Notre XIIIème (3)

Ecrit par Jacques Petit le 05 novembre 2010. dans Souvenirs, La une

Notre XIIIème (3)

Pas trop mal doué pour les études, mais indiscipliné au possible, j’avais néanmoins pu entrer  à l’école commerciale de l’avenue de Choisy dans le 13ème.

Ca me plaisait. Les premiers mois se passaient bien ; il y avait, outre les matières  classiques, des cours d’Anglais, de sténographie, dactylographie, sciences ; là où le bât a commencé à blesser, c’est avec le Prof de sciences ; il exigeait des encres de couleurs différentes  (plusieurs) ; je me suis permis de lui dire que mes parents n’étaient pas très riches, et que cela posait problème.

Il n’a jamais voulu rien savoir. C’est remonté jusqu’au Directeur qui m’a donné un délai : « si, d’ici à 1 semaine, vous n’avez pas les bouteilles recommandées par M. X, vous serez mis à la porte ».

Je suis resté sur mes positions, avec mon entêtement habituel ; je n’en ai jamais parlé à mes parents.

Un beau matin de fin Mars 1947, le Directeur m’attendait à l’entrée : « Avez-vous vos encres M. Petit Jacques ? »  «  Non, M. le Directeur »,  « Bien, je vais vous faire un mot pour vos parents, vous êtes renvoyé de l’école ; une femme de ménage va vous raccompagner chez vous ».

Mes modestes études supérieures se terminaient là, à la porte de l’école.

La femme de ménage était plus gênée que moi (il faut dire que je n’avais qu’une vague idée de la situation) ; elle ne disait pas un mot. Nous arrivâmes chez moi, après quelques minutes à pied, de l’école à mon domicile.

C’est mon père - qui n’était pas de service ce jour là - qui ouvrit la porte. Mon père n’a jamais été un grand bavard. Il prit la lettre que lui tendait la femme de ménage : « Merci, au revoir, Madame » et il referma la porte et lut la lettre.

Mon père qui était un homme secret, solitaire, renfermé, peu démonstratif, jamais violent, me balança une gifle « maison ». J’avais la joue toute rouge : « alors, tu es désobéissant ! Alors qu’on fait des sacrifices pour te faire faire des études ! Bon, maintenant tu vas travailler »

C’était sans appel.  Maman me fit lire la lettre ; elle parlait de désobéissance réitérée et irrévérencieuse.

Le directeur n’avait même pas eu le courage de parler des bouteilles d’encre !

Maman me dit une semaine environ après : « il va falloir que tu te présentes à la Société générale, place Edouard VII. Tiens, voilà ta convocation, pour passer un examen pour une embauche dans la banque.

Je me dis : une Banque ! Mais je n’y connais rien, on  n'a pas d’argent ! Je m’imaginais déjà que pour travailler dans une banque, il fallait avoir une certaine expérience de l’argent.  Il faut dire que je n’avais pas encore 15 ans, que je n’avais vraiment aucune idée ce que c’était une banque (et pour quel emploi ?)

Deux jours après, je me présentais place Edouard VII. On me fit attendre au milieu de plusieurs personnes qui arrivaient au fur et à mesure (plus de femmes que d’hommes, 20 à 50 ans, selon moi, mais j’étais le seul aussi jeune.

Au bout d’un quart d’heure, on nous fit entrer dans une salle pareille à une salle de classe.

« Vous avez de l’encre, une plume et une gomme ? »  (C’était précisé sur la convocation)  «  Voici les devoirs que vous avez à faire, vous avez 2 Heures ; si une personne parle à une autre ; les 2 personnes sont immédiatement exclues de l’examen. Compris ? Bonne chance. »

Deux jours après, je reçus une lettre qui disait : vous êtes reçu à l’examen ; veuillez vous présenter le (telle date) au Directeur du Personnel qui vous fera une proposition  d’embauche ;  ce qui requerra l’accord de vos parents, parce que vous êtes mineur.

Je fus reçu -  toujours place Edouard  VII - par le Directeur du Personnel, M. Bailly (je me rappelle son nom ;  un homme d’une bonne cinquantaine années avec une légère moustache, qui faisait tout pour paraître sévère et qui n’y parvenait vraiment pas ! )

«  Jeune homme, félicitations !  Vous avez réussi l’examen ! Je peux vous dire que vous êtes classé 1er.Vous serez embauché comme « grouillot » à notre service du Personnel à l’agence Kléber, toute proche du Trocadéro. Cela vous convient-il ? Vous ferez signer l’acceptation d’embauche par vos parents et vous vous présenterez le lundi 15 Avril 1947 à l’agence Kléber pour y être embauché définitivement. On vous y donnera les conditions de votre salaire ;  n’oubliez pas l’autorisation signée de vos parents »

J’étais tellement abasourdi que je ne sus que dire : « Mais c’est quoi un grouillot ? » on vous expliquera ça, sur place le 15 Avril, mais soyez à l’heure !

Le 15 AVRIL 1947, place du Trocadéro, je ne me doutais pas que je débutais une carrière bancaire qui allait durer 47 ans, et dont je sortirais avec une retraite confortable comme cadre supérieur.

Tout ça, c’est évident, a demandé beaucoup de courage, de volonté, de capacité à affronter des périodes difficiles, à se familiariser avec un monde très particulier, avec un langage spécifique.

Je n’ai jamais regretté et je me suis toujours dit que j’avais eu une part de chance, mais que la chance ça ne se trouve pas, il faut la provoquer, la vouloir.

A propos de l'auteur

Jacques Petit

Jacques Petit

Rédacteur

pseudo Jacklittle

Autodidacte, 47 ans de carrière bancaire, du bas au haut de l'échelle. Cadre Supérieur.
Directeur de Mission dans un cabinet de Commissaires aux comptes spécialisé Banque et Finance.

Politique,Economie, Finance, Littérature, Sports, Cinéma, Théâtre.

Commentaires (4)

  • PETIT

    PETIT

    09 novembre 2010 à 10:14 |
    Chère Martine,vous savez les hasards on ne sait qu'après les avoir affrontés ou subis s'ils sont heureux.Il y a une part de hasard dans toute chose,mais avant tout c'est la volonté,l'esprit de décision qui fait la différence."Heureux" c'est ma façon d'être,disons que je ne laisse pas percevoir mes tourments intérieurs.
    A vous lire,amical salut.

    Répondre

  • Martine L

    Martine L

    07 novembre 2010 à 11:13 |
    Vous semblez avoir eu une vie , toute en succession de hasards heureux ? ( du moins, dans ce qu'en disent vos textes ); cela ressort dans un caractère qui a l'air de prendre les choses " bien" ; continuez! vous avez tout pour gagner la médaille du centenaire !

    Répondre

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    06 novembre 2010 à 18:02 |
    Belle histoire, serait-elle possible aujourd'hui

    Répondre

    • PETIT

      PETIT

      06 novembre 2010 à 20:39 |
      Non,Sabine,elle serait totalement impossible !

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.