eurent des relations innocentes charnelles miraculeuses avec les raisonneurs des sentiers de la connaissance immensément ingénieux pour avoir été réalisa­teurs, cinéastes du monde américain, agitateurs de « nominés » ingérables, centres de magie démesurément gentillets sans autre talent que celui de musarder dans les agences du monde les mieux rétribuées.

Arrivée sur terre comme l’oiseau s’élance encore tout chaud d’un rêve in­achevé, nouveau-né au­tant dans le rêve que dans la réalité le cœur encore léger, mais déjà pris dans un violent affrontement, bout au vent, flairant les brumes menaçantes en­traver son essor remet à plus tard une mort, je tra­verse mon histoire comme une vie artificielle.

Oran… Juillet 1962

Ecrit par Luce Caggini le 26 septembre 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Oran… Juillet 1962

Berlin, Jéricho… les murs s’écroulent.

Les hommes, les trompettes et le reste les ont achevés.

Perdus dans les airs de la renommée, les inégalités du monde terrestre meurent dès que le peintre radieusement les purifie de sa lumière.

Leur barrière de vie se dissout dans le marasme des petits univers inégalitaires de rêve, dans la ruée des portions d’images de pacotille nées des incongrus sans poésie qui sont venus les décrocher.

Les « murs » ont mille et un yeux de pureté qui dégagent la matière de la pesanteur, de l’extraction de la pierre pendant la construction des visions du peintre, comme les paroles silencieuses qui diffusent plusieurs paroles, les unes sacrées, les autres chargées des rêves rendus opaques par des nuées de mouches de la détresse en dépit parfois de la couleur de la roche.

Comme un peintre face à une toile vierge, comme un écrivain avant de penser un élan ou de réaliser ses premiers doutes au mépris de sa condition de diseur de mots joint les deux miraculeux petits riens qui font le Mur des Lamentations ou le mur du son, réel ou virtuel, ils misent sur les gens qui passent comme le mur de Planck unissant des particules d’oxygène à un petit haut-parleur sans courant électrique.

A mon grand étonnement ni les rages ni les cris de douleur de la multitude médiatique charnelle croyante ou non-croyante ne firent le point sur ce monde d’assemblage de parpaings ; silence de la pierraille lessivant la rue de tous les cris de ses rôdeurs de nuit où des millions de mots ont laissé leurs miasmes dans les fissures là où des millions de prières pensées, hurlées murmurées écoutées ou envoyées par intention se sont offertes en chœur.

Un crieur des rues insolent ou mendiant peut générer soit un miracle soit déclencher une émeute, un mur de prières c’est une entité entre quatre murs, une munition de haut-parleurs sans voix et sans bégaiement.

La vieille dame ferma les yeux, fit glisser la paume de sa main le long des murs de sa maison, les embrassa avant de refermer doucement la porte devant ceux qui allaient s’approprier historiquement sa maison natale.

Au même moment le Père Cadas verrouillait la porte du presbytère.

Impression d’un peintre devant un mur de pierre.

Voir Dylan

Ecrit par Sabine Aussenac le 15 août 2015. dans Souvenirs, La une, Musique

Voir Dylan

Longtemps, j’ai eu seize ans. J’entendais cette voix chanter dans le vent, qui parlait de tempêtes, de tambourins et de révoltes. Même si j’étais née trop tard pour avoir vécu mai 68, il me semblait avoir grandi « on the road », bercée par les vagues californiennes et par cette beat generation qui fit de moi une femme libre.

Bob Dylan est resté près de moi, toujours. À vingt ans, je le croyais, vraiment, qu’un jour « nous serions libres »… Il chantait We shall be released, et moi je l’espérais ; nous affrontions la police au gré des briques roses, nous marchions vers Garonne, étudiants insouciants, sans savoir encore que bien des rêves seraient brisés…

À trente ans, j’errais déjà « dans le souffle du vent »… J’allais divorcer, malgré nos deux princesses, car je levais les yeux sans jamais apercevoir la lumière, et je mourais chaque jour sous des canons et des larmes… J’écoutais Blowing in the wind et savais que je devais garder courage.

À quarante ans, j’ai frappé à la « porte du ciel », me remariant avec un homme que je pensais de Dieu. Anges noirs et mensonges m’entourèrent, pourtant, mais « j’y croyais encore ». Certes, mon Knock’in on heaven’s door était un échec, mais notre fils, ma lumière, sauvait tout le reste…

Aujourd’hui, j’ai un peu plus de cinquante ans, et me sens toujours comme cette « fille du Nord », essayant enfin d’être « une vraie femme », malgré les ouragans… Je continue à écraser une larme en écoutant Girl from the north country et je demeure Just like a woman, pérenne dans mes destinées…

Alors quand IL est apparu, au dernier soir de Pause Guitare, petit homme en costume coiffé de son chapeau blanc, que j’ai vu s’avancer depuis les loges non loin desquelles je me trouvais un peu par hasard, puisque j’attendais une interview d’une autre chanteuse tout en enrageant de manquer le début de SON concert, alors que justement Monsieur Dylan avait demandé que soit fait place nette, je peux vous l’assurer : j’ai eu la chair de poule.

Tout en moi s’est figé, de battre mon cœur s’est presque arrêté.

C’était comme si soudain ma vie entière berçait la mesure du temps, comme si cet homme venait réveiller l’enfant aux espérances, la jeune fille aux rêves et la femme aux désirs ; il marchait, à pas lents, vers la lumière de la scène, et vers ce public albigeois qui, même s’il était arrivé en masse, lui avait, en terme de statistiques, préféré les Fréro Delavega et Calogero… Je venais de parler avec deux personnes chargées de la sécurité, qui m’avaient dit « ne pas le connaître », et j’en étais restée bouche bée.

L’escarpolette…

Ecrit par Sabine Aussenac le 10 juillet 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

L’escarpolette…

Quand existaient encore des jardins…

Il y avait cette rose chavirant dans le soir

Vaisseau pourpre et lumière pavillon des espoirs

Embaumant crépuscule et glissant veloutée

Barcarolle fragile en esquif des étés

Au creux des mille allées s’ébattaient des enfants

Landaus bleus et cerceaux comme en siècle d’antan

Au cristal de ces rires un guignol surgissait

La calèche promenait et les pleurs s’apaisaient

 

Et puis sous la cascade les amours enfantines

Tous ces cœurs enlacés et les bouches mutines

Chaloupant sous les buis frissonnants d’interdits

Et les mains caressant ces nouveaux paradis

 

Il y avait ce lilas implorant ma tristesse

Tant de beauté ne peut qu’attirer allégresse

Et mon âme hésitante qui respire la vie

Aux corolles bleutées tel un souffle épanoui

 

Je parcours ma mémoire comme un jardin secret

Le soir tombe acéré sur ma vie couperet

Mes jardins en poèmes d’Anna de Noailles

Tous mes parcs ces moissons après mille semailles

Mes étés-Angélique

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 juillet 2015. dans Souvenirs, La une, Littérature

Mes étés-Angélique

Mes « ailleurs » de l’été, ou des autres saisons, sont et resteront des livres. Originalité limitée, j'en conviens !

Du plus loin de l’enfance – fond du jardin des grands-parents, odeur de prunes trop mûres et abeilles en stéréo (comme tant d’autres, mes trois petites pommes sachant lire, avaient appris du coup à s’envoler) – jusqu’à l’autre bout de la vie, là, sur le sable d’il y a deux heures caniculées, aux vagues de Maguelone. L’été sans lire, impensable ; de « simples » revues, inimaginable. Chez moi, c’était toujours, été, soleils d’ici, d’ailleurs, temps languissant – ce rythme si particulier, presque une vacuité, de cette saison-là – et livre. Quand ce n’était pas deux à la fois ! Délicieux adultère des temps chauds. L’appétit, même décuplait ; tous les Agatha Christie de la Villa Marie de Fréjus, balayant, à la chaîne, un ou deux étés. La Mousson de Bromfield dans l’avion qui m’emportait en Inde. Ce Génération de Hamon et  Rotman qui connut l’Egypte…

Et puis, « les » livres de l’été, de ce « vacare » qui a donné vacance (même retraitée) ; les « autres livres », comme je disais à cette rédactrice de la Cause Littéraire, partant en congé, avec lesquels ? demandait-elle. Ceux, qu’on achète comme un cornet de glace – pas très bon pour mon cholestérol, mais… ceux – meilleurs – qu’on tire d’une vieille armoire dans une maison familiale ne s’éveillant qu’aux beaux jours, et – pour moi, surtout ceux-là – ces romans déjà lus et relus, dans lesquels on replonge comme au premier matin de lecture ; magnifique et unique pot de confiture. Un roman historique à plusieurs tomes si possible. Autant dire, un Angélique.

Je ne sais plus à quel âge la passion des romans historiques s’est installée : Alexandre Dumas et ses pavés ? Les Rois maudits entre années collège et début années lycée ; cette pure merveille ! Relus au minimum trois fois depuis, tentant – vainement – de leur trouver les défauts que je trouve, comme il se doit, à leur auteur. Et, enfin, la batterie – quasi armée napoléonienne – des séries, des Angélique aux Catherine (Juliette Benzoni), des Fortune de France (Robert Merle), à La chambre des dames (Jeanne Bourin). Tout, à partir d’un moment, fit ventre et me régala comme peu d’autres. Je n’ai pas dit « nourrie », « subjuguée », mais « régala ». On comprendra ce qu’il y a là, d’émotionnel, de goûteux, genre doigts tachés de mûres, de sensuel et au bout, d’essentiel… La généralisation des formats poche y fut pour quelque chose, et les finances parentales leur élevèrent derechef, une statue méritée.

Angélique ! cette balade unique en XVIIème ; ce « dépaysement » au dire de feu ma grand-mère qui, elle aussi, en raffola. De sa Vendée natale, à Toulouse et son Jeoffrey, de Versailles et son roi, à la Cour des miracles, de la Rochelle protestante (un des meilleurs), au Sultan du Maroc, et enfin – j’aime moins – à l’Amérique. Angélique ! Par monts et par vaux, crinière blonde aux vents de l’Histoire – la petite, la grande, la moyenne ; peu me chaut ! On la suit, on vibre, on s’évade. On lit, donc !!

Cousin, cousine…

Ecrit par Sabine Aussenac le 07 mars 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Cousin, cousine…

J’ai revu G.

Cela faisait une bonne quarantaine d’années que nous ne nous étions plus rencontrées.

Non, ce n’était pas un repas d’anciens élèves. G. est ma cousine. Une cousine « issue de germain », comme le dit merveilleusement notre belle langue. Et elle l’est à tous les sens du terme, puisque c’est la fille d’un des nombreux frères de ma grand-mère… allemande !

Je l’ai vue arriver, toute jolie, derrière la vitre de l’hôtel où j’étais descendue outre-Rhin, pour mon pèlerinage mémoriel, et j’ai reconnu en elle, en une fraction de seconde, cette sororité mâtinée d’altérité, ce « petit quelque chose » qui fait de nous des « parentes », des alliées, des proches.

Nous nous étions déjà parlé au téléphone depuis quelques semaines, nous avions échangé des mails. Ce soir-là, nous avons parlé une bonne partie de la nuit, intarissables, comme si nous nous étions quittées la veille, alors que des pans entiers de nos existences nous étaient encore inconnus quelques jours auparavant.

Un peu comme dans la chanson de Bécaud, nous avons tout mélangé ; pas de Lénine ni de Champs-Élysées pour nous deux, mais nos parcours respectifs, et surtout tous ces récits familiaux croisés : mes filles et celles de son mari, son petit frère mort si jeune, la fratrie de son père et de ma grand-mère, la guerre, l’après-guerre, toutes nos « histoires de famille » se confondant avec l’autre, la Grande Histoire…

« Je ris merveilleusement avec toi. Voilà la chance unique », disait René Char. Nous avons ri, aussi, comme des collégiennes, toutes excitées par ces retrouvailles, sans même toucher au bon vin italien du petit restaurant où la patronne est venue plusieurs fois écouter nos délires, toute contente pour nous.

Et puis nous nous sommes quittées en nous promettant, cette fois, de ne plus perdre le contact, parce que soudain il nous apparaissait capital de ne pas s’oublier à nouveau, de nous souvenir de cet héritage mémoriel qui revenait à nous comme une surprise inespérée.

Parce qu’un cousin, c’est cette improbable magie qui à la fois nous ancre dans l’enfance et peut, comme un cordage de navire, voguer avec nous contre vents et marées, tout en nous laissant libre comme le vent. Nous ne nous devons rien, dénués de toute contrainte, de toute vassalité parentale ou filiale, mais nous savons aussi que nous pouvons à tout moment faire acte de parentèle, retrouver l’union sacrée de ce terreau familial qui nous fonde et nous porte.

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