Pas qu'une question de handicap

Ecrit par Jean Le Mosellan le 28 novembre 2010. dans Souvenirs, La une

Pas qu'une question de handicap

Comment s'est-elle attachée à moi ? C'est simple, j'ai augmenté son périmètre d'autonomie. Bien prétentieux ça. Non, non, c'est la vérité, quoique l'histoire nage un peu dans le trouble, ou l'impur, toujours affaire de  convictions, et de concentration aussi.
Tout commença quand elle s'était aperçue que son périmètre s'était rétréci au golf, le centre du cercle étant les toilettes. Imaginez le regard d'une terrasse de club house braqué sur vous, après seulement quatre trous, marchant vite, puis courant comme si on vous demandait d'urgence au bar, les W.C n'étant pas loin. Le manège répété parfois jusqu’à quatre fois par jour c'est tuant. Vous n'avez plus d'alibi.
Voilà le motif de consultation d'Alexandra, professeur des Ecoles. Après trois mois de traitement intensif (quand même chanceux, puisque j'avais hésité entre deux affections cousines, pas orphelines, autrement j'étais cuit, ayant par surcroît de chance le même traitement, à peu de chose près) elle se mit en tête de voyager.

Mes premières vacances depuis longtemps, docteur ! Depuis mon mariage! Pour souligner sa nouvelle liberté, elle partit faire du golf au Mexique, avec son mari qui, pour cette fois-ci, n'a rien programmé du tout, malgré son talent d'informaticien d'une boîte de grand renom, le périmètre de la golfeuse ayant refusé d'entrer dans les allées de son logiciel.

N'empêche qu'il se dévoua fort bien à porter son sac, car c'était dans un rôle de caddy qu'il partageait les parcours. Pour preuve du restitutio ad integrum de son périmètre, Alexandra m'envoyait des cartes postales des parcours fréquentés à la queue-leu-leu. Je les recevais par paquet de trois, envoyées à des dates différentes bien entendu, le cachet de la poste mexicaine faisant foi. Mon facteur avait sans doute préféré les grouper pour donner du volume à mon plaisir.

A son mariage, son handicap au golf était 18, curieusement le même que son handicap tout court. Plus possible de faire un parcours normal. Raison pour laquelle elle n'était pas partie en voyage de noces (voyez la tête du caddy). Vu que ce handicap n'était réalisable que sous antidiarrhéiques.

L'histoire se fait scabreuse ? Peut-être, mais elle est véridique. Et je ne vous ai rien dit encore du physique d'Alexandra. Dès sa première consultation j'ai vu qu'elle avait les pommettes de Marina Vlady d'Avant le déluge, et en beaucoup mieux pour le reste. C'est vous dire qu'Alexandra avait les atouts d'un sex-symbol.

Normal que ça fasse mauvais effet un sex-symbol courant aux toilettes. Encore que je vous ai fait grâce de détails bien plus dévalorisants. Vous rendez-vous compte du problème que j'ai résolu ? Un sex-symbol vaquant enfin à ses occupations.
La voilà apparemment réinstallée sur son piédestal par son mari. Occasion pour lui de reprendre son service  de caddy, les courses aux toilettes en moins. Vous pensez bien que lui aussi courait, quasiment main dans la main avec elle, assez aisément du reste, vu qu'il était vraiment doué pour tous les sports. Il finira bien par jouer au golf, me disait Alexandra, qui en rêvait.

Quelques temps après la virée mexicaine elle arriva en larmes dans mon bureau. Une reprise d'évolution ? Du tout docteur, me voilà avec une maladie sexuellement transmissible. Et ce n'est pas la première ! Olé olé Alexandra ? Modèle de fidélité garantie, au moins égale à celle de la Princesse de Clèves. Tout mon paquet de mouchoirs d'échographie n'arrivait pas à la consoler.

Alors quoi ? C'est mon mari qui me l'a refilée, les autres fois aussi. Ce qui l'humiliait c'était les commentaires sans gants de son gynéco. Une pénible corvée en moins pour moi. On ne parlait plus que de ça aux consultations suivantes et des résistances aux antibiotiques. Les mêmes que mon mari, docteur !

Pas néfaste pour ma maladie ? Non, non, ça n'a rien à voir, madame... Appelez-moi Alexandra ! Pardon ? Elle n'en parut pas du tout rassurée, maintenant qu'elle a sa petite idée sur la traçabilité. Il ne me touche plus, je vous assure. L'essentiel c'est de vous soigner chacun de votre côté. Il dort dans le salon, sur le canapé. Il l'aura cherché en tout cas !

Quelques mois passèrent. Ça y est, je suis guérie ! Mon mari est en salle d'attente. Vous ne voulez pas le voir ? Non, non, ce n'est pas mon rayon. J'en suis désolée. Il a refusé de voir le gynéco. Vous m'avez annoncé dès le début, n'est-ce pas, que je ne pourrai avoir d'enfant ? Bien sûr, sans pilule vous ne pouvez avoir de cycle. Et cela depuis vos dix-neuf ans, vous vous en souvenez ?

D'autres mois défilèrent. Mon mari et moi, nous avons décidé d'avoir un enfant. Bonne idée, à vingt-sept ans il est temps d'y songer, mais votre stérilité ? Résolue ! Nous sommes en procréation assistée. Il n'y a pas d'obstacle à essayer. On attend votre feu vert à cause de la maladie. Allez-y, ça vous fera le plus grand bien.

C'est vrai, Alexandra allait devenir aussi éblouissante que jamais, ressemblant de moins en moins à Marina Vlady en Princesse de Clèves, et de plus en plus à une baigneuse de Renoir, à mesure que le terme approchait. J'ai réduit depuis un moment son traitement, puis je l'ai carrément suspendu. Terrible de prendre tout ce poids, docteur! C'est bien ce que vous vouliez, non ? Ah oui, alors !

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

Commentaires (8)

  • Macée de Léodepart

    Macée de Léodepart

    02 décembre 2010 à 12:20 |
    Très jolie histoire, racontée de façon allègre ; vous n'avez pas que des talents de médecin, ou des ambitions à la Pic de la Mirandole ; vous savez raconter ! revenez plus souvent avec cette panoplie!

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      10 décembre 2010 à 17:10 |
      Merci à vous d’avoir apprécié cette histoire,et de m’encourager à en écrire d’autres. Je vais me mettre immédiatement au travail.

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  • Maurice Lévy alias PlG

    Maurice Lévy alias PlG

    29 novembre 2010 à 19:27 |
    Marrant et rafraichissant, encore qu'au Mexique ...
    Maurice Lévy

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      30 novembre 2010 à 10:20 |
      Alexandra a tenu compte du désir inavoué,douloureusement refoulé peut-être de son caddy,toujours à courir après le temps perdu,en allant au Mexique. Beau voyage de noces,n’est-ce pas,qu’elle n’a pas pu faire au moment voulu ? Mais golfiquement parlant ça ne vaut pas Maurice.

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      • Eymard Emile

        Eymard Emile

        30 novembre 2010 à 15:09 |
        Que reprochez-vous au Golfe du Mexique ?

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        • Jean Le Mosellan

          Jean Le Mosellan

          30 novembre 2010 à 19:32 |
          Que peut-on reprocher au Golfe du Mexique ? De nous pomper l’air.

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          • Eymard Emile

            Eymard Emile

            02 décembre 2010 à 00:08 |
            Ce n'était qu'un mauvais jeu de mot. Peut-être aurais-je dû écrire "Golf du Mexique".

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    10 décembre 2010 à 19:21 |
    Il y a aussi beaucoup de différences entre le Tournoi de Golf de Metz,pas très bien doté donc pas très couru,et le Tournoi du Golfe sponsorisé par les Emirs. Le Mexique ne peut vraiment pas s’aligner question golf ou golfe. Tout comme Metz.

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