Souvenirs

Lieux

Ecrit par Martine L. Petauton le 14 février 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Lieux

Ou bien alors, endroits, là où un moment de notre vie a posé la besace. Domiciles, pas forcément de tous les jours, où nous ramènent des flashs, et fréqemment, nos rêves. Souvent, on les a quittés, définitivement ou presque complètement…

Je ne sais vous, mais, moi, les lieux où j’ai vécu sont inséparables de ma peau, qu’ils déchirent constamment à coups de petites dents aigües ; histoire de ne pas se laisser oublier. Je suis une nostalgique des pierres, et des toits, de l’odeur des chambres et des jardins. En fermant les yeux, j’entends ce bruit dans les feuilles, là, ce crissement des pieds nus sur les tomettes de la terrasse, ici, ce craquement du vieux volet, quand on l’ouvrait le matin, sur le vert d’une campagne, dans une maison d’amis où j’ai vécu sans doute, à peine une pincée de semaines en tout ; c’est vous dire !

Lâcher sur l’« avoir », je peux y arriver, dans certains pans de ma vie, en avançant en âge, savoir que c’est la seule et sage pratique, mais, là, c’est bien plus que l’« avoir » (que, bien sûr, je n’aligne pas sur le mot de propriétaire !), c’est de l’« être », autant que le cœur de l’arbre – on l’entend pour ainsi dire, craquer – et le deuil, ma foi, en est si dur !

C’est ainsi que tintinnabulent en mémoire souvent nocturne ou de tombée du jour des miettes de maisons ou de vergers ; charivari étrange qui se fout de la chronologie. Miettes, qui, toutes, ont les mêmes couleurs diaprées ou sépia ; anciennes, assurément, même si elles datent de peu, inscrites dans une sorte d’entre-deux, de vraie vie en fausse mort. Litanie de l’amour d’habiter. Propos de sédentaire, du plus loin de ce Néolithique qui fabriqua la civilisation. – Qu’est-ce qu’on serait sans une maison… – murmurait cette amie, assise sur un coin de puits granitique, ouvrant sur la sauvage haute Corrèze. Elle venait juste d’enterrer son petit enfant…

Flash des bruits – celui des pas dans le grenier à grains de mes grands-parents, et de son odeur si particulière, presque écœurante, des jours d'après la batteuse ; du grincement de cette porte, dans ma maison Montluçonnaise, quand je posais mon cartable. Net, ce bruit, alors que j’aurais un mal fou à décliner quels meubles habitaient cette pièce ! Adolescence ! Arrière-cuisine où je me réfugiais (j’en revois, j’en ressens chaque éclat de soleil entrant par la fenêtre) Mai 68, battant son plein, pour écouter sur le petit transistor Philips rouge (c’est lui qui fait signal, ici !) les dernières nouvelles des barricades. J’y menais un « combat » familial contre mon père – de gauche, raisonnable, disait-il et moi – en grève de table collective, me sustentant, à l’abri de Europe 1… Quand on vous dit, mémoire en éclats… Le toucher des dalles de la maison du Midi, où se passèrent tant de vacances, plus tard,  à l’ombre des pins Parasols au bord de l’Estérel – est, lui, plus que précis. Étonnant de présence, au point d’évincer tout ce qui est le moment présent. Coloré – la lumière de Signac peignant Saint Tropez ; odorant ; la résine et l’air chaud, encore – hélas, parfois, embrumé de restes de feu…

Noël aux parfums de Tlemcen

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 décembre 2014. dans Souvenirs, La une, Gastronomie

Noël aux parfums de Tlemcen

Eh non… pas de repas traditionnel classique pour la traditionnelle soirée en famille des réveillons de Noël. Rien de classique ni de déterminé quand on a grandi et vécu sous le ciel de deux cultures. A Tlemcen, dans la ville de mon enfance, où s’allumaient déjà, ici ou là, dans les rues, sapins et guirlandes de Noël, à cette période, chez nous et dans la chaleur familiale de notre maison, c’était notre petite hanoukka accrochée derrière la porte de notre salle à manger qui marquait le début des ripailles de nos fêtes des lumières, nos « Noël-Hanoukka ».

Dans mes souvenirs gustatifs de ces « Noëls-là », pas de fruits de mer, non, pas de dinde aux marrons, ni de bûche de Noël, mais d’autres délices, d’autres parfums, et nos petits plats concoctés et inspirés de notre culture judéo-arabe.

Sur nos tables, ces soirs-là, préparés par ma mère et ma grand-mère, expertes en cuisine parfumée, se succédaient des assortiments de petits délices, cuisinés et aromatisés essentiellement au cumin et au piment rouge, ces fleurs odorantes aux parfums algériens, tous ces petits plats que j’essaie aujourd’hui, avec un plaisir secret… à reproduire à ma sauce, à l’occasion des fêtes, anniversaires ou réveillons en famille et entre amis :

– Carottes au cumin

– Salade algérienne poivrons, tomates

– Champignons de Paris

– Beignets d’aubergines

– Rondelles de courgettes aux petits oignons

– Fèves au cumin et paprika doux

Autour du « Grand Meaulnes »

Ecrit par Gilberte Benayoun, Martine L. Petauton le 20 décembre 2014. dans Souvenirs, La une, Littérature

Autour du «  Grand Meaulnes »

Sur le thème de la littérature et de la « fête », et donc dans une tonalité de fête littéraire, nos reflets livresques proposent en cette fin d’année une plaisante petite escapade vers une « Fête étrange »… avec « Le Grand Meaulnes » (chapitres VIII et IX) du célèbre roman d’Alain-Fournier. Et, ensuite – un vrai repas littéraire, que ce moment de notre Une, le souvenir d'une vieille dame qui mourut en lisant «  Le grand Meaulnes »...

 

 

G Benayoun

 

« La Fête étrange » : Extraits

« Descendre au dîner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je serai simplement un invité dont tout le monde a oublié le nom. D’ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M. Maloyau et son compagnon m’attendaient… »

(…)

C’étaient des costumes de jeunes gens d’il y a longtemps, des redingotes, à hauts cols de velours, de fins gilets très ouverts, d’interminables cravates blanches et des souliers vernis du début de ce siècle.

(…)

C’était, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que l’on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus de très loin.

(…)

[…] Meaulnes, avec audace et sans s’émouvoir, enjamba un banc et se trouva assis auprès de deux vieilles paysannes. Il se mit aussitôt à manger avec un appétit féroce ; et c’est tout au bout d’un instant seulement qu’il leva la tête pour regarder les convives et les écouter.

(…)

Le repas était terminé. Chacun se levait.

Souvenirs de mes Hanoukka à Tlemcen

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 décembre 2014. dans Souvenirs, La une

(extraits de « La petite fille des rues »)

Souvenirs de mes Hanoukka à Tlemcen

A l’occasion des Hanoukka de mon enfance et le dernier soir de cette fête qui durait huit jours et coïncidait souvent avec la fête de Noël, le cœur battant, curieuse et impatiente, je guettais le moment crucial où mon père, les bras chargés de paquets enrubannés par ses mains expertes, traversant d’un pas discret notre long couloir, allait déposer derrière la porte de la salle à manger nos cadeaux de Noël…

Tous les ans, fidèlement et invariablement, derrière cette porte en haut de laquelle il accrochait avec trois petits clous dorés le chandelier à neuf branches, symbole de la fête des lumières, mon père étalait par terre, avant l’allumage des bougies, nos étrennes de Hanoukka.

A la tombée de la nuit, et avant le dîner, il nous réunissait sous ce petit chandelier en fer forgé, dont la branche centrale, légèrement surélevée, portait la bougie avec laquelle traditionnellement et à tour de rôle on allumait, par ordre croissant en partant de la gauche, les autres bougies, une par une, chaque soir et ainsi de suite jusqu’au huitième jour.

Je me souviens encore de cette ambiance tamisée dans la pénombre de la salle à manger, le lustre du plafond éteint, et l’inoubliable brasillement des petites bougies illuminant et magnifiant nos livres-cadeaux posés à même le sol, enveloppés de leur papier flamboyant comme un feu d’artifice aux mille couleurs arc en ciel…

Aucun souvenir de jouets en bois ou autres matières multicolores, mais ma mémoire ne scintille que sur des livres aux couleurs chaudes et lumineuses des premières et quatrièmes de couvertures illustrées selon le titre, l’histoire et leur collection pour enfants : Les Malheurs de SophieLes Petites filles modèles, L’Auberge de l’ange gardien… de La Comtesse de Ségur ; les couleurs rose et vert bonbon de la Bibliothèque Rose et la Bibliothèque Verte, et le rouge et or de la Collection Rouge et Or ; tous ces livres-cadeaux jonchant le sol, chaque année de mon enfance, sous notre Hanoukka illuminée, ce chandelier à neuf branches de « nos soirs de Noël » sans guirlandes ni sapin, à la lueur dansante et frémissante des bougies allumées ; ces soirs-là où ma mémoire s’est nourrie et vautrée dans la lumière de mes Hanoukka et de mes « cadeaux de Noël »… mes premiers livres de petite fille des rues, dévorés, dégustés, avalés et oubliés…

Le tout bon des Reflets - Le canard, le foie et le bonheur

Ecrit par Lilou le 13 décembre 2014. dans Souvenirs, La une, Gastronomie

Le tout bon des Reflets - Le canard, le foie et le bonheur

Le bonheur du foie, du canard et de l’oie débute toujours par la borne de la DDE qui administrativement ne sert qu’à couper du reste du monde, mais qui pour tout Gersois qui se respecte, même ceux du bout du monde, lui dit qu’il est rentré à la maison. Gers ! C’est écrit dessus, noir sur fond rouge et blanc, et c’est beau comme les armoiries des grandes chancelleries en goguette au temps de la grande Victoria. Et à chaque fois j’en fais péter le klaxon de ma voiture immatriculée 32 depuis toujours, juste pour confirmer aux premiers coteaux de ma Gascogne que je suis comme les canards sauvages, et que j’ai gardé un coup d’aile pour rentrer là où je suis né.

La plongée est ensuite autant vertigineuse qu’heureuse. A droite de la route, on ne dit pas au nord ou à l’ouest, s’étalent Gimont et son marché au gras, où l’on parle l’amour des bonnes choses depuis la nuit des temps. Puis viennent les premières collines, calmement posées par les plus hautes sphères de la création afin d’abriter le garde-manger du bon Dieu. C’est un relief apaisé et dessiné pour faire plaisir aux vents de l’Atlantique qui viennent y mourir en offrant à la terre des nutriments venus du bout du monde et tamisés par les forêts des Landes enserrant entre ses bras les premières pentes gersoises de la route de Bayonne à Toulouse.

Lectoure à ma droite. Mon rond de serviette m’y attend toujours, mais la maison est fermée. Son propriétaire a repris la charge du consulat du Gers en Exil à Madagascar. Je respire pour lui aujourd’hui l’air de notre nativité. Il le sait… Auch à ma gauche avec les fières et nobles flèches de sa cathédrale et dont on dit, les soirs de grand vent baignés de Tariquet et de chansons à boire, qu’elles ont servi de modèle à toutes les autres. Il faut faire attention à cette route de malheur, alors on ne les regarde pas trop, on se contente de les avoir en soi et aussi de savoir qu’elles sont toujours là, se rappelant à chaque mètre de bitume des souvenirs riants comme un printemps qui ne meurt jamais.

C’est Vic-Fezensac maintenant ! On passe les frontières de la raison et d’aucuns se demandent même s’il faut des vaccins pour traverser ces contrées sauvages et vierges de toute urbanité au sens universitaire du terme. Et puis, à la sortie de Vic, c’est l’Eden qui s’ouvre et qui s’offre comme une offrande sur le chemin de Saint-Jacques à chacun de mes battements de cœur et de cils. O tempora, o mores, je suis presque à la maison après un si long voyage. Plus que quelques coups d’ailes au-dessus de Dému, de Manciet et de la forêt de Bouit, et le calme se fera, plus sûr que le silence enveloppant les paysages enneigés des hauts plateaux andins seulement battus par les vents et les souvenirs.

Voyage à Netanya

Ecrit par Pierrette Epsztein le 29 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Voyage à Netanya

Je n’ai jamais été victime de l’antisémitisme, du moins ouvertement. Israël n’est pas mon pays. Je suis une juive de la diaspora, ni religieuse, ni traditionaliste, ni sioniste. Et je suis très contente de pouvoir vivre à Paris. Mes enfants y sont nés. Et je croyais qu’ils s’y sentaient à leur place. Mes parents étaient tous les deux de gauche. La culture juive ne m’a pas été transmise. Et jamais je ne pensais qu’elle ferait irruption avec une telle force dans mon existence. Mettre des enfants au monde, c’est accepter, à chaque fois, qu’une liberté veuille se mettre en marche. Qui pouvait prévoir, à la naissance de mon fils, qu’il plongerait dans la religion ? Qui pouvait prévoir qu’il y a deux ans, il choisirait de partir vivre en Israël avec sa famille ? J’avais noué avec David, l’aîné de mes petits-fils, une relation forte. Quand ses parents ont quitté la France pour faire leur Alya, j’ai eu le sentiment violent qu’un lien se défaisait mais, bien sûr, je n’ai rien dit. Ils se sont installés à Netanya, au nord de Tel Aviv. Là, ils retrouvaient la famille de la sœur de ma belle-fille.

Et, voilà, David, le 29 janvier, fête ses treize ans. Dans la religion juive, à cet âge, on fait sa Bar Mitzvah. Pour les religieux, après la circoncision qui est l’inscription dans la lignée juive, c’est le deuxième rituel essentiel. C’est un moment qui marque le passage de l’enfant à l’âge adulte puisque c’est le droit de « monter à la Torah », de dire les prières à la synagogue le jour de Shabbat. Cela, je le sais. Ce qui m’a paru très lointain est devenu soudain une évidence proche.

À la mort de mon père, l’été 1999, je me suis rendue en Israël. Je n’ai toujours pas analysé ce qui m’a poussé à faire ce voyage mais cela s’est fait comme une nécessité. Cela s’est passé avant la deuxième Intifada. Pendant huit jours, j’ai sillonné le pays avec un groupe de voyageurs, accompagnée par une amie chrétienne. Nous avons pu visiter des lieux interdits aujourd’hui. J’ai été fascinée par les paysages, j’ai découvert le désert, j’ai rencontré des gens très différents, je me suis recueillie au Mur des Lamentations mais aussi dans la grotte de Bethléem. J’ai observé, réfléchi, lu aussi. C’était un voyage touristique certes. Mais aussi un voyage de mémoire, un hommage à mon père comme le fut mon voyage à Auschwitz. Je pensais alors en être quitte avec ce pays et ne plus jamais y retourner.

Mais la vie nous réserve toujours des surprises. Longtemps à l’avance, je suis invitée à la Bar Mitzvah de David. Je me retrouve face à un dilemme. Quelle décision vais-je prendre. Irais-je ? N’irais-je pas ? Au début il me paraît évident que je dois m’y rendre. Les mois passant, mes appréhensions prennent le pas sur mes convictions. Peur de la fatigue, peur des contraintes, peur de la dépense, peur de l’avion, peur de mes réactions. Toutes ces peurs deviennent une montagne infranchissable. Et il doit y avoir une fête à Paris. Alors ?

Arbres…

Ecrit par Martine L. Petauton le 29 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

… « L’orme soulignait l’heure solennelle du soir… » (Florence Pazzottu)

Arbres…

Un soir d’automne, au moment du club poésie que tient un enchanteur, pile 23 h, sur un coin de Facebook. Cette poétesse, inconnue de moi, et ces vers superbes, retenus, murmurés…

L’orme ! Il n’en faut pas plus pour les revoir à la tombée du jour dans l’ouche derrière la grange, en rangs dans les bouchures de mon Bourbonnais tirant sur la Creuse mystérieuse : les ormeaux, vastes et hauts ; ramures emplies d’oiseaux, au-dessus des moissons ; l’ombre… c’est bien ça. L’enfance – la petite ; ses bruits, le souffle chaud des Charolaises ; la voix du grand-père, le vent d’été dans les hautes branches agitant tout ce – ces ! – Vert(s)… Tout se tient d’un coup dans ce mot/image : l’ormeau ; celui des « mares au diable » – pas si loin en Berry ; celui – je crois – des maladies récentes qui ont fait des saignées dans ces troupeaux tellement cœur de France, qui ne tracent plus guère que dans quelques mémoires. Vous l’aurez remarqué ! dans un tableau de peinture de n’importe quel musée de province – 17/18ème ; petits maîtres ; le soir, la rentrée des troupeaux, un ruisseau, et… ce qui chante et bouge, là, au bord, les ormeaux, rien qu’en fermant les yeux !

L’été, les abeilles, les Tilleuls. Enfance, encore ; autre village, perché sur les gorges du cher ; lumière moutonnante de Montluçon, au fond de la vallée ; ses usines, fumantes sans doute encore en ces temps de plein emploi de l’après-guerre. J’entends les rires de ce peuple d’ouvriers et cet accent mi-creusois, mi-berrichon, traînant, gras sur les finales… Tilleuls des chemins, des fruitiers au bord des jardins. Là, c’est l’odeur miellée, comme chacun sait, et comme seule, Colette sait l’écrire. C’est la couleur, aussi – vert/tilleul ; vert beurré, à peine salé de sombre…

Limousine depuis à présent si longtemps, de flamboyants automnes en hivers déchirés des vents de l’Atlantique qui finissent de mourir sur nos plateaux – depuis que les haies ont été arrachées au profit d’on ne sait plus trop quoi. Limousine, et – comment faire autrement, amoureuse de ces hauts châtaigniers – arbre à pain des vieilles famines. Celui dont la feuille élégante comme un trait de Magritte signe le logo de la région. Mieux que majestueux, fier comme l’hidalgo ; beau ! Tout ce qu'est un arbre – celui de nos imaginaires, des dessins dans les albums de nos temps de Maternelle, des poèmes, des rêves et  de je ne sais encore quoi -  est  là,  dans des fleurs fines, féminines et légèrement entêtantes ; doigts de fée des contes ; dans ses bogues, le mystère des fruits, dont on ne saura rien avant le poc-poc qui rythme le temps des chemins et bois, en automne entrant. Même l’hiver, décharné, a de la gueule au pays des grands bras de châtaigniers… invitation aux songes, aux histoires des veillées d’antan, remplacées – je sais bien – par les racontars : – t’as lu le bouquin de Trierweiler, toi ? Tu penses bien que non ! mais on dit que… Corrèze, et donc, Hollandie…

On m’a volé le Mur de Berlin

Ecrit par Sabine Aussenac le 15 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Histoire

On m’a volé le Mur de Berlin

On m’a volé le Mur de Berlin.
Déjà à l’époque, je me sentais comme derrière un rideau de fer.
Car Berlin était bien the place to be…
Mais moi, toute jeune professeur d’allemand, j’étais bloquée, enceinte jusqu’aux dents, en Auvergne, dans Clermont la Noire, avec ma princesse de quatre ans et mon cher et tendre number one, lequel était cheminot, et avant tout syndicaliste. D’ultra-gauche, il aurait fait passer Mélenchon pour un membre de l’UMP ; je vivais sous une dictature des idées qui aurait fait pâlir Pol Pot : je n’avais même pas le droit de posséder un téléviseur, car de tels objets sataniques faisaient bien sûr partie de la société de consommation et du Grand Capital abhorré…
Parfois, je fuguais en douce, ma fille sous le bras, pour regarder Miami Vice chez les voisins, en rêvant d’un repas au Mac Do, avant de rentrer éplucher les légumes de notre potager…
Le jour où l’Histoire bascula, j’étais couchée, malade, mon petit transistor collé à l’oreille. Je me souviens avec précision de ma joie et de mes larmes.
Ma joie en pensant très fort à Iris, ma correspondante allemande ; des années durant, nous nous étions écrit et avions échangé pensées, coups de cœur et cadeaux… Je revoyais son visage radieux et les petites figurines en bois tourné fabriquées dans le Erzgebirge, ce massif montagneux où elle passait ses vacances ou partait en camp de « pionniers », qu’elle m’envoyait depuis la RDA, depuis Dresde… En échange, je lui avais offert son premier jean, et puis tous ces vinyles des Stones, de Abba… Nous avions, jeunes adolescentes, rêvé en vain notre improbable rencontre…
Mes larmes, car en tant qu’enfant de l’Europe, j’aurais tellement aimé en être, de cette fête autour de la Chute du Mur… Entre une mère de Rhénanie et un père né dans le Tarn, j’avais toujours navigué entre les forêts de sapins enneigés et d’immenses champs de tournesols, entre Heine et Hugo, Renoir et Klimt… J’avais quelques années auparavant rédigé mon mémoire de maîtrise sur « La révolte de la jeunesse en RFA », y évoquant les premiers mouvements alternatifs, les squats, la naissance du mouvement écolo, et j’eusse tant aimé, en cette semaine de 1989, moi aussi, devenir « le peuple »…
Mais non. Même les images de ce bouleversement du monde m’étaient refusées, et ce n’est que de loin que je les pressentis, en ce jour où le mur tomba : l’allégresse et la joie, qui se mêlaient en ce ciel enfin réunifié et qui m’atteignaient jusqu’au fin de ma solitude.

Deuil public

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Actualité

Deuil public

La mort d’Abdelwahab Meddeb et celle de Manitas de Plata, le même jour, pour moi, ça fait beaucoup ! Pas pour tout le monde, bien sûr, parce que l’un, à quatre-vingt-treize ans était un peu oublié et l’autre, n’était malheureusement pas aussi médiatique que certains barbus sanguinaires.
Je me souviens d’avoir écouté en pension sur mon petit transistor clandestin, le 11 octobre 1963, les émissions consacrées à Cocteau et celles en hommage à Edith Piaf, morts tous deux le même jour. Je ne savais pas si je devais être deux fois triste ou si, dans le fond, ce n’était pas une bonne chose de grouper les mauvaises nouvelles pour ne pleurer qu’une fois. Piaf laissait tout de même des disques, comme le fabuleux guitariste flamenco et Cocteau une œuvre artistique et morale comme le grand intellectuel qu’était Abdelwahab Meddeb. Avec cinquante ans de plus, je ne sais toujours pas ce que la disparition de grandes et belles figures publiques signifie pour le commun des mortels qui les a admirées. Est-ce que la notion de deuil public signifie quelque chose de plus ou de moins que celle de deuil privé ? Savoir que cinquante ans après, Cocteau et Piaf existent toujours pour des millions de gens alors que ma grand-mère, morte l’année suivante, ne vit plus que dans le souvenir d’une dizaine de personnes encore vivantes qui l’ont connue, est-ce là une consolation ou, au contraire, matière à s’étonner davantage de la magnifique absurdité de la condition humaine ? Je n’en sais rien.
Manitas avait l’âge d’aller gratter sa guitare chez Saint-Pierre. Et puis sa vie n’était plus très belle. Lui qui avait vendu des dizaines de millions de disques, qui avait flambé dans des voitures de luxe et dilapidé des fortunes avec des jolies filles, n’avait plus maintenant qu’une petite vie étriquée de grand vieillard ruiné. Je l’avais approché du temps de sa splendeur, dans les années quatre-vingt, un soir, où, par je ne sais quelle faveur spéciale, nous avions été autorisés à prolonger une soirée dans l’auberge de Camargue que son clan avait réquisitionnée pour la nuit, après le pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer. Quand sa bande a investi les lieux – une trentaine d’hommes plus noirs que la nuit et quelques femmes d’une beauté provocante – devant les mines patibulaires des gitans, les dîneurs de l’auberge se sont éclipsés. Le patron a dû négocier l’autorisation pour notre tablée de rester discrètement un moment. A-t-il fait valoir que nous étions des juges ou s’en est-il bien gardé ? Quand Manitas a fait son entrée, après que quelques jeunes guitaristes et danseuses eurent chauffé l’ambiance, nous avions fait la preuve de notre silencieuse fraternité. Nous avons même eu la faveur d’un sourire bienveillant de l’homme aux petites mains d’argent. Ensuite, il a pris sa guitare, les femmes ont dansé, les hommes ont frappé des mains et ont chanté et j’ai su que je vivais une des plus belles nuits de ma vie.

«  souvenirs d'été » : Un été sans frein

Ecrit par Luce Caggini le 12 juillet 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

«  souvenirs d'été » : Un été sans frein

« Eté roche d’air pur »…
Vendredi 20 Juin Paris :
Je suis encore à la maison, chez ma mère. Six heures du soir.
Devant moi, recevoir ses murs vibrants en pleine gueule.
Hier à cette même heure je n’avais pas encore réservé mes chambres d’hôtel à Ajaccio. J’étais dans une autre saison où les informations qui me parvenaient se mettaient en quatre pour me dire mes destins les plus fous et les plus secrets.
C’était Aout 1914
C’était l’été 42
C’était le 21 Juin 2014 le jour où l’été de ma vie s’est pris pour un jeune homme avec une tête de printemps.
La première ville où je me suis présentée était dominée par ce que tous ses habitants prenaient pour une grande montagne, l’Adour, que nous appelions le Murdjadjo ou la Montagne des Lions. Chaque été elle avait son heure de gloire avec ses processions de chrétiens, de juifs, de musulmans, croyants, demi-croyants, incroyants, avec leurs paniers de mounas, de figues, de tomates, de pastèques.
Je ne me souviens pas que l’on ait mentionné de bouddhistes, je ne sais même pas si ce mot avait une réalité dans le vocabulaire des oranais. Pieds-nus, en espadrilles, en bottines ou en babouches, c’était les mêmes senteurs, les mêmes pierrailles et par-dessus tout le même ciel.
Comme le petit papillon qui se serait partagé en deux ailes, comme le rabbin dont les prières iraient déraciner deux petites herbes entre deux pierres du mur des lamentations, nouerait pour ne pas les perdre les deux pans de sa chemise de rabbin, la Montagne des Lions pourvoyait chacun de ses grimpeurs d’une mondanité de bénédictions magnétiques d’égale chaleur humaine.
Comme certaine saison qui n’arrive pas à s’en sortir, je n’arrive pas à y entrer dans cet été dont ses trois lettres, é-t-é, sont comme une nouvelle marque de fabrique pour ma vie.

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