Les années Astérix

Ecrit par Martine L. Petauton le 24 mars 2018. dans La une, Souvenirs, Littérature

Les années Astérix

Annie Ernaux, la grande, nous a offert un jour Les Années, sobre et somptueuse somme d’une vie traversée au quotidien par les grandes vagues de l’actu, parfumées de ces choses minuscules du temps, qui marquent la mémoire.

Cela passe forcément dans l’esprit, quand au cœur de l’hiver 2018, on ouvre comme moi, le xème album (La Transitalique) de ce cher monde d’Astérix, mesurant le bout de chemin fait, 38 albums après le premier – Astérix le gaulois, paru en Octobre 1961, prépublié dans le Pilote du 29 Octobre 1959 ; j’avais 10 ans –  BD découverte, un peu plus tard, un été camarguais ; je devais être en 4ème. Je me souviens que dans le même élan, on me fit entrer dans le monde de San Antonio, et celui des saga de Troyat ; c’était donc une année d’exception.

Des modes vestimentaires, des coiffures, émaillant le chemin – mes années-chaussures, ou chapeaux, mes années-sauce gribiche, pourquoi pas ! des chansons, des musiques évidemment (voir nos émotions autour de Johnny), et des lectures. Rituels, qu’affectionnent particulièrement les mémoires affectives ; gens, lieux, Astérix pour moi, Tintin le grand, pour toi…

Alors comme les cailloux de Poucet, les années Astérix ; une vie ou pas loin. Je n’ai pas vérifié mais il me semble qu’Uderzo et Goscinny nous donnaient leur cadeau quasi tous les 1 an et demi ; pas forcément Noël.

Tellement réussis, coïncidant à la bulle près, avec nos attentes, « les » Astérix. Un patrimoine, qu’au début je partageais avec mon frère (ma mère alternait l’achat pour l’un, puis l’autre) ; un jour de guerre, j’avais même tenté de déchirer le sien… je crois qu’il m’en veut encore. Ayant eu le bon goût d’épouser ensuite un Astérixphile, les deux héritages ont rejoint la communauté et reconstitué la collection. Dois-je avouer que notre fils, élevé lui aussi dans le petit gaulois vindicatif, a emprunté puis remis dans la bibliothèque familiale les albums lus, sans jamais les prêter ailleurs – interdiction colérique et maniaque des parents !

Au bout de ma vie, ils sont tous là, dans mon bureau ; je range le 38ème en libérant de la place pour ceux qui ne manqueront pas de suivre. C’est moi qui ai la garde de ce trésor quasi toutankhamonien, et j’en perçois la conscience (aiguë) du sacré dans ce rôle de conservatrice. Nous ne sommes pour autant pas collectionneurs et ne partons pas dans les foires aux livres, chercher la perle rare, parue en… non, nous les aimons, nous les lisons, et relisons, nous en prenons soin, nous nous régalons. C’est tout. Chaque grippe hivernale voyait notre gamin – et moi, itou – ramper jusqu’aux Asté pour passer ces heures qui s’étirent entre mouchoirs et langueur tiède.

Comme ceux que j’ai préférés, c’est un « tous » enthousiaste de gamin aux manèges, je vais seulement m’attarder sur le petit dernier, une pépite s’il en est ; l’exercice étant, depuis la mort des pères fondateurs, plus que difficile. En cela, la démarche choisie aurait pu être casse-gueule, faire fuir les adeptes (il y a de la secte dans le genre amateur de série). Les premiers albums orphelins, du reste ont été observés, pas moins que par d’autres plus autorisés, à ma loupe hargneuse – là, c’est plus faible, là, ça se répète, bref, c’est moins bien, comme on reniflerait l’ersatz… et puis – cet album le confirme – telle une vigne, le travail s’est peaufiné, a retrouvé sa source, et su la mettre en valeur. Bravo à Jean-Yves Ferri pour ses textes et aux dessins de Didier Conrad, à leur façon élégante et touchante de s’effacer derrière les grandes ombres fondatrices. Talents majeurs que le leur. Le succès de l’entreprise souligne du reste la qualité du chemin choisi. De nouveaux Astérix avec de vrais Goscinny Uderzo, morts dedans ? Que non pas ! Vivants, et définitivement, vous voulez dire !

La prouesse est saluable : faire vivre à l’identique ces gaulois irréductibles dont l’analyse – savante – peri-politique a été maintes fois tentée ; mimiques, expressions valant repères intemporels – ils sont fous, ces romains ; non, Obélix, tu n’auras pas de potion magique ! Je t’ai dit mille fois que tu étais tombé dedans étant petit ! Lieux, entre Bretagne et reste du monde, cieux – celui, qui clôt le banquet de chaque album, autour du barde muselé. Vaste, remarquablement dessiné à l’arpent près, monde romain – celui d’Auguste plutôt que de César, mais qu’importe, ses usages, ses façons, son peuple, ses sénateurs et bien sûr, ses légionnaires. Astérix ! tellement riches que combien de Projets pédagogiques ont été menés en Histoire, français, et bien entendu, latin ! Nous en fûmes, pour, je crois, le plus grand bonheur des petits et des professeurs. J’ai souvenance d’un 6ème qui récitait par cœur des pages entières du fabuleux album !

Ce Transitalique 17/18 est remarquablement réussi, car il condense, ranime, tout ou presque de ce qui fait « un Astérix ». Une structure, une sorte de manuel si loin de l’origine. Un jubilé pas moins !

L’aventure, genre quête, des personnages qui dominent le monde mais vont se faire avoir par plus petits qu’eux ; une morale. Le sujet décalqué au détail près et transféré d’un temps à l’autre – ici, une course transatlantique, les parfaits bons mots – la sibylle a dit que j’allais devenir un grand aurige* un conducteur de char de course – ah, ah ! Elle te charrie ! Les infos savantes en bas de pages, les noms – le meilleur des Asté – Coronavirus et son fidèle Bacillus. Le jeu sur les alphabets du monde romain, du gothique aux hiéroglyphes imagés. Enfin, les bagarres, la potion, évidemment. Chacun trouve son brouet dans Astérix, même s’il est préférable de savoir bien lire, et de porter dans sa besace ce qu’il faut d’histoire romaine, pour goûter le plat à la hauteur de son niveau, car c’est de l’éminemment gastronomique dont il s’agit.

Et puis l’affection – l’amour ! qu’on leur porte depuis si longtemps… les chamailleries Astérix/Obélix, les foucades amoureuses du porteur de menhir, Idéfix inversement proportionnel à son maître, Falbala et sa traîne, et Abraracourcix sur son pavois – j’aimais particulièrement sa Mimine de femme – la sagesse du génial Panoramix, et nos préférés en camp romain. Tout, quand on vous dit tout !

50 ans après Mai, et plus d’années encore après le premier coup d’œil malicieux du petit « gaulois teigneux », magistral ancêtre bienveillant, se dire en ouvrant l’album de cette année, qu’il est un pays qui a inventé Astérix, finalement, le bien que ça fait !

 

Astérix et la Transitalique, Editions Albert René, 2017

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 mars 2018 à 13:15 |
    Ah ! Le Pilote des années 60 ! (De la fin des années 60, pour moi, né précisément en 60), où j’ai découvert tant de héros (Astérix, Lucky Luke, Barbe-Rouge, Blueberry, etc.)…Dans ma petite enfance, j’aimais bien Astérix, mais je préférais Tintin (tiens ! Déjà un tropisme belge ?) ; la référence constante à l’actualité, dans Astérix, (exemple : « Le domaine de dieux », référence aux « grands ensembles » des décades 60-70), dont l’anachronisme est l’un des ressorts essentiels du comique, m’agaçait un peu : au lieu de rire de bon cœur, je me focalisais plutôt sur l’erreur historique, acribie précoce du futur intellectuel…
    Mais – mutatis mutandis – mon fils, lui, adore Astérix et pas Tintin !

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