Dans ma valise de soie il y a…

Ecrit par Sabine Aussenac le 01 juin 2013. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Dans ma valise de soie il y a…

Imbattable. Je suis imbattable en déménagements, depuis ce jour où l’Éducation Nationale m’a, pour mon premier poste, envoyée civiliser l’Auvergnat… Au gré des mutations au hasard de notre douce France, puis, plus tard, de mes deux mariages et de mes deux divorces, sans oublier mes premiers déménagements dans l’intra-muros de ma chère Ville Rose, j’ai développé de véritables stratégies de combat, élaborant au fil de ces 23 exodes toute une méthode consistant par exemple à envelopper le « fragile » dans du linge, à caler le haut des cartons avec un album ou une BD, recouvrant l’ensemble d’une peluche, déballant ensuite d’étranges miscellanées où une théière voisine avec le Musée d’Orsay et un marsupilami.

Je vous passe la savante numérotation au marqueur de tous les cartons, à chaque pièce du futur lieu de vie étant attribué un numéro dédié, ainsi que le marquage patient des gros sacs poubelles emplis de vêtements finement roulés tels du kloug sous les aisselles avec des étiquettes elles-mêmes couvertes de gros scotch transparent. C’est bien simple : je me suis demandé si je ne devrais pas louer mes services pour aider de pauvres fonctionnaires mutés à économiser une partie du déménagement en « catégorie C », la moins luxueuse, qui revient quand même, dans le meilleur des cas, à plus de 2000 euros hors taxes…

Bon, et en fait, là, je fais la maline alors que je ne sais même pas encore COMMENT je vais, cette fois, passer du point A au point B, n’ayant ni envie de perdre quatre jours dans un fourgon ADA, ni les moyens de dépenser un mois de salaire en entreprise de déménagement lambda…

Mais ce n’est pas de cela dont j’avais véritablement envie de vous parler, entre la grisaille épouvantable de ce mois de mai qui se prend pour octobre et mon appartement qui, en ces temps de grand chambardement, ressemble de plus en plus furieusement à une coloc d’étudiants en médecine débordés par leurs soirées, et de moins en moins à celui de cette prof vieillissante que je suis censée être, réellement.

Non. Je voulais vous parler de ces errements cornéliens de ma conscience, de tous mes gestes d’hésitation cent fois répétés, lorsque je saisis quelque objet et m’octroie, un bref instant durant, un droit de vie et de mort sur lui… Je voudrais vous parler de cet ami bouddhiste qui me sourit doucement en me disant que j’aurai sûrement, cette fois-là, le courage de jeter, et de ce petit livre feuilleté à la Maison de la Presse, qui m’abreuve de maximes prônant le détachement (« Toutes les choses qu’un homme possède le tiennent bien plus qu’il ne les tient »)… Mais aussi de cette photo de mon oncle allemand, en culottes courtes et lunettes rondes, assis avec ses camarades sur le porche de la maison de mes grands-parents, en cette Allemagne si proche de l’Année Zéro qui recommence à vivre, à espérer, à respirer. Et de ma collection presque complète de mes « Alice » et autres Comtesse de Ségur, qui, je l’avoue, a, elle aussi, déménagé 23 fois…

C’est bien simple : il me semble vivre un « choix de Sophie » avant chaque carton… Cette belle robe de satin rose, que Princesse Deux appelait sa « robe qui tourne » et qu’elle a voulu mettre tous les jours chez les Grands de Maternelle (je précise qu’elle se tartinait aussi de rouge à lèvre d’Yves Rocher ; je crois vraiment en l’influence des prénoms. Elle se nomme… Scarlett…), dois-je vraiment la garder, alors que Princesse me bat froid depuis un certain nombre d’années ? Et tous ces livres et albums d’enfants, patiemment accumulés au fil des émerveillements de lecture de mes trois bambins, qu’en faire ? Qui les lira ?

Je ne sais même pas si mes filles auront des enfants, et ne serai peut-être plus de ce monde à la naissance de ceux de fiston… Pourtant, je peux vous réciter par cœur Mademoiselle Lili au soleil, le petit livre préféré de Princesse Un, avec cette lapinette qui fait du thé dans son jardin et se brûle le popotin sur un banc trop chaud, ou Le Bain de Madame Trompette, quand les enfants éléphants font tourner leur maman en bourrique alors qu’elle tente de se détendre ; sans parler du loup de Marlaguette et de la Vache Orange, de tous ces albums du Père Castor, et puis des « imagiers » que Petit Prince dévora, lui aussi, dès un an, sachant tout comme ses sœurs désigner un nombre incalculable de mots avant même que de savoir parler…

Quant à me séparer de mes propres livres de petite fille, cela reviendrait à nier ma naissance. Car je suis réellement née le jour où j’ai appris à lire, quand j’ai compris la double richesse de cette vie que je pouvais à la fois vivre et rêver… Chacun de mes livres a une histoire. Depuis ces livres de la collection verte que ma mamie française m’achetait au « Centre », au centre commercial du quartier Roulandou de Castres, et que je dévorais ensuite d’aussi bon appétit que je dégustais le bon miel de montagne de mon grand-père apiculteur. En passant par mon premier exemplaire du Journal d’Anne Franck, celui avec le quadrillage bleu, celui avec lequel j’ai compris l’ampleur de la Shoah… Il y a aussi ces Fleurs du mal lues et relues à l’adolescence, et les Fêtes Galantes de Verlaine, et L’Éternité de Rimbaud, quand j’ai su, comme une évidence, que la poésie accompagnerait toutes mes routes… Julien Sorel est là, bien entendu, avec Hamlet et Rodrigue, au fond de mon étagère, et comment oserais-je écouter les contempteurs de livres, ceux qui me disent qu’un Kindle ferait l’affaire, et puis qu’un livre, on peut l’emprunter, ou le racheter, ou même le jeter, quand ces êtres-là, les Anna K., les Scarlett O’hara, les Emma B… ont accompagné mes nuits aussi sûrement que des étoiles…

J’exagère un peu, bien sûr. Les Harlan Coben et autres policiers, même les plus passionnants, ne m’ont pas marquée au fer rouge. J’avoue m’être aussi récemment délestée de tous ces ouvrages pédagogiques de toutes manières dépassés par nos différentes réformes, ainsi que de quelques livres universitaires poussiéreux. C’est un peu comme pour les vêtements. Franchement, là, j’applique les principes de toute lectrice de Elle ou Cosmo qui se respecte : tout vêtement non porté depuis deux saisons a droit au repos éternel.

Quoique. Oui, nous le savons toutes : la mode est un éternel retour, etc. Mais bon, là, le choix est moins cornélien. Cette fois, j’ai décidé d’être raisonnable ; non, je ne rentrerai sans doute JAMAIS PLUS dans ce petit pantalon en taille 38 que je trimballe depuis ma boum de terminale !

À propos de ma boum de terminale, tiens, et cette petite boîte indienne, dois-je vraiment encore la garder ? C’est Frédéric qui me l’avait offerte, mon ami Frédéric, et comment pourrais-je jeter ce lien ténu qui me relie encore à cette époque où nous refaisions le monde avant même que de l’avoir affronté, dévorant Kerouac en écoutant Maxime ? Oui, d’ailleurs, vous l’avez deviné, j’ai AUSSI gardé des vinyles… Ce serait un crève-cœur que de les vendre, donner, ou jeter, mes albums qui, eux aussi, ont tous une histoire… Ce 45 tours d’Angie, à la pochette un peu gondolée tant j’ai versé de larmes d’émotion en l’écoutant en boucle… Et puis Hôtel California, et mes Dylan, et Les Crosby, Stills and Nash… Oui, je sais, je sais aller sur You Tube, j’ai vu qu’ils ont vieilli. Mais j’espère aussi les voir en life cet été, au festival Pause Guitare d’Albi – en plein… déménagement !!! – et je donnerai… ma chemise pour pouvoir les interviewer !

Il y a tant de choses au fond de mes armoires… C’est non seulement ma vie qui dort là, poussiéreuse et dépareillée, comme une brocante de province qui aurait oublié d’ouvrir, mais aussi les histoires de mes aïeux, disparates et agitées… Je me sens la dépositaire de plusieurs générations, ayant reçu en partage, au fil des ans, par exemple, le faire-part de décès du petit frère de ma maman, mort outre-Rhin dans les derniers jours de la guerre, ou les lettres du Front russe de mon grand-père allemand… M’en séparer reviendrait à nier leur existence, à oublier définitivement le rire clair de ce bambin de quatre ans qui chantait dans les couloirs de l’hôpital où il est mort d’un cancer du rein – tiens, c’est amusant, en me relisant, je vous partage le joli et terrifiant lapsus que j’avais écrit : « cancer du … Rhin » !!! – et je ne peux pas faire cela au petit Klaus. Quant aux lettres de mon grand-père, elles me sont d’autant plus chères que c’est aussi lui qui m’a demandé de faire « devoir de mémoire », me faisant lire Exodus lorsque j’avais 13 ans… Et si je ne gardais pas les châles au crochets patiemment brodés par ma grand-mère française, j’aurais l’impression de perdre une partie de mon existence, et d’oublier définitivement la belle jeune fille dont j’ai aussi gardé le portrait, cette Marie-Louise au beau regard rêveur…

Mes enfants, mes grands-parents… Et moi, dans tout ça ? Moi qui ne possède, outre toutes ces babioles et autres colifichets, que quelques rares meubles glanés aux Puces et des étagères dépareillées… Ce grand  bureau de chêne où j’écris des romans qui ne sont pas édités, ce baldaquin qui n’abrite que mes nuits blanches et soucieuses, ces canapés griffés par tous les chats ayant accompagné mes errances…

Car je suis la Juive Errante, parcourant le monde chargée de « ma valise de soie », comme ma chère Rose Ausländer, à laquelle j’ai consacré mes recherches autour de la poésie de la Shoah :

« Mit meinem Seidenkoffer

reise ich in die Welt…“

Heimatlos

(« Avec ma valise de soie

Je voyage à travers le monde… »

Apatride)

Et dans ma valise de soie il y a : la première grenouillère de mon Petit Prince ; cette belle toile sur laquelle un aquarelliste estival a représenté mes Princesses, en vacances à Luchon ; mes « cahiers de cinéma », dans lesquels je collais des images de Télé 7 jours et écrivais des critiques de films, de 8 à 16 ans ; le gong qui accueillait les visiteurs dans la maison de mes grands-parents allemands à Duisburg ; la tapisserie de la Licorne ramenée de mon séjour de deux ans en Belgique ; la veste que ma mère portait lors de ses randonnées en vélo à travers l’Europe, durant lesquelles elle a rencontré un jeune Français qui ressemblait à Alain Delon, elle, la petite Romy Schneider ; le faire-part des Noces d’Or de mon tonton français ; des centaines d’albums photos ; mes cahiers de poèmes, ceux que j’écrivais à 15 ans.

Et un ordinateur.

Dites, vous m’aiderez à porter ?

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

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