Souvenirs

Souvenirs de mes Hanoukka à Tlemcen

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 décembre 2014. dans Souvenirs, La une

(extraits de « La petite fille des rues »)

Souvenirs de mes Hanoukka à Tlemcen

A l’occasion des Hanoukka de mon enfance et le dernier soir de cette fête qui durait huit jours et coïncidait souvent avec la fête de Noël, le cœur battant, curieuse et impatiente, je guettais le moment crucial où mon père, les bras chargés de paquets enrubannés par ses mains expertes, traversant d’un pas discret notre long couloir, allait déposer derrière la porte de la salle à manger nos cadeaux de Noël…

Tous les ans, fidèlement et invariablement, derrière cette porte en haut de laquelle il accrochait avec trois petits clous dorés le chandelier à neuf branches, symbole de la fête des lumières, mon père étalait par terre, avant l’allumage des bougies, nos étrennes de Hanoukka.

A la tombée de la nuit, et avant le dîner, il nous réunissait sous ce petit chandelier en fer forgé, dont la branche centrale, légèrement surélevée, portait la bougie avec laquelle traditionnellement et à tour de rôle on allumait, par ordre croissant en partant de la gauche, les autres bougies, une par une, chaque soir et ainsi de suite jusqu’au huitième jour.

Je me souviens encore de cette ambiance tamisée dans la pénombre de la salle à manger, le lustre du plafond éteint, et l’inoubliable brasillement des petites bougies illuminant et magnifiant nos livres-cadeaux posés à même le sol, enveloppés de leur papier flamboyant comme un feu d’artifice aux mille couleurs arc en ciel…

Aucun souvenir de jouets en bois ou autres matières multicolores, mais ma mémoire ne scintille que sur des livres aux couleurs chaudes et lumineuses des premières et quatrièmes de couvertures illustrées selon le titre, l’histoire et leur collection pour enfants : Les Malheurs de SophieLes Petites filles modèles, L’Auberge de l’ange gardien… de La Comtesse de Ségur ; les couleurs rose et vert bonbon de la Bibliothèque Rose et la Bibliothèque Verte, et le rouge et or de la Collection Rouge et Or ; tous ces livres-cadeaux jonchant le sol, chaque année de mon enfance, sous notre Hanoukka illuminée, ce chandelier à neuf branches de « nos soirs de Noël » sans guirlandes ni sapin, à la lueur dansante et frémissante des bougies allumées ; ces soirs-là où ma mémoire s’est nourrie et vautrée dans la lumière de mes Hanoukka et de mes « cadeaux de Noël »… mes premiers livres de petite fille des rues, dévorés, dégustés, avalés et oubliés…

Le tout bon des Reflets - Le canard, le foie et le bonheur

Ecrit par Lilou le 13 décembre 2014. dans Souvenirs, La une, Gastronomie

Le tout bon des Reflets - Le canard, le foie et le bonheur

Le bonheur du foie, du canard et de l’oie débute toujours par la borne de la DDE qui administrativement ne sert qu’à couper du reste du monde, mais qui pour tout Gersois qui se respecte, même ceux du bout du monde, lui dit qu’il est rentré à la maison. Gers ! C’est écrit dessus, noir sur fond rouge et blanc, et c’est beau comme les armoiries des grandes chancelleries en goguette au temps de la grande Victoria. Et à chaque fois j’en fais péter le klaxon de ma voiture immatriculée 32 depuis toujours, juste pour confirmer aux premiers coteaux de ma Gascogne que je suis comme les canards sauvages, et que j’ai gardé un coup d’aile pour rentrer là où je suis né.

La plongée est ensuite autant vertigineuse qu’heureuse. A droite de la route, on ne dit pas au nord ou à l’ouest, s’étalent Gimont et son marché au gras, où l’on parle l’amour des bonnes choses depuis la nuit des temps. Puis viennent les premières collines, calmement posées par les plus hautes sphères de la création afin d’abriter le garde-manger du bon Dieu. C’est un relief apaisé et dessiné pour faire plaisir aux vents de l’Atlantique qui viennent y mourir en offrant à la terre des nutriments venus du bout du monde et tamisés par les forêts des Landes enserrant entre ses bras les premières pentes gersoises de la route de Bayonne à Toulouse.

Lectoure à ma droite. Mon rond de serviette m’y attend toujours, mais la maison est fermée. Son propriétaire a repris la charge du consulat du Gers en Exil à Madagascar. Je respire pour lui aujourd’hui l’air de notre nativité. Il le sait… Auch à ma gauche avec les fières et nobles flèches de sa cathédrale et dont on dit, les soirs de grand vent baignés de Tariquet et de chansons à boire, qu’elles ont servi de modèle à toutes les autres. Il faut faire attention à cette route de malheur, alors on ne les regarde pas trop, on se contente de les avoir en soi et aussi de savoir qu’elles sont toujours là, se rappelant à chaque mètre de bitume des souvenirs riants comme un printemps qui ne meurt jamais.

C’est Vic-Fezensac maintenant ! On passe les frontières de la raison et d’aucuns se demandent même s’il faut des vaccins pour traverser ces contrées sauvages et vierges de toute urbanité au sens universitaire du terme. Et puis, à la sortie de Vic, c’est l’Eden qui s’ouvre et qui s’offre comme une offrande sur le chemin de Saint-Jacques à chacun de mes battements de cœur et de cils. O tempora, o mores, je suis presque à la maison après un si long voyage. Plus que quelques coups d’ailes au-dessus de Dému, de Manciet et de la forêt de Bouit, et le calme se fera, plus sûr que le silence enveloppant les paysages enneigés des hauts plateaux andins seulement battus par les vents et les souvenirs.

Voyage à Netanya

Ecrit par Pierrette Epsztein le 29 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Voyage à Netanya

Je n’ai jamais été victime de l’antisémitisme, du moins ouvertement. Israël n’est pas mon pays. Je suis une juive de la diaspora, ni religieuse, ni traditionaliste, ni sioniste. Et je suis très contente de pouvoir vivre à Paris. Mes enfants y sont nés. Et je croyais qu’ils s’y sentaient à leur place. Mes parents étaient tous les deux de gauche. La culture juive ne m’a pas été transmise. Et jamais je ne pensais qu’elle ferait irruption avec une telle force dans mon existence. Mettre des enfants au monde, c’est accepter, à chaque fois, qu’une liberté veuille se mettre en marche. Qui pouvait prévoir, à la naissance de mon fils, qu’il plongerait dans la religion ? Qui pouvait prévoir qu’il y a deux ans, il choisirait de partir vivre en Israël avec sa famille ? J’avais noué avec David, l’aîné de mes petits-fils, une relation forte. Quand ses parents ont quitté la France pour faire leur Alya, j’ai eu le sentiment violent qu’un lien se défaisait mais, bien sûr, je n’ai rien dit. Ils se sont installés à Netanya, au nord de Tel Aviv. Là, ils retrouvaient la famille de la sœur de ma belle-fille.

Et, voilà, David, le 29 janvier, fête ses treize ans. Dans la religion juive, à cet âge, on fait sa Bar Mitzvah. Pour les religieux, après la circoncision qui est l’inscription dans la lignée juive, c’est le deuxième rituel essentiel. C’est un moment qui marque le passage de l’enfant à l’âge adulte puisque c’est le droit de « monter à la Torah », de dire les prières à la synagogue le jour de Shabbat. Cela, je le sais. Ce qui m’a paru très lointain est devenu soudain une évidence proche.

À la mort de mon père, l’été 1999, je me suis rendue en Israël. Je n’ai toujours pas analysé ce qui m’a poussé à faire ce voyage mais cela s’est fait comme une nécessité. Cela s’est passé avant la deuxième Intifada. Pendant huit jours, j’ai sillonné le pays avec un groupe de voyageurs, accompagnée par une amie chrétienne. Nous avons pu visiter des lieux interdits aujourd’hui. J’ai été fascinée par les paysages, j’ai découvert le désert, j’ai rencontré des gens très différents, je me suis recueillie au Mur des Lamentations mais aussi dans la grotte de Bethléem. J’ai observé, réfléchi, lu aussi. C’était un voyage touristique certes. Mais aussi un voyage de mémoire, un hommage à mon père comme le fut mon voyage à Auschwitz. Je pensais alors en être quitte avec ce pays et ne plus jamais y retourner.

Mais la vie nous réserve toujours des surprises. Longtemps à l’avance, je suis invitée à la Bar Mitzvah de David. Je me retrouve face à un dilemme. Quelle décision vais-je prendre. Irais-je ? N’irais-je pas ? Au début il me paraît évident que je dois m’y rendre. Les mois passant, mes appréhensions prennent le pas sur mes convictions. Peur de la fatigue, peur des contraintes, peur de la dépense, peur de l’avion, peur de mes réactions. Toutes ces peurs deviennent une montagne infranchissable. Et il doit y avoir une fête à Paris. Alors ?

Arbres…

Ecrit par Martine L. Petauton le 29 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

… « L’orme soulignait l’heure solennelle du soir… » (Florence Pazzottu)

Arbres…

Un soir d’automne, au moment du club poésie que tient un enchanteur, pile 23 h, sur un coin de Facebook. Cette poétesse, inconnue de moi, et ces vers superbes, retenus, murmurés…

L’orme ! Il n’en faut pas plus pour les revoir à la tombée du jour dans l’ouche derrière la grange, en rangs dans les bouchures de mon Bourbonnais tirant sur la Creuse mystérieuse : les ormeaux, vastes et hauts ; ramures emplies d’oiseaux, au-dessus des moissons ; l’ombre… c’est bien ça. L’enfance – la petite ; ses bruits, le souffle chaud des Charolaises ; la voix du grand-père, le vent d’été dans les hautes branches agitant tout ce – ces ! – Vert(s)… Tout se tient d’un coup dans ce mot/image : l’ormeau ; celui des « mares au diable » – pas si loin en Berry ; celui – je crois – des maladies récentes qui ont fait des saignées dans ces troupeaux tellement cœur de France, qui ne tracent plus guère que dans quelques mémoires. Vous l’aurez remarqué ! dans un tableau de peinture de n’importe quel musée de province – 17/18ème ; petits maîtres ; le soir, la rentrée des troupeaux, un ruisseau, et… ce qui chante et bouge, là, au bord, les ormeaux, rien qu’en fermant les yeux !

L’été, les abeilles, les Tilleuls. Enfance, encore ; autre village, perché sur les gorges du cher ; lumière moutonnante de Montluçon, au fond de la vallée ; ses usines, fumantes sans doute encore en ces temps de plein emploi de l’après-guerre. J’entends les rires de ce peuple d’ouvriers et cet accent mi-creusois, mi-berrichon, traînant, gras sur les finales… Tilleuls des chemins, des fruitiers au bord des jardins. Là, c’est l’odeur miellée, comme chacun sait, et comme seule, Colette sait l’écrire. C’est la couleur, aussi – vert/tilleul ; vert beurré, à peine salé de sombre…

Limousine depuis à présent si longtemps, de flamboyants automnes en hivers déchirés des vents de l’Atlantique qui finissent de mourir sur nos plateaux – depuis que les haies ont été arrachées au profit d’on ne sait plus trop quoi. Limousine, et – comment faire autrement, amoureuse de ces hauts châtaigniers – arbre à pain des vieilles famines. Celui dont la feuille élégante comme un trait de Magritte signe le logo de la région. Mieux que majestueux, fier comme l’hidalgo ; beau ! Tout ce qu'est un arbre – celui de nos imaginaires, des dessins dans les albums de nos temps de Maternelle, des poèmes, des rêves et  de je ne sais encore quoi -  est  là,  dans des fleurs fines, féminines et légèrement entêtantes ; doigts de fée des contes ; dans ses bogues, le mystère des fruits, dont on ne saura rien avant le poc-poc qui rythme le temps des chemins et bois, en automne entrant. Même l’hiver, décharné, a de la gueule au pays des grands bras de châtaigniers… invitation aux songes, aux histoires des veillées d’antan, remplacées – je sais bien – par les racontars : – t’as lu le bouquin de Trierweiler, toi ? Tu penses bien que non ! mais on dit que… Corrèze, et donc, Hollandie…

On m’a volé le Mur de Berlin

Ecrit par Sabine Aussenac le 15 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Histoire

On m’a volé le Mur de Berlin

On m’a volé le Mur de Berlin.
Déjà à l’époque, je me sentais comme derrière un rideau de fer.
Car Berlin était bien the place to be…
Mais moi, toute jeune professeur d’allemand, j’étais bloquée, enceinte jusqu’aux dents, en Auvergne, dans Clermont la Noire, avec ma princesse de quatre ans et mon cher et tendre number one, lequel était cheminot, et avant tout syndicaliste. D’ultra-gauche, il aurait fait passer Mélenchon pour un membre de l’UMP ; je vivais sous une dictature des idées qui aurait fait pâlir Pol Pot : je n’avais même pas le droit de posséder un téléviseur, car de tels objets sataniques faisaient bien sûr partie de la société de consommation et du Grand Capital abhorré…
Parfois, je fuguais en douce, ma fille sous le bras, pour regarder Miami Vice chez les voisins, en rêvant d’un repas au Mac Do, avant de rentrer éplucher les légumes de notre potager…
Le jour où l’Histoire bascula, j’étais couchée, malade, mon petit transistor collé à l’oreille. Je me souviens avec précision de ma joie et de mes larmes.
Ma joie en pensant très fort à Iris, ma correspondante allemande ; des années durant, nous nous étions écrit et avions échangé pensées, coups de cœur et cadeaux… Je revoyais son visage radieux et les petites figurines en bois tourné fabriquées dans le Erzgebirge, ce massif montagneux où elle passait ses vacances ou partait en camp de « pionniers », qu’elle m’envoyait depuis la RDA, depuis Dresde… En échange, je lui avais offert son premier jean, et puis tous ces vinyles des Stones, de Abba… Nous avions, jeunes adolescentes, rêvé en vain notre improbable rencontre…
Mes larmes, car en tant qu’enfant de l’Europe, j’aurais tellement aimé en être, de cette fête autour de la Chute du Mur… Entre une mère de Rhénanie et un père né dans le Tarn, j’avais toujours navigué entre les forêts de sapins enneigés et d’immenses champs de tournesols, entre Heine et Hugo, Renoir et Klimt… J’avais quelques années auparavant rédigé mon mémoire de maîtrise sur « La révolte de la jeunesse en RFA », y évoquant les premiers mouvements alternatifs, les squats, la naissance du mouvement écolo, et j’eusse tant aimé, en cette semaine de 1989, moi aussi, devenir « le peuple »…
Mais non. Même les images de ce bouleversement du monde m’étaient refusées, et ce n’est que de loin que je les pressentis, en ce jour où le mur tomba : l’allégresse et la joie, qui se mêlaient en ce ciel enfin réunifié et qui m’atteignaient jusqu’au fin de ma solitude.

Deuil public

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Actualité

Deuil public

La mort d’Abdelwahab Meddeb et celle de Manitas de Plata, le même jour, pour moi, ça fait beaucoup ! Pas pour tout le monde, bien sûr, parce que l’un, à quatre-vingt-treize ans était un peu oublié et l’autre, n’était malheureusement pas aussi médiatique que certains barbus sanguinaires.
Je me souviens d’avoir écouté en pension sur mon petit transistor clandestin, le 11 octobre 1963, les émissions consacrées à Cocteau et celles en hommage à Edith Piaf, morts tous deux le même jour. Je ne savais pas si je devais être deux fois triste ou si, dans le fond, ce n’était pas une bonne chose de grouper les mauvaises nouvelles pour ne pleurer qu’une fois. Piaf laissait tout de même des disques, comme le fabuleux guitariste flamenco et Cocteau une œuvre artistique et morale comme le grand intellectuel qu’était Abdelwahab Meddeb. Avec cinquante ans de plus, je ne sais toujours pas ce que la disparition de grandes et belles figures publiques signifie pour le commun des mortels qui les a admirées. Est-ce que la notion de deuil public signifie quelque chose de plus ou de moins que celle de deuil privé ? Savoir que cinquante ans après, Cocteau et Piaf existent toujours pour des millions de gens alors que ma grand-mère, morte l’année suivante, ne vit plus que dans le souvenir d’une dizaine de personnes encore vivantes qui l’ont connue, est-ce là une consolation ou, au contraire, matière à s’étonner davantage de la magnifique absurdité de la condition humaine ? Je n’en sais rien.
Manitas avait l’âge d’aller gratter sa guitare chez Saint-Pierre. Et puis sa vie n’était plus très belle. Lui qui avait vendu des dizaines de millions de disques, qui avait flambé dans des voitures de luxe et dilapidé des fortunes avec des jolies filles, n’avait plus maintenant qu’une petite vie étriquée de grand vieillard ruiné. Je l’avais approché du temps de sa splendeur, dans les années quatre-vingt, un soir, où, par je ne sais quelle faveur spéciale, nous avions été autorisés à prolonger une soirée dans l’auberge de Camargue que son clan avait réquisitionnée pour la nuit, après le pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer. Quand sa bande a investi les lieux – une trentaine d’hommes plus noirs que la nuit et quelques femmes d’une beauté provocante – devant les mines patibulaires des gitans, les dîneurs de l’auberge se sont éclipsés. Le patron a dû négocier l’autorisation pour notre tablée de rester discrètement un moment. A-t-il fait valoir que nous étions des juges ou s’en est-il bien gardé ? Quand Manitas a fait son entrée, après que quelques jeunes guitaristes et danseuses eurent chauffé l’ambiance, nous avions fait la preuve de notre silencieuse fraternité. Nous avons même eu la faveur d’un sourire bienveillant de l’homme aux petites mains d’argent. Ensuite, il a pris sa guitare, les femmes ont dansé, les hommes ont frappé des mains et ont chanté et j’ai su que je vivais une des plus belles nuits de ma vie.

«  souvenirs d'été » : Un été sans frein

Ecrit par Luce Caggini le 12 juillet 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

«  souvenirs d'été » : Un été sans frein

« Eté roche d’air pur »…
Vendredi 20 Juin Paris :
Je suis encore à la maison, chez ma mère. Six heures du soir.
Devant moi, recevoir ses murs vibrants en pleine gueule.
Hier à cette même heure je n’avais pas encore réservé mes chambres d’hôtel à Ajaccio. J’étais dans une autre saison où les informations qui me parvenaient se mettaient en quatre pour me dire mes destins les plus fous et les plus secrets.
C’était Aout 1914
C’était l’été 42
C’était le 21 Juin 2014 le jour où l’été de ma vie s’est pris pour un jeune homme avec une tête de printemps.
La première ville où je me suis présentée était dominée par ce que tous ses habitants prenaient pour une grande montagne, l’Adour, que nous appelions le Murdjadjo ou la Montagne des Lions. Chaque été elle avait son heure de gloire avec ses processions de chrétiens, de juifs, de musulmans, croyants, demi-croyants, incroyants, avec leurs paniers de mounas, de figues, de tomates, de pastèques.
Je ne me souviens pas que l’on ait mentionné de bouddhistes, je ne sais même pas si ce mot avait une réalité dans le vocabulaire des oranais. Pieds-nus, en espadrilles, en bottines ou en babouches, c’était les mêmes senteurs, les mêmes pierrailles et par-dessus tout le même ciel.
Comme le petit papillon qui se serait partagé en deux ailes, comme le rabbin dont les prières iraient déraciner deux petites herbes entre deux pierres du mur des lamentations, nouerait pour ne pas les perdre les deux pans de sa chemise de rabbin, la Montagne des Lions pourvoyait chacun de ses grimpeurs d’une mondanité de bénédictions magnétiques d’égale chaleur humaine.
Comme certaine saison qui n’arrive pas à s’en sortir, je n’arrive pas à y entrer dans cet été dont ses trois lettres, é-t-é, sont comme une nouvelle marque de fabrique pour ma vie.

«  souvenirs d'été » : Bruits de saison…

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 juillet 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

«  souvenirs d'été » : Bruits de saison…

Banal : les bogues de châtaignes qui tombent… ploc, l’automne ! Le bruit infini de la neige silencieuse qui a tout étouffé pendant la nuit – même volets fermés, on la « sait », la neige ; la pluie fine du printemps ; chaque goutte posée sur les premières feuilles… Mars, et ce n’est plus – du tout – le son des averses hivernales. Et puis, surtout, tous les bruits de l’été-roi… Chance qu’on a sous nos climats tempérés de marcher, comme ça, avec les  saisons. Un collègue, parti enseigner – la musique, qui plus est – sous les Alysées des Iles Marquises, m’avait confié la petite mort que c’était, ce climat uni, cette lumière toujours allumée, ce manque de sons des différences d’ici…
Les saisons, chez moi, sont passées – toujours – par les sons et aussi, bien sûr, les odeurs – tout ce qui vient, facile, rien qu’en fermant les yeux. L’été, c’est là que c’est plus fort, et qu’on redevient, mine de rien, cet animal aux aguets des bruits alentour, qu’on a sans doute été dans une autre vie…
Flashs dans un désordre non moins goûteux de clafoutis…
Petite enfance campagnarde… vrombissements d’abeilles sous le grand tilleul de la cour, le bruit fatigué des roues des charrettes de foin, sur la terre battue des chemins du bocage Bourbonnais – à égalité avec l’odeur – mi-herbe séchée, mi-bouse de vache fraîche… De mon adolescence boudeuse et déjà si littéraire – le bouquin dès le petit matin, partout et tout le temps, sur le porte-bagage de la bicyclette, le drap rayé de la chaise-longue ; jeu de piste facile pour me trouver… les insectes du jardin des grands-parents – une comptine, presque ; le bruit des pages tournées du livre – un drôle de son, pas le même qu’en intérieur, le piétinement lourd des animaux et quelques beuglements feutrés. On les rentrait alors chaque soir… une cloche, loin, qu’on entendait que par beau temps ; le sifflement à huit heures tapantes de la Micheline qui gagnait Montluçon – la ligne, n’existe plus depuis belle lurette…
Étés d’ailleurs… l’impression, en Inde, dans ces « petites » villes qu’on nommerait métropoles, que le silence, jamais ne vient ; à se demander s’il existe même. Petit matin – 4, 5 heures –, vrombissement de voitures, klaxons intempestifs, brouhahas de la foule, pour autant peu causante, affairée simplement ; un océan de visages ; le son pour ainsi dire coupé… Là-bas, dans l’Afrique des grands plateaux, quand – pile sous l’Équateur – le soleil reprend son service, à 6 heures ; safaris-photos du petit matin, les meilleurs ! on murmure en guettant – une chasse, comme l’autre – la fuite du Léopard ; toute la beauté du monde… bruits infinis, palette de tous les cris des animaux qui, jamais ne dérangent ni la montagne, ni la savane… harmonie, ou quelque chose comme ça, qui nous faisait nous taire… enfin !

«  sports d'été » : Ronds l’été, rectangles l’hiver

Ecrit par Lilou le 12 juillet 2014. dans Souvenirs, La une, Sports

«  sports d'été » : Ronds l’été, rectangles l’hiver

A moi, mes terrains de jeu sont rectangles l’hiver, et ronds l’été… Rugby, foot et corridas en d’autres termes. Pantouflard, populeux, nationaliste, barbare, blaireau, oui, on peut être toutes ces choses à la fois à conjuguer avec abnégation les défauts « visibles » d’aimer le foot, le rugby et les toros. Et tout ce qui va avec dont ceux qui n’y connaissent rien se délectent par quelques abus de langage au mieux, enfoncements de portes ouvertes au pire.
Dans quelques jours aura lieu à Nogaro, village planté là depuis 1000 ans en plein milieu de la route de Toulouse à Bayonne, la 55ème corne d’or… Une semaine pile avant que la vie s’y arrête, il est annoncé partout, et par vol spécial de palombes que tous les chemins du bonheur mènent dans la Rome gersoise, et que Ibaneza, vache brave parmi les braves, coiffera Fédérale dans le panthéon de la course landaise. Il paraît même que des alevins de truites sauvages s’entraînent à sauter très haut dans le ciel, depuis leur Adour natale, à 18 kilomètres de là, afin de pouvoir lundi 14 juillet voir ces vaches concourir pour le titre très envié de championne de France.
Ainsi est posé le décor d’un été aux terrains de jeu ronds comme les ruedos de sable jaune ou ocre qui l’hiver venu deviennent aussi beaux que le regret d’un souvenir qui ne s’éteint jamais.
Avant ce 14 juillet que tout un peuple attend, il faudra partir fêter Firmin du côté de Pampelune… 24 heures de cette vie-là, arrimée à la Navarre depuis la nuit des temps entre le 7 et le 14 juillet de chaque année, suffisent à traverser le monde pour le simple bonheur d’en être. Pampelune est une ville extraordinaire loin des logiques géographiques ou géométriques, il y a là-bas plusieurs centres, plusieurs cœurs, et de très nombreuses hypoténuses, ça dépend juste de là où l’on se trouve et surtout à quelle heure du jour ou de la nuit. C’est comme une expression concrète et sans cesse renouvelée du principe de la relativité.
Les journées de la San Firmin commencent quelques minutes avant 8h du matin. Un long couloir de 845 mètres de long joint deux des centres de la vieille ville. Et c’est par ce cordon ombilical de l’aube que les premières lueurs de la vie retrouvée sortiront. Des Barcial, des Sepulveda, des Miuras, des Balthazar Iban, des Victorinos… Des toros de 600 kilos par paquets de 6 et qui traînent avec eux des cohortes de drames et de légendes, des pages entières d’Hemingway, des courses longues tout à côté d’eux, des souvenirs immortels et des nuits sans sommeil… Ahhhh, je vous assure que savoir que l’on sera dans le couloir à 8h du matin procure une peur qui fait sauter le train de la nuit aussi sûrement qu’un rendez-vous matinal chez un croque-mort.

Le billet fou : Ode à mon père Antoine Caggini

Ecrit par Luce Caggini le 21 juin 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Le billet fou : Ode à mon père Antoine Caggini

Entre jade et vert melon, la tendresse du printemps.

Il y eut ce jour où j’ai touché ce que voulait dire BC-AD ; ce fut le premier déchirement, la foudre avait un nom, un prénom et moi, l’étamine, une suspension de points hachés, évadés qui n’arrivaient pas à se constituer en matière vivante, captifs qu’ils étaient de cette substance insondable, inflammable que j’entretenais et qui me devenait insupportable.

Je souffrais pour de bon.

Le brasier.

Une image pourtant s’imposait, délicate et grande, trouvait une petite brèche, entamant davantage mon état dévasté ; elle revenait, dans une clarté tendre, rythmée, comme un sceau de ce qu’avait pu être un bonheur innocent à l’instar de l’enfance heureuse : mon père cet éternel jeune homme avançait vers nous les enfants, exécutant quelques pas de danse sur la marche turque…

Je pense qu’il s’était engagé dans la vie pour protéger les siens et quelques autres aussi sur ce mode.

Il parfumait l’enfance de ce ton léger dans un enthousiasme oranais qui pour l’instant réduisait mon âme en miettes.

Je soumettais mon imagination à un enfer de questionnement.

Je voulais férocement recouvrer la senteur, le bien-être du bonheur dans le violon de David Ostrakh aussi avec un sens de communion.

« – Tu vois cette montagne, un jour je construirai ma maison là ».

Ce n’était pas une vraie montagne, la seule montagne que nous avions à Oran c’était le Murdjadjo, mais cette maison je la vivais avec lui.

J’étais venue au monde dans une vie arpeggionée d’amitié et de vents de douceur partout et dans le vert d’un petit melon sous l’ardent parfum de l’amour divin.

Un jour, j’en suis sûre, ce père-là remettra ma vie en marche, car j’en suis convaincue ce fut sa dense et rare mission sur la terre et au ciel aussi.

Rêves et réalités ne sont que rarement paramétrés par les hommes mais par Dieu.

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