Henri et Francesca…

Ecrit par Martine L. Petauton le 09 novembre 2013. dans La une, Souvenirs, Musique

Henri et Francesca…

 

C’était dans ces années 70, avant la déferlante Mitterrand. Un temps d’une Droite qui restait dure, en voulant louvoyer… avant la libération des radios, où on n’écoutait ni le Potemkine de Ferrat, ni le Parachutiste de Maxime, pour cause de censure. Bien autre chose que « la Gauche molle, et l’autoritarisme de Valls » !

C’était avant les CD, qui, pour nos jeunes, signent déjà une certaine Préhistoire. Le 33 Tours, le Vinyle, son odeur, quand on le sortait de la pochette ; la couverture, souvent belle, en noir et blanc parfois, silencieuse, évidemment, plus qu’un clip. Le disque nous laissait imaginer, rêver à notre guise. Il fallait retourner l’objet, pour lire, à la loupe, le texte des chansons… un autre monde ! Tout ça traînait, sur le bord d’un canapé, pas loin d’un cendrier – on fumait encore –, ou, à la rigueur, perché sur un coin de bureau, au milieu de copies en voie de correction – on était – presque – tous enseignants… Mettre un vinyle, était une façon d’être ensemble, une culture, pour ainsi dire ; une gestuelle qui nous fait sourire avec la nostalgie qu’il sied, quand on la croise dans un vieux Sautet.

Je crois que ces concerts – et les disques qui ont suivi – étaient organisés par un « Peuple et culture » florissant, à Tulle, dans l’ombre encore largement portée du Parti Communiste – c’était avant Hollande.

Coup sur coup, on a découvert, et Henri Tachan, magnifique, tout en noir, attaquant a capella, et, un peu après, Francesca Solleville, superbe, toute en noire, elle aussi… une magie. Puis, suivra, Marc Ogeret.

Les deux, Henri, Francesca, déjà, en gloire, auprès d’un public militant, moins connus que Ferrat, Greco, ou Nougaro, creusant pourtant un sillon étrange, entre chanson populaire et ballades à texte ; portant haut ce drapeau de la chanson engagée, qui fait – je sais – hurler un de mes miens amis, mais, pas moi, qui accepte le genre, comme un registre d’expression, qui aime retrouver là, l’état d’une opinion, un parfum de « temps que l’on aurait perdu »… chez moi, une pratique avant tout d’historienne, de militante, aussi. Avec Solleville – son père ne fut-il pas fondateur italien de la ligue des droits de l’homme –, on nous parle de La complainte d’Angela Davis, d’Hiroshima, de La chanson d’Irlande, mais c’est un Guillevic, un Fanon, un Coulonges qui ont préparé la pitance… Le drapeau est signé Neruda ; Face à la porte en fer, Nazim Hikmet… « six femmes étaient là, face à la porte en fer… l’une était debout, cinq assises par terre ».

Le risque, en matière de chanson engagée, réside dans le ridicule, ou même le grotesque, quand ce n’est pas la gêne, d’une prise de position, qui, a postériori, n’est plus validée par l’Histoire, l’éthique ou la morale – et, là, évidemment, on est au-delà du simple ridicule. Sauf, à avoir – comme Solleville – pris le parti de la poésie, du texte, du souffle… « femme barricade au-delà des ans… femme barricade pour tous les mendiants… de la Butte rouge au bagne là-bas… pour cette Commune que je porte en moi… Comme une blessure… Louise Michel d’un rêve présent… Louise Michel d’un autre printemps… »

Chez Tachan, autre chose. « Un autre Brel », disait-on. Dans ses textes, c’est une société – on ne disait pas encore de « bobos » – affichée post soixante-huitarde, urbaine et révoltée, encore dans l’aisance, même si menaçait le chômage de masse. On rêvait en termes de Droits – des femmes, des ouvriers, des abolitions – la peine de mort existait encore pour une pincée d’années… On vibrait – c’était avant le Sida : « entre l’amour et l’amitié, il n’y a qu’un lit de différence » ; La chasse faisait se lever des salles d’anti-beaufs, que dessinaient ailleurs Cabu. Poésie, émotion, toujours, et la voix la plus chaude du monde : « la vie, ça tient dans une paume, ça résonne comme un psaume, mais ce n’est qu’une java, la vie… la vie, à peine éclose, on dirait une rose, mais ce n’est qu’un dahlia, la vie… même si pour l’enfance, c’est plus beau que Byzance, c’est toujours Carpentras… la vie… »

Je me souviens encore du silence de la salle, et de la reprise par quelques uns – un recueillement de fidèles d’une drôle d’église ; une chaude famille de ces temps de « Programme Commun », peut-être ; des valeurs partagées, tout simplement : « ma femme… tu es la bouch’ des pauvres qu’on musèle… le poing tendu des manchots, des rebelles… et, puis, socialement parlant, on ne ressembl’ pas à ces Durand, qui cocoriqu’, qui marseillaisent, l’habitude a beau faire sa cour, notre petit’ patrie sur cour, c’est un vieux sentier de Corrèze… »

Car, ce qui fascine, qui marche, dans la chanson engagée – de ces époques-là (ne parlons pas de celles, en période dangereuse, qui validaient plus qu’un simple message) – c’est sûrement le ciment, l’effet-chaleur du groupe, la panoplie qui identifie et permet de se retrouver entre soi. Le passeport. Et, combien, ainsi, de Ferrat, de Montand, du magnifique Moulou, pourrions-nous siffloter, échanger, en un clin d’œil générationnel, quelques vers… T’étais où, quand Maxime ? T’avais alors la barbe ? Ah, oui, sur cette photo, toi, et ton jupon à fleurs !

Notre bagage, notre patrimoine, la guitare et les mots de Francesca, d’Henri… 81 et 74 ans, à présent… On les a tant aimés…

 

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (3)

  • Aussenac Sabine

    Aussenac Sabine

    11 novembre 2013 à 11:51 |
    Martine, ou comment me faire pleurer un 11 novembre, pour autre chose que nos Poilus, et que les soldats des autres nations désunies...
    J'ai regardé qui avait écrit le texte, mais je m'en doutais...MERCI. Je partage sur tous mes réseaux, et fais écouter à mon fils...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    10 novembre 2013 à 07:40 |
    Merci de parfaire mon éducation musicale : toute honte bue, j'avoue que j'ignorais jusqu'au nom de ces interprètes...

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    • Martine L

      Martine L

      10 novembre 2013 à 09:53 |
      C'est que, cher JF, " en ce temps-là", on ne devait pas fréquenter les mêmes cercles ! ni, politiques, ni du coup, artistiques, dans ce cadre de la chanson engagée.... sinon, vous n'auriez pu que vibrer aux " fêtes de l'huma" ( " le Pont des Angles" en Corrèze) et autres " fêtes de la rose" ( notre cher Chamboulives, d'ici)... nous étions militants et marcheurs de certaines pages d'Histoire, que sans doute, vous n'avez pas de la même façon en mémoire... Mis à part, ça, le talent des textes de Francesca et d'Henri aurait dû faire frétiller votre oreille avertie ; honte à vous !!!

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