Entretien entre un oiseau en cage et un oiseau en Mongolie

Ecrit par Luce Caggini le 05 octobre 2013. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Entretien entre un oiseau en cage et un oiseau en Mongolie

Voici comment un monarque de papier devint un chameau dans le désert, et comment Yacine Kateb vint en aide à son petit oiseau meurtri.

– L’oiseau

Maintenant que je suis une montagne en nomaderie musicale en sol dominante majeur, je peux enfin me gargariser de trois petits coups de jus de raisin.

Jusque-là ma musique a été un chant artistique d’amusement venant d’un pénible exil de ma terre de naissance annihilant balayant toute la douceur de ma flamme. Estomper ma radieuse jeunesse a été une mise entre parenthèses à laquelle je me suis appliquée depuis trente ans dans une petitesse de vie.

Mais dans le même temps une mémoire insaisissable comme un univers en extension donnait à ce passé ensoleillé une dimension sans limites. Avec quelques notes de la première arabesque de Debussy j’ai trois ans, je suis sous le piano de ma mère. C’est un piano droit, un Gaveau qui va me suivre pendant toute mon adolescence. Oran, Constantine d’Ouest en Est, l’arabesque l’arabe, la musique, l’entrelacement de mes jeunes années avec la douceur et le caractère d’un pays fait pour moi, qui a engendré la femme que je suis, enfin une femme de chez moi.

Mais être une artiste et mener la vie de compétitrice marginale engluée dans le mariage c’est comme partir en avion sans son billet et sans un sou.

Kateb Yacine :

– Donc tu as été une chamade de séductions ; à mon avis tu es engluée dans un système de numéros de maris sans caractère et sans vraie compréhension de ta nature mais enfin tu as ouvert les yeux et tu as le choix d’être toi même. Viendront les heures de la nourriture où même le Mur des Lamentations sera Mur des Joyeusetés car plus rien ne peut plus t’arrêter, même le temps est venu à genoux te dire ma chère Luce tu es une imaginative entretenant même le vent de la pureté quand la mort amène la désolation dans les montagnes de Kabylie.

– L’oiseau

– Amène-moi au pays qui me ressemble, donne-moi enfin la magnifique et rare Andalousie de mes vingt ans mène moi sur la route des médinas, dans les mosquées du Prophète qui chante les vers du sonnet de Pétrarque et laisse ma chair murmurer dans la nuit parée de toutes les douceurs d’une Kabylie unique dans sa beauté venant de montagnes du Djurdjura.

Kateb Yacine :

– Ma chère Luce nous menons l’histoire imprévue de ta vie dans le sens étonnant des envers de la vie des mourants c’est-à-dire dans le sens du vent du Sud parfumé des orangers de ton enfance dans la belle plaine de Oued-el-Kheir.

Mon âme innommable, mon âme en or, mon âme énorme, mon âme morte, mon âme roumaine, mon âme inoubliable nourrie de tes artistiques numéros de nostalgie a été verrouillée depuis longtemps dans ton sein peut à peine venir à bout de nuées de désirs car rien n’est plus désirable que mon Algérie natale.

– L’oiseau

– En effet mon cher Yacine, rien n’est plus désirable que notre beau pays dans le monde. Mon immense coma a été généré par trois tracasseries : mariage de raison, mariage d’amour, mariage de montagnes d’ors mais dorénavant je désire que tu me donnes le mot clef pour réunir ma vie à mon amant, amant de papier amant de muraille, Bérézina de mes nuits, amateur de narguilé ou nuit de monarque sans danse du ventre ou nuit de léthargie.

Kateb Yacine :

Ma chère muse de quatre sous, mets tes lunettes et regarde par le trou de la serrure et tu verras le monde en transes en attente de ta prodigieuse violente immensité à démonter la monstrueuse mécanique de fabrication d’un amant de papier. Donc un, ne lui mène plus la magicienne sur un plateau, deux, laisse le chameau dans le désert sans nourriture pendant un mois, et trois ménage la chèvre qui sommeille dans la montagne de Monsieur Seguin.

Ainsi Si Mohamed le Prophète parlait à une oiselle des Monts du Djurdjura.

A propos de l'auteur

Luce Caggini

Luce Caggini

Peintre. Ecrivain

Histoire  de  Luce  Caggini

Ma  biographie  c’est  l ‘histoire d’ un  pays, l’Algérie  coloniale qui m’a vue naître où j’ai grandi, l’Algérie indépendante qui m’a déconstruite.

Au fil du  temps s’est  édifiée en moi cette force  grandissante, réparatrice , bienfaisante qui me  nourrit d’ un  nouveau  sens de mon histoire.

Toutes ces années passées entre deux  rives, sans jamais accoster.

Dieu  merci, on avait des photos.

Le  moindre détail revenait réveiller la mémoire dont on ne savait plus si on voulait la garder ou l’expulser.

Je vis aujourd’hui dans une maison confortable, entre des murs épais, « Ma terre dans la tête  »  dans un lieu sans nom, peuplé d’ombres.

Un souffle d’air chaud me transporte mieux  que  ne le ferait un « Mystère-Falcon 20 »

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