LES DURIN, LA SAGA - 5 -

Ecrit par Patrick Petauton le 23 février 2018. dans La une, Souvenirs, Histoire

La vie au domaine, un système autarcique.

LES DURIN, LA SAGA - 5 -

Si on se réfère aux fiches de recensements,  on  ne trouve que peu d'artisans dans le bourg de Lignerolles, en ce XIXème siècle où la population est surtout constituée de vignerons et d'agriculteurs. Aucun épicier, boucher ou boulanger ; ceci n'est pas le fruit du hasard mais la conséquence d'un mode de vie particulier.

    En effet, les hommes de la terre vivent repliés sur eux même et  produisent ce qui leur est indispensable, la nourriture, le chauffage, la matière première de leurs habits et parviennent même à fabriquer certains outils.

 

     Les produits nécessaires à l'alimentation proviennent tous de la ferme et sont variés : nombreux légumes, fruits venus du verger, volailles, lapins domestiques, cochon tué une fois par an, dont la viande salée aide à  passer l'hiver sans problèmes. Le lait des vaches et des chèvres permet  la production de beurre et  de fromage. Le dessert n'est pas oublié, car plusieurs ruches assurent la production d'un miel excellent.   Le vin pressé sur place est bien présent – lequel ? toutefois - à la table de ces agriculteurs également vignerons.  « Il y avait à l’époque beaucoup de noix, me confiait Jean Durin, nous les récoltions pour les porter chez l'huilier afin d'avoir de l'huile ».Totalement gelés au cours d'un terrible hiver, les nombreux noyers des ravins du Cher devaient presque disparaître à jamais.

   Confiés aux soins du proche meunier, le blé et le seigle permettent  la confection du pain qu'on arrive à conserver plusieurs jours. Une  fois par semaine, le pétrissage et la cuisson dans le grand four de la ferme étaient  la tâche de mon jeune grand père qui devait ainsi nourrir sept personnes.

    Indispensable ,il n'est bien que le sel qui doive être acheté.

 

  Plantées de chênes, frênes, ou autres feuillus,  ainsi que les fruitiers, les haies des nombreuses petites parcelles nécessitent un élagage régulier ;  le  boiscoupé ne sera pas perdu ; devenu sec, il assurera le chauffage de la maison durant l'hiver, qui peut parfois être long et rigoureux. Honte à qui n'a pas prévu suffisamment de bois ; semblable à la cigale de la célèbre fable, il ira chez son voisin emprunter quelques bûches.

 Si un arbre doit être abattu il sera débité en planches destinées à la fabrication de coffres ou de meubles grossiers.

 

 La chènevière est une parcelle de terre spécialement destinée à la culture du chanvre. Lavé, broyé, puis séché, il sera remis au savoir faire du tisserand pour le transformer en une toile solide utilisée par les femmes pour confectionner des draps et quelques habits très rudimentaires ; cette étoffe servira aussi à constituer le trousseau de la fille à marier.

 

 

Nombre d'outilssont encore en bois : manches, râteaux, fléaux, charrues , jougs, échelles. Beaucoup sont fabriqués par les paysans eux mêmes, bricoleurs efficaces et très polyvalents. Je me souviens d'une très belle pelle creuse ancienne et en parfait état, réalisée dans un bois très dur(noyer?) encore utilisée au temps de mon enfance dans le grenier de mes grands parents  pour charger le blé dans les sacs. Même non métalliques,  les outils étaient prévus pour durer.

     Si l'art de fabriquer dessabots est un véritable métier, certains paysans particulièrement habiles, les confectionnent  avec succès.

       Rien ne se jette ,tout se recycle ; un homme nommé « le peillereau »passe de temps a autre pour racheter les peaux de lapins destinées à la tannerie. Cette profession du reste, perdurera longtemps, car je garde le souvenir pas si ancien d'un individu équipé d'une bicyclette, barbu et fort sale, parcourant les rues de Lignerolles de maison en maison. Contre une modeste pièce, ma grand mère lui donnait parfois la peau d'un rongeur qui avait terminé sa vie en civet.

 

    Régulièrement, uncolporteurvenu parfois d’assez loin parcourt les fermes, apportant les rares produits à acheter : on lui achètera du sel, des bougies utilisées avec une grande parcimonie, un peu de pétrole pour faire fonctionner les lampes, quelques vêtements,  et du savon pour la toilette personnelle, car pour la « bujade *», les femmes utilisent la cendre de la cheminée.

 

On pourrait les croire au paradis ces métayers ; il n'en est rien, car s' ils arrivent à manger parfois à leur faim, c'est au prix d'un travail acharné, de journées de labeur interminables sous l'implacable soleil des étés et la rigueur des hivers. Pour rendre la part qui revient au propriétaire, on économise sur tout.

 

Ainsi, XIX ème, début XXème siècle, ces domaines n'ont rien a envier à une abbaye cistercienne , si ce n'est qu’ici,  peu de temps est consacré à la prière et que tout est voué au travail. Système qu'on pourrait qualifier d'autarcique,  qui n'est en fait qu'un moyen pratique, et non un but, limité à la simple autosuffisance de la famille,  car plus d'un métayer   rêve à force d'économies ,  d'accéder un jour à la propriété ; projet  quasi  utopique en ce XIXè siècle.

 

*Bujade:lessive en patois local

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Commentaires (1)

  • martineL

    martineL

    24 février 2018 à 15:39 |
    Les sabots de Jean ! Immuable paire posée sur la première marche de l'escalier du grenier – sa poussière ! leurs coques d'un lisse bourru, d'une couleur étrange, jamais trouvée ailleurs. Il les faisait faire, lui, mais certains comme vous dîtes, les fabriquaient – et du reste à La Garde on les fabriquait sûrement. Je me souviens que sur le tard, à cette époque de ma vie où tout ce qui venait du temps d'avant me plaisait, j'avais mis la main sur ces sabots, et ils décoraient je ne sais quel endroit de chez moi. Je revois, une rare fois où il vint en Corrèze me visiter, son sourire moqueur un brin et pas mal interloqué, en voyant l'incroyable usage que je faisais de ses sabots ( dans lesquels je n'aurais pas fait trois pas, tellement c'était compliqué pour le néophyte de circuler saboté).

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