Le poste de maman

Ecrit par Sabine Aussenac le 23 mars 2013. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Le poste de maman

Somme toute, je ne pouvais trouver meilleure introduction à ce texte-là que mon petit hommage récent, Le poste de papa, écrit à l’occasion de la Journée Mondiale de la Radio…

Hier, je me suis dit que le titre serait donc trouvé : Le poste de maman ! Car somme toute, nous aussi, les filles, les femmes, les vieilles dames, nous écoutons la radio. Peut-être même davantage que vous, Messieurs.

Nous écoutons la radio le matin, lorsque nous nous levons, souvent, dès l’aube, avant la maisonnée, pour préparer le p’tit dej’ des enfants ; nous écoutons la radio dans la voiture, en les amenant à l’école ; nous écoutons la radio dans la journée, lorsque nous sommes « femmes au foyer », ou, plus tard, retraitées. Et, statistiques obligent, vous en conviendrez, nous sommes, à cet âge, plus nombreuses que vous… Nous écoutons bien sûr encore la radio en fin de journée, dans la voiture encore, ou en préparant le repas tout en surveillant les devoirs. Et puis encore le soir, en faisant la vaisselle, en préparant le repas du lendemain, ou, peut-être en faisant du repassage.

Je ne vous ferai pas l’affront de vous demander, Messieurs, où vous vous trouvez pendant que nous vaquons à ces tâches-là… Je me contenterai de reprendre cette vieille blague qui me fait toujours rire :

– Tu connais le masculin de « debout dans la cuisine » ?

– Non

– C’est « assis devant la télé »…

Bref : la radio, nous l’écoutons autant que vous, nous l’aimons autant que vous.

Elle nous accompagne, nous fait sourire, rire, chanter, danser, réfléchir, nous distrait, nous soutient ; la radio, c’est un peu notre auxiliaire de vie quotidienne.

Seulement voilà : nous sommes de plus en plus nombreuses à nous demander quelle station écouter, puisque… vous semblez, Messieurs, avoir la main mise sur les programmes, sur les programmations, et, bien entendu, sur les postes à responsabilité et les emplois non précaires…

Combien de fois ai-je, les mains pleines de mini Mir, tenté de changer de station à l’heure où des millions de Françaises, comme moi, sont dans leur cuisine, un œil sur la dictée du lendemain de Jojo, un autre sur la machine qui finit d’essorer le jean de Camille, un troisième sur le minuteur du four, mon autre main tenant un portable sur lequel nous écoutons, au choix, un message de notre mère nous ordonnant de la rappeler séance tenante, ou un appel furibond de notre boss nous intimant de rendre le dossier tartempion pour demain 9 h ???

Combien de fois, oui, ai-je ainsi navigué à l’aveugle sur la vieille radio de la cuisine, et ai-je entendu des hommes, plusieurs, parler assez fort, sur un ton excité, de choses auxquelles je n’entends rien, ne comprends rien, qui forment à mon oreille, les bons jours, une sorte de bruit de fond me rappelant vaguement la météo marine et ses mystérieux « Iroise » et autres « Hectopascals », lorsque les noms de certains joueurs de foot, que j’orthographie à ma façon dans ma tête, se fondent, entre les pâtes à égoutter et le linge à étendre, dans de mystérieuses miscellanées, au gré des clubs, « poules » et autres équipes ; mais qui, les mauvais jours, quand je suis réellement épuisée après mes quatre heures trente de trajet et ma journée de travail, me donnent envie de jeter ma radio contre le mur, tant les hurlements des supporters et des commentateurs de direct ou les bavassages vains de ces hommes parlant à des hommes font BONDIR la femme que je suis, et qui, par exemple, dans cette tranche horaire-là, entre 18 et 21 heures, ne peut que s’énerver entre les « intégrales foot » et autres « On refait le match »…

Car soyons honnêtes, Messieurs, et Messieurs les Directeurs de stations : entre les émissions entièrement dédiées au foot de certaines radios, plusieurs heures durant, et/ou les « soirées spéciales » que même ma radio préférée, France Info, organise le samedi, sans parler des samedis après-midis que d’autres stations consacrent aux divers multiplex, que nous reste-t-il à nous mettre sous la dent ?

Jusqu’à 18 h, sur Europe, oui, nous pouvons rire avec Ruquier et sa bande de joyeux drilles. Mais le samedi, par exemple, RTL est entièrement investie par le sport, depuis les courses, à 18h30, jusqu’au multiplex, en passant par ce match qu’on « joue », puis « refait »…

La chaîne la plus atrocement masculiniste, je n’ai pas honte à employer ce mot, est sans conteste RMC, qui nous offre le samedi, de 14 h à 22 h, son « Intégrale sport », et, en semaine « l’Intégrale foot » à 17 h, puis le « Larqué foot », et même, cerise sur le gâteau, une « after » foot. D’ailleurs sur cette station ne sévissent que des hommes, du tonitruant JJ Bourdin qui fait plier même les politiques à l’indécrottable Moscato… La seule femme occupant RMC est cette chère Brigitte, que j’écoute, je l’avoue, lorsque je suis en vacances ou en arrêt maladie, histoire de ne pas perdre la main, du fin fond de ma pré-ménopause…

Oups, excusez-moi, Messieurs, j’ai dit un gros mot. J’ai parlé d’un « truc de bonne femme ». Mais vous savez, euh, comment vous dire ? Nous sommes certes des corps, pour la plupart absolument craquants jusque vers la trentaine, puis assez utiles pour porter vos enfants, avant de nous transformer en cougars plus ou moins hors d’usage, mais… nous avons aussi autre chose qu’un sexe ! Nos oreilles fonctionnent hyper bien, et relient les infos, comme pour vous, directement à nos pauvres petits cerveaux de blondes…

Et je peux vous affirmer une chose : Imagineriez-vous, Messieurs, un seul instant, qu’il existât une, oui, une seule chaîne de radio où ne séviraient que « des bonnes femmes » (et, dans un tout petit créneau horaire, un mec qui viendrait vous parler de cul) ? Imagineriez-vous une radio où, TOUTE la journée ou presque, ne séviraient au micro que des nanas, qui parleraient de trucs de nanas, pour les nanas, avec des nanas. Que des nanas.

Et que, quand vous tenteriez de zapper, une main sur votre portable, le soir, bien coincé dans les embouteillages, porte de Bagnolet, et l’autre dans votre attaché-case pour vérifier un dossier, vous ne tombiez QUE sur d’autres stations où d’autres nanas parleraient encore de trucs de nanas ???

D’ailleurs, c’est quoi, un truc de nanas ? Réfléchissons un instant à ce qui constituerait le pendant féminin d’une radio comme RMC ?

Une radio où des filles parleraient toute la journée de fringues et de maquillage ? Dans une sorte de Fashion Week perpétuelle – mais attention, hein, SANS Karl Lagerfeld !!! Dans ce monde-là, il n’y aurait QUE des créatRICES de mode… – ? Ou bien une radio dédiée entièrement à la cuisine, dans une immense émission à la Top Chef ? À moins que ce ne soit une radio de débrief psychologisante, sur laquelle des psys de comptoir viendraient prêter jour et nuit une oreille bienfaisante à des auditrices angoissées ?

Mais non, Messieurs, vous savez bien que c’est impossible, tout cela. Même en rêve, même dans un univers « inversé », ce ne serait pas pensable !

Pourquoi ?

Parce que nous, les femmes, nous ne nous intéressons pas qu’au sport, qu’au foot, qu’à la mode, qu’à la cuisine, qu’à la psychologie…

Parce que nous, les femmes, nous sommes des êtres complets, capables à la fois de porter vos enfants et de les éduquer, tout en travaillant et en ayant des loisirs. Nous faisons du sport, mais nous lisons, aussi. Nous faisons du shopping, mais nous jardinons, aussi. Nous chantons dans des chorales mais nous faisons le ménage, aussi.

Parce que nous, les femmes, nous vous respectons, depuis la nuit des temps, enfin, plutôt contraintes et forcées que de gaité de cœur. Mais jamais au grand jamais nous n’avons encore osé VOUS imposer nos lois, nos diktats, nos règles.

D’ailleurs, dans le journalisme comme ailleurs, de l’autre côté du poste, même en dehors des émissions de foot, c’est encore vous, Messieurs, qui êtes aux commandes… Combien de Bruce Toussaint, Jean Leymarie, Bernard Thomasson, pour UNE Pascale Clark ? Les statistiques ne mentent pas, là non plus, mais des sociologues se chargeront bien mieux que moi de décrypter l’impitoyable « plafond de verre » qui, dans les médias comme ailleurs, empêche les femmes d’accéder aux postes à responsabilité…

Ce que je voulais dénoncer, à quelques jours de la Journée de la Femme, c’est cette chape de plomb footballistique qui sévit depuis des lustres dans les grandes chaînes françaises, et qui nous oblige, à certaines heures, à n’avoir d’autre choix que d’écouter de la musique ou des émissions souvent chapeautées, elles aussi, par un homme ou par son staff d’hommes…

Ce que je voulais dénoncer, c’est ce manque ABSOLU de parité culturelle et journalistique, c’est cette mainmise honteuse des hommes sur le monde de la radio, c’est cet asservissement des femmes qui acceptent cela depuis des années, c’est cette situation qui nous met une burqa dans les oreilles.

Et je lance un appel : à quand une radio de femmes, pour les femmes, par les femmes, avec les femmes ?

Inventons-là !

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

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