Quelques cartouches de la mondanité à Antananarivo…

Ecrit par Lilou le 04 mai 2013. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Quelques cartouches de la mondanité à Antananarivo…

En janvier dernier, à la veille de l’embrasement de la rue et accessoirement des ministères et autres espaces de prospérité (comme quoi ici, l’un ne va pas sans l’autre), j’avais eu la chance de me trouver pris au milieu de cette mondanité d’un autre âge toute empreinte de Woodstock ou, c’est selon qu’on navigue au milieu de cette foule disparate, des grandes ambassades du temps de la coloniale.

– Le Mozambique va très mal, sa dette explose et les prix des produits courants augmentent !

– Tout à fait cher ami, il ne faudrait pas que cela profite aux partis d’opposition armés par les rebelles.

– Ces gens-là ne comprennent rien ! Sauf la force.

– Il faut recommencer dans ce pays par l’éducation des masses.

– Oui, mais des masses qui savent lire !

La fin de la conversation s’est ensuite perdue dans un rire jubilatoire de mes compagnons de flutes à champagne, tout pleins du plaisir vide de se sentir au-dessus du lot. J’en suis resté sans voix, je pense qu’ils m’ont pris pour un muet de passage dans la capitale. Une sorte de transparence silencieuse et dodelinant bêtement du pif dans leur monde de certitudes. Plus loin c’est un autre trio qui m’attendait. Quand on a un groupe de trois dans le viseur, on multiplie les probabilités de rencontrer des tiers de quelque chose. Et les effets en sont multipliés d’autant… Alors on se présente au paddock le sourire béta et approbateur aux lèvres.

– Comment ? Vous n’avez pas bu du lait caillé de yacht dans une yourte mongole ?

– Non ma chérie, la yacht n’en n’avait plus !

– Vous avez raté quelque chose !

– Regardez, elle a osé venir !

– Tu as vu, elle est toujours habillée comme un sac. Elle n’y arrive pas ! Elle n’y arrivera jamais !

– En plus avec sa tête, je me demande comment elle n’est pas devenue plus rancunière !

– Et au fait, les radis, on les pèle dans l’eau froide ou pas ?

– Ah je ne sais pas, demandez à ma bonne ! Mais elle n’est pas là !

– Comment ferons-nous alors ?

Certes, certes ! C’est vrai qu’équivalent à un salaire mensuel, le repas de cette soirée de levée de fonds pour une association caritative, la bonne n’allait pas venir ! Ne manquait plus que le petit accent anglais oxfordien et victorien pour s’y croire vraiment. Mais non, il n’y avait que les relents froids de la mondanité la plus excessive. La plus triste aussi. Ecoutée par un muet qui n’était pas sourd. Et il n’y a pas pire muet que celui qui est transparent mais qui veut tout entendre afin de se noyer de rire dans les tonneaux des gens au petit doigt levé sur des flutes de mauvais champagne…

Ce fut ensuite une autre après-midi de levée de fonds pour que des médecins puissent améliorer les blocs opératoires de l’hôpital de Tana. Un réel plaisir que de partager là-bas des moments avec ces toubibs qui viennent bénévolement une fois par an opérer, réparer, mettre droit, conseiller ou former d’autres médecins malgaches. Ce ne sont pas les volontés qui manquent dans ce pays mais plutôt et forcément les moyens de réaliser ses ambitions les plus minimalistes. Pour recevoir des soins il faut passer d’abord par la pharmacie toute proche qui délivrera les pansements, les tubes et seringues. La pharmacie jouxte une quincaillerie où l’on y trouve des haches et des scies au cas où. Bref, tout y est à portée de main. C’est rassurant… Mais bon, le manuel du malade à Madagascar ne dit pas tout et pour réparer des corps meurtris par le hasard, il en faut de l’énergie et des moyens que l’île et ses tracas ne peuvent pas toujours donner. Alors il en faut de ces après-midi là où on se touche un peu le fond des poches pour contrarier le mauvais œil qui fait de Madagascar un angle mort du monde et afin transformer en visage à peu près normal le bec de lièvre défigurant ou la polio la plus invalidante. Admirables ces médecins bordelais et ces pédiatres normands qui savent plus vite que les autres qu’il ne sert à rien de parler, mais que tout est dans l’action. Et que le tiers-monde ne se regarde pas qu’à travers les reflets tordus des flutes à champagne.

Le samedi suivant, mes pas me guident vers l’ambassade de Suisse où un buffet m’attendait. Oh ce n’est pas que la Suisse eût besoin de l’avis très diplomatique du consulat du Gers en exil, mais plutôt que le hasard de l’amitié m’y conduit en savante compagnie.

Je m’attendais à être accueilli par des chocolats et au rythme si spécial de l’accent des hauteurs de Neufchâtel, pas celui où la lenteur le dispute  dispute à l’exaspération, et j’en fus complètement marron ! C’est en Espagnol et au rythme de la musique sud-américaine que je fis ma révérence à la chancellerie suisse tout plié en quatre par la surprise de me retrouver quelque part entre Bogota et Lima. Les cloches des vaches suisses à deux couleurs étaient remplacées par les chansons à femmes qu’on chante seulement les soirs de nostalgie dans les bars enfumés de Buenos Aires et par le tremblement insensé de la batterie des sambas de Rio. Et ce n’était pas pour me déplaire. Ça doit être ça la diplomatie moderne, une perpétuelle remise à plat des certitudes, et une harmonie permanente avec un monde qui change très vite, et des surprises souvent de taille… Si ça pouvait être ça justement la diplomatie !

Une grosse vingtaine de personnes tous de langue ou d’intérêt hispaniques. L’ambassadeur de Berne, homme d’une simplicité qui n’a d’égal que sa générosité, a tout prévu. Et le jeu de mots est trop tentant pour l’éviter ! Rien ne fut en berne dans sa volonté de faire passer à ses invités du jour un excellent moment. Tout a été prévu dans les moindres détails, depuis la robe typique pour ne pas dire mythique de son aztèque d’épouse jusqu’aux casquettes estampillées du drapeau suisse qui nous attendent pour nous protéger de l’éventualité du soleil.

C’est un lent et passionnant film d’Almodovar dans lequel je me retrouve plongé pour plusieurs heures. Tout juste dans mes moments contemplatifs ai-je eu le temps de me demander si un incident diplomatique n’était pas en cours entre la Suisse et l’Egypte dont les volets de la propriété voisine restèrent désespérément à moitié fermés alors que les verres de Caïpirina de son excellence suisse invitaient à la fête entre voisins. Il est plus que probable qu’on ait fait du bruit jusqu’à l’ONU où ce différent sera réglé à grand coup de diplomatie lourde. Quoi qu’il en soit, en cas d’invasion par l’Egypte de ce territoire européen, nous aurions eu à tous les étages du répondant puisque dans ces personnes se retrouvaient tout ce que Tana compte en conseillers hispanophones à l’ONU, à l’OMS ou à l’UE. Pour ma part, je m’en tenais au rôle de figurant au festival d’Avignon tenant fièrement le drapeau de la Gascogne libre, en sachant que je jouerais au cas où le rôle des gardes suisses du Vatican.

 

Je retrouve pendant un moment un peu d’accent français avec une chanteuse malgache se désespérant de l’état dans lequel se trouve son pays. Elle est dans l’île rouge, je l’apprendrai plus tard, aussi célèbre que notre Johnny national, la grâce en plus. Puis je repars vers l’évocation de terres à grand spectacle de la Pampa argentine. Mon vocabulaire en Espagnol ne me permet pas de développer davantage mes idées sur les conditions d’exploitation des phosphates au Nicaragua, mais je souris en permanence de me retrouver avec ces personnes d’un autre continent et qui parlent avec les yeux pleins d’émerveillement d’être des conquérants de la fraternité.

Plus tard, repartant de la représentation suisso/sud-américaine, je ne sais finalement pas trop comment l’appeler, je retrouve devant le porche d’entrée une vieille deuche à peu près peinte de récent et garée entre les grosses berlines des invités. Elle est une des voitures de service de l’ambassade. Et à ce titre elle arbore fièrement ses plaques vertes. Fière comme un coq, elle parvient à damer le pion aux gros 4X4 qui la méprisent, elle s’est fait sa place au soleil. Elle résume l’après-midi et rend ce parking encore plus surréaliste avec ses accents du monde entier où les petits ont leur place au milieu des gros ! Y’a pas de doute, dans cette après-midi là, j’étais loin de tout mais tout y avait été non seulement possible mais surtout réel…

Et puis vint l’invitation suprême, le bouquet final à cette quinzaine qui me laissera le souvenir immortel des cartouches de ma diplomatie : l’invitation en territoire français, mes premiers pas à l’ambassade de France ! Nous avons tous reçu le carton d’invitation que nous avons épluché sous toutes ses coutures. Avec tous les commentaires que cela imposait, en effet ce n’est pas commun de recevoir une invitation dans son ambassade avec son nom juste au-dessous de celui de Monsieur l’excellence de France.

La résidence de l’ambassade domine le marais Masay. De la route on ne voit rien d’autre qu’un drapeau surplombant la route. Et du drapeau on ne voit rien d’autre que l’immense parc boisé et dans lequel on n’entre que si son nom apparaît sur une longue liste d’invités. C’est dire si le terrain était inconnu !

L’ambassadeur a voulu faire bien les choses. Et ce fut impressionnant d’entrée ! Le service d’ordre est aux ordres, les casquettes sont vissées sur les cerbères qui nous attendent à l’entrée et on devine dans le lointain les petits fours et les chapiteaux des bars. Tenue décontractée que le carton d’invitation disait. Nous avons été à la hauteur sans trop comprendre ce que cela signifiait au départ. Pour ma part j’y suis allé en tenue légère de chasseur de champignons du dimanche. Bon j’avais mal compris le langage de la diplomatie, tenue décontractée voulait dire chemise sans cravate. On ne m’a pas envoyé aux cuisines, mais ce fut juste.

Le carton prévoyait ensuite qu’une petite réception serait donnée. Ce fut là aussi fidèle au langage diplomatique : grand discours, petits fours, buffet. Je saurai la prochaine fois ce qui se cache derrière les mots des cartons d’invitation. Il est donc inutile d’aller à ce genre de fête en ayant goûté deux heures avant avec trois chocolatines. Ça ne se mélange pas bien avec le reste.

L’ambassadeur est un grand homme. Il aurait pu être seconde ligne quelque part chez nous. Mais pas d’oreille en chou-fleur, preuve de la rapine des dessous de mêlée. C’est donc ailleurs qu’il a fait ses études. Tous les chemins menant à Tana, il n’a pas dû se tromper de beaucoup finalement. Son discours fut court et surtout efficace. Diplomatique, oui, mais en se mouillant les doigts aussi sur ses commentaires courageux de la politique malgache et sur les atermoiements des pouvoirs successifs de Tana. Je ne suis pas certain que nos amis malgaches aient apprécié, mais à moi cela m’a convaincu. Toute politique menée avec observation rigoureuse du fil des jours, attentisme parfois de rigueur mais sans cesse guidée par la passion du dialogue, mène indubitablement sur les chemins de l’avenir « ensemble ». Il était bon de rappeler un certain nombre de ces valeurs surtout quand les braises de l’histoire, des différentes histoires plutôt, sont encore chaudes pour ne pas dire bouillantes. Madagascar ces derniers mois, les morts par balles et ceux qui ont le ventre creux, la responsabilité parfois dénoncée des occidentaux dans la dérive de l’île, la décolonisation et l’asile de la France à tous les pilleurs du coin, les évènements de 1947… Notre position de Français n’est pas toujours simple. Et je crois que le rappel à ces valeurs était utile. Même entre les lignes…

Le carton d’invitation prévoyait ensuite un détour par le bar, le mot buffet nous y invitait en tout cas. Ce fut la fausse bonne idée, d’autant qu’une organisation quasi militaire nous attendait.

Les Champagnes nous y espéraient en rangs serrés sur plusieurs colonnes. En plus, peu après la fin du discours de la chancellerie, les serveurs firent sauter les bouchons, le parc de la résidence de France n’était plus alors qu’une fusillade de lièges virevoltant nous invitant sur le champ à prendre « verre ». Puis ce fut le tour des blancs et des rouges organisés en tortue romaine. Que des Corbières nous demandant avec respect de respirer un peu de ces terres de géants. Derrière, puisque les troupes s’épuisaient sur un front rendu dégarni par l’ampleur de la soif des troupes françaises, furent amenés à la hâte des matériels de l’ennemi héréditaire : des whiskies. Etat major compris, ils furent pliés et engloutis par la bataille à la vitesse de la guerre éclair. Il y avait bien quelques Italiens qui voulurent participer à la furie, mais ils ne résistèrent pas non plus et durent repartir avec le souvenir de moments plus faciles à la villa Médicis. Martini divers et variés, reposez en paix !

Nous avons tous reconnu la très grande générosité de Monsieur l’ambassadeur à accuser les coups de notre bataille sans besoin de mettre les lunettes de sommeil. Patiemment et sans oublier personne, il s’est rendu sur tous les coins de notre plage de débarquement éthylique pour discuter et aussi, qualité remarquable à ce niveau-là, écouter les uns et les autres. Cela a pu parfois donner des situations cocasses. Mais que voulez-vous, nous les gaulois quand on nous donne des verres de contact, on établit les liens !

– Monsieur l’ambassadeur, vous avez du sel, j’ai taché ma robe !

(Pour la quatorzième fois), Monsieur l’ambassadeur, je suis content de vous rencontrer !

Montagnes Pyrénées, é euuuuuuuuuuuuuuuuh !!!

– Je suis contre la politique menée dans ce pays en matière de développement des sols !

– Vous pensez pouvoir infléchir la politique du gouvernement malgache ?

Vous êtes mes aaaaaaaaaaaaaamours

– Le niveau des troisièmes en langue française est très satisfaisant, beaucoup mieux qu’en Terre Adélie !

Cabanes fortunées é euuuuuuuuuuuuuuuuuh

– Non mais le niveau d’alphabétisation est en net recul en Oubangui Chari !

– En tant qu’ancien combattant et militant socialiste, je peux vous dire que j’en ai entendu des conneries dans ma vie !

Nos troupes se dispersant quelque peu au fil du dégonflage intensif de la totalité des bouteilles, il nous a fallu repartir vers la vraie vie, vers Madagascar. L’un de nous a eu beau tenter, statue levée comme on lève le poing, de dire qu’il y avait erreur de casting et que nous étions ici par la volonté du peuple, rien n’y a fait, nous fumes dans l’obligation de quitter la place en tirailleurs accompagnés par des hommes sans nom mais coiffés de la casquette de la maréchaussée française.

Après, le carton d’invitation ne prévoyait plus rien. On était de nouveau rendus à la vie tananarivienne. Les groupes se disloquaient peu à peu. Au fond du parking il y avait bien un timide Montagnes Pyrénées qui donnait un peu de corps à cette nuit froide de l’automne austral… Mais non, la soirée à l’ambassade de France était finie.

Finie ? Non, les Gaulois décidèrent finalement de continuer leur musique ailleurs. Et pour moi au milieu de cette troupe des derniers lurons, ce fut l’occasion de conclure cette quinzaine dantesque de cartouches mondaines en me disant que le prochain carton d’invitation de l’ambassade de France stipulerait qu’on vienne plutôt à l’heure du laitier et en cravate, pour éviter que la France ne déborde trop dans les salons de l’ambassadeur…

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A propos de l'auteur

Lilou

grand voyageur, arpenteur du monde, donc découvreur.

 

Professeur d'histoire géographie, donc, passeur.

Commentaires (2)

  • Aussenac Sabine

    Aussenac Sabine

    08 octobre 2013 à 09:07 |
    Brillant. À distribuer aux nouveaux énarques en poste en ambassades...

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  • Martine L

    Martine L

    07 mai 2013 à 12:19 |
    Avec votre haut niveau d'humour, un peu british parfois ( ça va avec votre accent du sud ouest et votre culture rugbystique), les " moeurs" des expatriés valent pesant de thèse !!

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