Le passage des grues…

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 novembre 2017. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Le passage des grues…

A peine quelques jours après Toussaint. Un temps hésitant entre quelques gelées blanches saupoudrant au matin les jardins délaissés, et – sur le coup de Midi-nouvelle heure – des éclats bleus incroyablement tendres en ciel bourbonnais. Encore l’automne ; c’est ce que disent tous les feuillus du vieux Massif Central, dans l’arrogance de leur parure été indien – le plus beau de la France, en ce moment, est là. Pour autant, depuis peu, la douceur nous quitte, comme à regret ; dans les rues du village de mon enfance, les manteaux, quand ce n’est pas bonnets, haussent du col.

Cimetières, ce matin – la « tournée », comme on en sourirait presque – Deux cimetières, à peine éloignés d’une petite dizaine de kms ; les deux familles, paternelle, là, maternelle, ici. Les parents – nous attendraient-ils ? – dans du granite rose…

Elle m’accompagne, ma si jeune tante d’à peine 20 ans mon aînée, si pleine de rires et de mémoires impeccablement convoquées, si alerte qu’elle est définitivement ma contemporaine, mon amie, ma copine ou pas loin, jamais un bout – un reste – de famille qui marcherait loin devant… Enfin, par moments fugaces et face au temps qui passe, ça me traverse que peut-être, hélas, si ; elle est aussi cela.

On a redressé quelques pots de ces fleurs si particulières que sont les chrysanthèmes, ceux des riches ou voulant le paraître, ceux, modestes, d’une présence émouvante. Un rite, une société, ses liens, son sens.

Elle a donné sur le côté, en parlant d’autre chose, un coup de balayette ; on a constaté que de la mousse attaque – à peine – « mon » caveau, et une fois de plus elle a demandé : « ça fait combien de temps, déjà, ton père ? ».Puis on a tourné de tombe en tombe, de celles d’anciens du clan familial, dont elle ne se lasse pas de me retracer la chronologie, de voisins, d’amis qu’on avait perdus de vue, et qu’on retrouve là, dessous, comme une mauvaise plaisanterie qu’ils nous feraient encore, si loin des bancs des petites écoles, où nous étions ensemble dans l’autre bout du siècle dernier.

On baisse le ton, sans chuchoter pourtant ; la voix des vivants dans ce champ de morts est totalement étrange ; il y a le silence, et il y a celui-ci…

Elle, elle a un autre cimetière, là-bas, en bordure de Berry ; son mari et son fils, le garçon si vivant dont la jeunesse fut fauchée un soir sur la route. Elle m’avait dit un jour, comme vérité sur laquelle on ne reviendrait plus : « tu sais, tant qu’on n’a pas franchi les portes du cimetière pour ses enfants, on n’a rien traversé ».

Ce devait être pas loin de midi, quand, boucan subit et surprenant défonçant le silence, les grues sont passées – un V striant le ciel là-haut, en rangs bien ordonnés, en cris économes répondant sans doute à quelques obscurs ordres de marche. Le cri des grues, à deux pas de l’hiver entrant : incroyablement fort et presque dérangeant, le même de saison froide en saison froide ; la force de la Nature, celle qui pèse aux épaules et nous en impose.  On a levé les yeux : les grues cendrées, quittant nos terres pour rejoindre le sud, jusqu’à l’Afrique. Magnifiques grands échassiers au plumage poivre et sel, grandes pattes tendues aux vents ; itinéraires mystérieux, rituels immuables. On dit que leur passage annonce l’arrivée du froid, presqu’à l’heure près, disaient les anciens. Comme toute migration animale, c’est de l’ordre du bon sens : le froid et la pluie poussent à partir, trouver un climat plus aimable et surtout la nourriture. On le sait depuis nos enfances, mais chaque fois, on s’en étonne :« ces animaux, quand même ! ». De fait, le lendemain, la neige allait tomber en Auvergne. Ce midi-là, au-dessus des granites et des croix, barbouillés du jaune des fleurs encore fringant attendant le premier vent pour mourir, leur cri entre victoire du départ et sanglot de l’abandon était finalement la vie même : accepter – nature, et notre mode de vie – qu’on renonce une fois encore à l’été. Mais ce passage des grues, en ce lieu, annonçait des renoncements d’une tout autre ampleur, et nous fit balancer, chacune en soi, entre serrement du cœur et volonté de sagesse…

En refermant le portail rouillé – qui n’a pas dans l’oreille le grincement d’une porte de cimetière ? – elle a dit, sans attendre aucune réponse :« et voilà, nos morts, on les laisse… ». Les grues étaient déjà beaucoup plus loin.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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