LES DURIN, LA SAGA 8 et Fin

Ecrit par Patrick Petauton le 17 mars 2018. dans La une, Souvenirs, Histoire

LES DURIN, LA SAGA 8 et Fin

Une progression sociale figée

 

Un jeune couple qui s’installe dans une exploitation agricole est toujours soumis à un choix un peu délicat : fermage ou métayage ?

La première alternative, qui peut sembler plus intéressante, car elle permet en fonction des aléas de la récolte de produire des bénéfices plus importants et laisse aussi une plus grande part de liberté, n’est, à vrai dire, pas dénuée de risques importants, car elle nécessite un investissement de départ en argent. Il faut donc très souvent emprunter sur une durée réduite ; mais pourra-t-on rembourser ?

Aussi beaucoup, prudents, optent pour un métayage basé sur le partage des produits récoltés et des bénéfices réalisés, solution qui peut sembler idéale pour qui ne roule pas sur l’or.

Qui dit partage, sous-entend honnêteté, ce qui très souvent n’est pas la vertu principale des propriétaires. Petits bourgeois aisés et sans scrupules, ils exploitent facilement leurs métayers qui presque toujours analphabètes, et ne sachant guère compter, sont des proies faciles. De plus le contrat toujours profitable au bailleur, qui peut refuser son renouvellement, voire l’annuler sans préavis, impose au locataire un certain nombre de travaux corvéables : fourniture et transport de bois de chauffage, entretien du jardin du propriétaire, réfection de certains bâtiments…

Pourtant fils de fermier, Jean Durin enfant se devait d’occuper, dans l’église du bourg, la chaise capitonnée de sa riche patronne, les dimanches où elle n’assistait pas à l’office. Devoir qu’un jour il oublia, préférant aller musarder à quelques jeux de son âge. La Dame rapidement informée convoqua les parents et les menaça de renvoi. Encore au tout début du XXe siècle les propriétaires ne plaisantaient pas.

Métayers durant quatre générations, les Durin devront attendre Jean-Baptiste et Marie Bourgeon, parents de Jean Durin, pour devenir fermiers, accédant ainsi à une relative ascension sociale.

En 1919, et bientôt suivis de leur fils Jean, vivant, mais blessé et brisé par une guerre inutile et cruelle, ils quitteront définitivement La Garde pour devenir propriétaires d’une exploitation à Teillet-Argenty, réalisant ainsi le rêve récurrent et toujours inassouvi de leurs ancêtres. Tombé sous les balles ennemies quelque part en Macédoine, Antoine,le second fils, ne partagera pas cette accession tant méritée à la propriété. Quant à Marie-Louise, la sœur, elle épousera un paysan de Lavault-Sainte-Anne, en surplomb du cher…

Cette stagnation de la progression sociale fut surtout liée à l’absence quasi totale d’instruction chez les gens de la terre, et à l’impossibilité de l’obtenir ; nulle école dans nos campagnes. Qui sait lire, écrire et compter, à part quelques bourgeois devenus châtelains qui règnent en maîtres et méprisent les paysans.

Ce qu’on pourrait considérer comme un minimum, savoir signer, n’est pas donné à chacun et même plutôt rare comme le prouvent les documents d’État Civil de l’époque.

Si, en 1892, Jean-Baptiste et sa femme Marie Bourgeon savent signer pour leur mariage, et le couple Gilbert et Marie-Geneviève Chartron également en 1862, en 1807 Gilbert et Marie-Mye en sont incapables.

Lorsqu’il rend visite à sa grand-mère maternelle Bourgeon, à Mazirat, mon grand-père est très étonné d’y trouver d’anciens livres, objets rares en milieu paysan à cette époque. La raison en est simple : il y avait eu près du bourg à Sceylat, avant la Révolution, un couvent où quelques religieuses assuraient gratuitement l’enseignement des bases de l’instruction à qui le désirait.

On peut penser que les lois Jules Ferry de la IIIe République (1880) allaient conduire les hommes de la terre vers une progression sociale rapide, mais ils furent un peu lents à comprendre la nécessité de l’instruction (sans compter le difficile choix entre la main-d’œuvre dans les champs et l’école).

Très brillant à l’école, Jean Durin étonna son instituteur qui ne comprit jamais que Baptiste, son père, lui refuse l’accès à des études complémentaires. Ne voulant pas demeurer en reste, le curé s’en mêla en offrant un enseignement gratuit au séminaire, mais la réponse demeura la même : « Vous comprenez, j’en ai besoin pour la ferme ».

Scellé par la lourde terre des sillons, et des siècles d’atavisme, le destin de Jean était tracé. Né paysan il allait le rester.

En eut-il des regrets ? Peut-être, mais il ne le montra jamais et mourut à l’âge de 89 ans, sur ses terres.

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