Souvenirs

Comme un air de rumba… En cet « octobre rose »…

Ecrit par Sabine Aussenac le 24 octobre 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Comme un air de rumba… En cet « octobre rose »…

Elle sentait bon, ma tante. Un parfum de sable doux et de vanille, comme un air de rumba. Lorsqu’elle arriva dans notre cuisine, elle me sourit, avec cet air de conspiratrice qui lui était familier. Nous en étions encore au café, engoncés dans nos habitudes des sixties, nous, les enfants, le dos bien droit, toute incartade étant prétexte au martinet, nous taisant, étouffant dans cette atmosphère à la Chabrol, grappillant les dernières miettes de tarte aux pommes dans nos assiettes immaculées.

Ma tante m’enleva à la tablée embourgeoisée pour notre sortie mensuelle, promettant à ma mère que nous serions rentrées avant la tombée de la nuit. Nous partîmes main dans la main, gloussant comme deux collégiennes dans l’escalier, et nous précipitâmes dans la rue gorgée du soleil de midi. Colette me toisa soudain d’un regard empreint de tendresse, ses grands yeux noisette malicieusement plissés, et m’annonça sur un ton officiel qui fleurait bon la remise des prix : – Ma chérie, l’heure est venue pour toi de devenir une femme. En ce 24 juin, pour fêter la Saint-Jean et les grandes vacances, je t’emmène aux Galeries !

Je rougis. C’est qu’elle commençait à peser lourd, ma poitrine de jeune fille en fleur… Je faisais tout pour la contenir sous mes chemisiers de percale rose, et me tenais, la plupart du temps, un peu voûtée, effaçant ainsi toute velléité de féminité de mon apparence, imitant en cela notre mère, souris grise et grenouille de bénitier, toujours vêtue de robes sombres, son chignon tiré à quatre épingles, le sourire pincé. Colette, elle, irradiait de légèreté, papillonnant dans l’existence, toujours entre deux galants, femme libre et femme de livres, sa carrière d’écrivain lui valant autant d’honneurs que d’amants.

Nous nous entendions bien, ma jeune tante et moi. Je lui confiais mes émois amoureux et mes élans littéraires, et elle me parlait de Simone et des suffragettes, de la Résistance et du jazz, et, virevoltante et gaie, me montrait que la vie d’une femme pouvait être autre chose que cette parodie de bonheur, perdue entre cuisine, ménage et pouponnière. La vendeuse des Galeries nous accueillit en nous montrant ses derniers modèles, mais Colette, très sûre d’elle, se dirigea vers un stand discret, où de jolies cotonnades blanches voisinaient avec quelques parures de dentelle.

Elle s’empara de plusieurs modèles et me guida vers la cabine d’essayage, en me racontant comment sa propre grand-mère portait, elle, des corsets, et comment, un beau jour de 1917, son époux n’étant pas revenu du front, elle avait définitivement renoncé à cette torture, coupant aussi sa longue tresse et arborant une coupe à la garçonne, affirmant ainsi une nouvelle indépendance. Puis Colette évoqua brièvement sa maman qui, elle, était morte dans les camps nazis, nue, sans soutien-gorge, ravalée au rang d’animal par des barbares. Ma tante, me regardant me dévêtir pudiquement, m’expliqua encore que mon corps était mien, et que jamais je ne devrai le donner à un homme sans mon absolu consentement. Cet achat, celui de mon premier soutien-gorge, symbolisait ma nouvelle liberté : désormais, je serai la maîtresse de ce corps, de mes désirs, de mes envies. Car nous étions des femmes libres. Je ne devais jamais l’oublier.

J. S. Bach « Message retrouvé »

Ecrit par Luce Caggini le 03 octobre 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

J. S. Bach « Message retrouvé »

Je crois être née comme un mythe au premier moment d’entre vous les hommes. Après quelques tartes en pleine gueule dans un ciel divisé en classe touriste et classe affaire, les yeux toujours mi-clos, je défaisais les plis de ma chemise de nuit, et courais nue dans ce siècle sans savoir que la nudité en tout genre est une arme de papier.

Errant parmi les clandestins les ardents les coquins les étrangers dans la pénombre de l’égalité pendant que des pachas aux commandes, des putes se fabriquant des syndicats, cette moi, aspirée par les modes majeurs mineurs des symphonies pour un nouveau monde en yiddish en arabe, voyait s’évanouir un Christ historique, flottait à découvert, assouvie de tous les avenirs, liée au chaman divin réparateur, divinisant murs et mots dans un accord parfait en mémoire de ma logique à quatre dimensions.

Le ciel pendait de tous les côtés.

Il y avait longtemps que les talmudistes talmudaient, que les moines fondaient en méditation sous leur capuchon, que les nonnes se jetaient à plat ventre les bras en croix sur les dalles de marbre, que la voix des muezzins résonnait dans le ciel d’Al­lah, tous intermédiaires, tous missionnés, tous savants de la Pa­role.

Alors parole image saintes ou pas, fallait bien aller à la source sous peine de magnifier un Dieu ménagé, engagé, nourri, empri­sonné uniquement par les artistes.

Á mon avis les gardiens de la mythologie grecque eurent des relations innocentes charnelles miraculeuses avec les raisonneurs des sentiers de la connaissance immensément ingénieux pour avoir été réalisa­teurs, cinéastes du monde américain, agitateurs de « nominés » ingérables, centres de magie démesurément gentillets sans autre talent que celui de musarder dans les agences du monde les mieux rétribuées.

Arrivée sur terre comme l’oiseau s’élance encore tout chaud d’un rêve in­achevé, nouveau-né au­tant dans le rêve que dans la réalité le cœur encore léger, mais déjà pris dans un violent affrontement, bout au vent, flairant les brumes menaçantes en­traver son essor remet à plus tard une mort, je tra­verse mon histoire comme une vie artificielle.

Oran… Juillet 1962

Ecrit par Luce Caggini le 26 septembre 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Oran… Juillet 1962

Berlin, Jéricho… les murs s’écroulent.

Les hommes, les trompettes et le reste les ont achevés.

Perdus dans les airs de la renommée, les inégalités du monde terrestre meurent dès que le peintre radieusement les purifie de sa lumière.

Leur barrière de vie se dissout dans le marasme des petits univers inégalitaires de rêve, dans la ruée des portions d’images de pacotille nées des incongrus sans poésie qui sont venus les décrocher.

Les « murs » ont mille et un yeux de pureté qui dégagent la matière de la pesanteur, de l’extraction de la pierre pendant la construction des visions du peintre, comme les paroles silencieuses qui diffusent plusieurs paroles, les unes sacrées, les autres chargées des rêves rendus opaques par des nuées de mouches de la détresse en dépit parfois de la couleur de la roche.

Comme un peintre face à une toile vierge, comme un écrivain avant de penser un élan ou de réaliser ses premiers doutes au mépris de sa condition de diseur de mots joint les deux miraculeux petits riens qui font le Mur des Lamentations ou le mur du son, réel ou virtuel, ils misent sur les gens qui passent comme le mur de Planck unissant des particules d’oxygène à un petit haut-parleur sans courant électrique.

A mon grand étonnement ni les rages ni les cris de douleur de la multitude médiatique charnelle croyante ou non-croyante ne firent le point sur ce monde d’assemblage de parpaings ; silence de la pierraille lessivant la rue de tous les cris de ses rôdeurs de nuit où des millions de mots ont laissé leurs miasmes dans les fissures là où des millions de prières pensées, hurlées murmurées écoutées ou envoyées par intention se sont offertes en chœur.

Un crieur des rues insolent ou mendiant peut générer soit un miracle soit déclencher une émeute, un mur de prières c’est une entité entre quatre murs, une munition de haut-parleurs sans voix et sans bégaiement.

La vieille dame ferma les yeux, fit glisser la paume de sa main le long des murs de sa maison, les embrassa avant de refermer doucement la porte devant ceux qui allaient s’approprier historiquement sa maison natale.

Au même moment le Père Cadas verrouillait la porte du presbytère.

Impression d’un peintre devant un mur de pierre.

Voir Dylan

Ecrit par Sabine Aussenac le 15 août 2015. dans Souvenirs, La une, Musique

Voir Dylan

Longtemps, j’ai eu seize ans. J’entendais cette voix chanter dans le vent, qui parlait de tempêtes, de tambourins et de révoltes. Même si j’étais née trop tard pour avoir vécu mai 68, il me semblait avoir grandi « on the road », bercée par les vagues californiennes et par cette beat generation qui fit de moi une femme libre.

Bob Dylan est resté près de moi, toujours. À vingt ans, je le croyais, vraiment, qu’un jour « nous serions libres »… Il chantait We shall be released, et moi je l’espérais ; nous affrontions la police au gré des briques roses, nous marchions vers Garonne, étudiants insouciants, sans savoir encore que bien des rêves seraient brisés…

À trente ans, j’errais déjà « dans le souffle du vent »… J’allais divorcer, malgré nos deux princesses, car je levais les yeux sans jamais apercevoir la lumière, et je mourais chaque jour sous des canons et des larmes… J’écoutais Blowing in the wind et savais que je devais garder courage.

À quarante ans, j’ai frappé à la « porte du ciel », me remariant avec un homme que je pensais de Dieu. Anges noirs et mensonges m’entourèrent, pourtant, mais « j’y croyais encore ». Certes, mon Knock’in on heaven’s door était un échec, mais notre fils, ma lumière, sauvait tout le reste…

Aujourd’hui, j’ai un peu plus de cinquante ans, et me sens toujours comme cette « fille du Nord », essayant enfin d’être « une vraie femme », malgré les ouragans… Je continue à écraser une larme en écoutant Girl from the north country et je demeure Just like a woman, pérenne dans mes destinées…

Alors quand IL est apparu, au dernier soir de Pause Guitare, petit homme en costume coiffé de son chapeau blanc, que j’ai vu s’avancer depuis les loges non loin desquelles je me trouvais un peu par hasard, puisque j’attendais une interview d’une autre chanteuse tout en enrageant de manquer le début de SON concert, alors que justement Monsieur Dylan avait demandé que soit fait place nette, je peux vous l’assurer : j’ai eu la chair de poule.

Tout en moi s’est figé, de battre mon cœur s’est presque arrêté.

C’était comme si soudain ma vie entière berçait la mesure du temps, comme si cet homme venait réveiller l’enfant aux espérances, la jeune fille aux rêves et la femme aux désirs ; il marchait, à pas lents, vers la lumière de la scène, et vers ce public albigeois qui, même s’il était arrivé en masse, lui avait, en terme de statistiques, préféré les Fréro Delavega et Calogero… Je venais de parler avec deux personnes chargées de la sécurité, qui m’avaient dit « ne pas le connaître », et j’en étais restée bouche bée.

L’escarpolette…

Ecrit par Sabine Aussenac le 10 juillet 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

L’escarpolette…

Quand existaient encore des jardins…

Il y avait cette rose chavirant dans le soir

Vaisseau pourpre et lumière pavillon des espoirs

Embaumant crépuscule et glissant veloutée

Barcarolle fragile en esquif des étés

Au creux des mille allées s’ébattaient des enfants

Landaus bleus et cerceaux comme en siècle d’antan

Au cristal de ces rires un guignol surgissait

La calèche promenait et les pleurs s’apaisaient

 

Et puis sous la cascade les amours enfantines

Tous ces cœurs enlacés et les bouches mutines

Chaloupant sous les buis frissonnants d’interdits

Et les mains caressant ces nouveaux paradis

 

Il y avait ce lilas implorant ma tristesse

Tant de beauté ne peut qu’attirer allégresse

Et mon âme hésitante qui respire la vie

Aux corolles bleutées tel un souffle épanoui

 

Je parcours ma mémoire comme un jardin secret

Le soir tombe acéré sur ma vie couperet

Mes jardins en poèmes d’Anna de Noailles

Tous mes parcs ces moissons après mille semailles

Mes étés-Angélique

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 juillet 2015. dans Souvenirs, La une, Littérature

Mes étés-Angélique

Mes « ailleurs » de l’été, ou des autres saisons, sont et resteront des livres. Originalité limitée, j'en conviens !

Du plus loin de l’enfance – fond du jardin des grands-parents, odeur de prunes trop mûres et abeilles en stéréo (comme tant d’autres, mes trois petites pommes sachant lire, avaient appris du coup à s’envoler) – jusqu’à l’autre bout de la vie, là, sur le sable d’il y a deux heures caniculées, aux vagues de Maguelone. L’été sans lire, impensable ; de « simples » revues, inimaginable. Chez moi, c’était toujours, été, soleils d’ici, d’ailleurs, temps languissant – ce rythme si particulier, presque une vacuité, de cette saison-là – et livre. Quand ce n’était pas deux à la fois ! Délicieux adultère des temps chauds. L’appétit, même décuplait ; tous les Agatha Christie de la Villa Marie de Fréjus, balayant, à la chaîne, un ou deux étés. La Mousson de Bromfield dans l’avion qui m’emportait en Inde. Ce Génération de Hamon et  Rotman qui connut l’Egypte…

Et puis, « les » livres de l’été, de ce « vacare » qui a donné vacance (même retraitée) ; les « autres livres », comme je disais à cette rédactrice de la Cause Littéraire, partant en congé, avec lesquels ? demandait-elle. Ceux, qu’on achète comme un cornet de glace – pas très bon pour mon cholestérol, mais… ceux – meilleurs – qu’on tire d’une vieille armoire dans une maison familiale ne s’éveillant qu’aux beaux jours, et – pour moi, surtout ceux-là – ces romans déjà lus et relus, dans lesquels on replonge comme au premier matin de lecture ; magnifique et unique pot de confiture. Un roman historique à plusieurs tomes si possible. Autant dire, un Angélique.

Je ne sais plus à quel âge la passion des romans historiques s’est installée : Alexandre Dumas et ses pavés ? Les Rois maudits entre années collège et début années lycée ; cette pure merveille ! Relus au minimum trois fois depuis, tentant – vainement – de leur trouver les défauts que je trouve, comme il se doit, à leur auteur. Et, enfin, la batterie – quasi armée napoléonienne – des séries, des Angélique aux Catherine (Juliette Benzoni), des Fortune de France (Robert Merle), à La chambre des dames (Jeanne Bourin). Tout, à partir d’un moment, fit ventre et me régala comme peu d’autres. Je n’ai pas dit « nourrie », « subjuguée », mais « régala ». On comprendra ce qu’il y a là, d’émotionnel, de goûteux, genre doigts tachés de mûres, de sensuel et au bout, d’essentiel… La généralisation des formats poche y fut pour quelque chose, et les finances parentales leur élevèrent derechef, une statue méritée.

Angélique ! cette balade unique en XVIIème ; ce « dépaysement » au dire de feu ma grand-mère qui, elle aussi, en raffola. De sa Vendée natale, à Toulouse et son Jeoffrey, de Versailles et son roi, à la Cour des miracles, de la Rochelle protestante (un des meilleurs), au Sultan du Maroc, et enfin – j’aime moins – à l’Amérique. Angélique ! Par monts et par vaux, crinière blonde aux vents de l’Histoire – la petite, la grande, la moyenne ; peu me chaut ! On la suit, on vibre, on s’évade. On lit, donc !!

Cousin, cousine…

Ecrit par Sabine Aussenac le 07 mars 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Cousin, cousine…

J’ai revu G.

Cela faisait une bonne quarantaine d’années que nous ne nous étions plus rencontrées.

Non, ce n’était pas un repas d’anciens élèves. G. est ma cousine. Une cousine « issue de germain », comme le dit merveilleusement notre belle langue. Et elle l’est à tous les sens du terme, puisque c’est la fille d’un des nombreux frères de ma grand-mère… allemande !

Je l’ai vue arriver, toute jolie, derrière la vitre de l’hôtel où j’étais descendue outre-Rhin, pour mon pèlerinage mémoriel, et j’ai reconnu en elle, en une fraction de seconde, cette sororité mâtinée d’altérité, ce « petit quelque chose » qui fait de nous des « parentes », des alliées, des proches.

Nous nous étions déjà parlé au téléphone depuis quelques semaines, nous avions échangé des mails. Ce soir-là, nous avons parlé une bonne partie de la nuit, intarissables, comme si nous nous étions quittées la veille, alors que des pans entiers de nos existences nous étaient encore inconnus quelques jours auparavant.

Un peu comme dans la chanson de Bécaud, nous avons tout mélangé ; pas de Lénine ni de Champs-Élysées pour nous deux, mais nos parcours respectifs, et surtout tous ces récits familiaux croisés : mes filles et celles de son mari, son petit frère mort si jeune, la fratrie de son père et de ma grand-mère, la guerre, l’après-guerre, toutes nos « histoires de famille » se confondant avec l’autre, la Grande Histoire…

« Je ris merveilleusement avec toi. Voilà la chance unique », disait René Char. Nous avons ri, aussi, comme des collégiennes, toutes excitées par ces retrouvailles, sans même toucher au bon vin italien du petit restaurant où la patronne est venue plusieurs fois écouter nos délires, toute contente pour nous.

Et puis nous nous sommes quittées en nous promettant, cette fois, de ne plus perdre le contact, parce que soudain il nous apparaissait capital de ne pas s’oublier à nouveau, de nous souvenir de cet héritage mémoriel qui revenait à nous comme une surprise inespérée.

Parce qu’un cousin, c’est cette improbable magie qui à la fois nous ancre dans l’enfance et peut, comme un cordage de navire, voguer avec nous contre vents et marées, tout en nous laissant libre comme le vent. Nous ne nous devons rien, dénués de toute contrainte, de toute vassalité parentale ou filiale, mais nous savons aussi que nous pouvons à tout moment faire acte de parentèle, retrouver l’union sacrée de ce terreau familial qui nous fonde et nous porte.

Lieux

Ecrit par Martine L. Petauton le 14 février 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Lieux

Ou bien alors, endroits, là où un moment de notre vie a posé la besace. Domiciles, pas forcément de tous les jours, où nous ramènent des flashs, et fréqemment, nos rêves. Souvent, on les a quittés, définitivement ou presque complètement…

Je ne sais vous, mais, moi, les lieux où j’ai vécu sont inséparables de ma peau, qu’ils déchirent constamment à coups de petites dents aigües ; histoire de ne pas se laisser oublier. Je suis une nostalgique des pierres, et des toits, de l’odeur des chambres et des jardins. En fermant les yeux, j’entends ce bruit dans les feuilles, là, ce crissement des pieds nus sur les tomettes de la terrasse, ici, ce craquement du vieux volet, quand on l’ouvrait le matin, sur le vert d’une campagne, dans une maison d’amis où j’ai vécu sans doute, à peine une pincée de semaines en tout ; c’est vous dire !

Lâcher sur l’« avoir », je peux y arriver, dans certains pans de ma vie, en avançant en âge, savoir que c’est la seule et sage pratique, mais, là, c’est bien plus que l’« avoir » (que, bien sûr, je n’aligne pas sur le mot de propriétaire !), c’est de l’« être », autant que le cœur de l’arbre – on l’entend pour ainsi dire, craquer – et le deuil, ma foi, en est si dur !

C’est ainsi que tintinnabulent en mémoire souvent nocturne ou de tombée du jour des miettes de maisons ou de vergers ; charivari étrange qui se fout de la chronologie. Miettes, qui, toutes, ont les mêmes couleurs diaprées ou sépia ; anciennes, assurément, même si elles datent de peu, inscrites dans une sorte d’entre-deux, de vraie vie en fausse mort. Litanie de l’amour d’habiter. Propos de sédentaire, du plus loin de ce Néolithique qui fabriqua la civilisation. – Qu’est-ce qu’on serait sans une maison… – murmurait cette amie, assise sur un coin de puits granitique, ouvrant sur la sauvage haute Corrèze. Elle venait juste d’enterrer son petit enfant…

Flash des bruits – celui des pas dans le grenier à grains de mes grands-parents, et de son odeur si particulière, presque écœurante, des jours d'après la batteuse ; du grincement de cette porte, dans ma maison Montluçonnaise, quand je posais mon cartable. Net, ce bruit, alors que j’aurais un mal fou à décliner quels meubles habitaient cette pièce ! Adolescence ! Arrière-cuisine où je me réfugiais (j’en revois, j’en ressens chaque éclat de soleil entrant par la fenêtre) Mai 68, battant son plein, pour écouter sur le petit transistor Philips rouge (c’est lui qui fait signal, ici !) les dernières nouvelles des barricades. J’y menais un « combat » familial contre mon père – de gauche, raisonnable, disait-il et moi – en grève de table collective, me sustentant, à l’abri de Europe 1… Quand on vous dit, mémoire en éclats… Le toucher des dalles de la maison du Midi, où se passèrent tant de vacances, plus tard,  à l’ombre des pins Parasols au bord de l’Estérel – est, lui, plus que précis. Étonnant de présence, au point d’évincer tout ce qui est le moment présent. Coloré – la lumière de Signac peignant Saint Tropez ; odorant ; la résine et l’air chaud, encore – hélas, parfois, embrumé de restes de feu…

Noël aux parfums de Tlemcen

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 décembre 2014. dans Souvenirs, La une, Gastronomie

Noël aux parfums de Tlemcen

Eh non… pas de repas traditionnel classique pour la traditionnelle soirée en famille des réveillons de Noël. Rien de classique ni de déterminé quand on a grandi et vécu sous le ciel de deux cultures. A Tlemcen, dans la ville de mon enfance, où s’allumaient déjà, ici ou là, dans les rues, sapins et guirlandes de Noël, à cette période, chez nous et dans la chaleur familiale de notre maison, c’était notre petite hanoukka accrochée derrière la porte de notre salle à manger qui marquait le début des ripailles de nos fêtes des lumières, nos « Noël-Hanoukka ».

Dans mes souvenirs gustatifs de ces « Noëls-là », pas de fruits de mer, non, pas de dinde aux marrons, ni de bûche de Noël, mais d’autres délices, d’autres parfums, et nos petits plats concoctés et inspirés de notre culture judéo-arabe.

Sur nos tables, ces soirs-là, préparés par ma mère et ma grand-mère, expertes en cuisine parfumée, se succédaient des assortiments de petits délices, cuisinés et aromatisés essentiellement au cumin et au piment rouge, ces fleurs odorantes aux parfums algériens, tous ces petits plats que j’essaie aujourd’hui, avec un plaisir secret… à reproduire à ma sauce, à l’occasion des fêtes, anniversaires ou réveillons en famille et entre amis :

– Carottes au cumin

– Salade algérienne poivrons, tomates

– Champignons de Paris

– Beignets d’aubergines

– Rondelles de courgettes aux petits oignons

– Fèves au cumin et paprika doux

Autour du « Grand Meaulnes »

Ecrit par Gilberte Benayoun, Martine L. Petauton le 20 décembre 2014. dans Souvenirs, La une, Littérature

Autour du «  Grand Meaulnes »

Sur le thème de la littérature et de la « fête », et donc dans une tonalité de fête littéraire, nos reflets livresques proposent en cette fin d’année une plaisante petite escapade vers une « Fête étrange »… avec « Le Grand Meaulnes » (chapitres VIII et IX) du célèbre roman d’Alain-Fournier. Et, ensuite – un vrai repas littéraire, que ce moment de notre Une, le souvenir d'une vieille dame qui mourut en lisant «  Le grand Meaulnes »...

 

 

G Benayoun

 

« La Fête étrange » : Extraits

« Descendre au dîner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je serai simplement un invité dont tout le monde a oublié le nom. D’ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M. Maloyau et son compagnon m’attendaient… »

(…)

C’étaient des costumes de jeunes gens d’il y a longtemps, des redingotes, à hauts cols de velours, de fins gilets très ouverts, d’interminables cravates blanches et des souliers vernis du début de ce siècle.

(…)

C’était, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que l’on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus de très loin.

(…)

[…] Meaulnes, avec audace et sans s’émouvoir, enjamba un banc et se trouva assis auprès de deux vieilles paysannes. Il se mit aussitôt à manger avec un appétit féroce ; et c’est tout au bout d’un instant seulement qu’il leva la tête pour regarder les convives et les écouter.

(…)

Le repas était terminé. Chacun se levait.

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