SOUVENIRS - 23/12/86

Ecrit par Sabine Aussenac le 17 décembre 2016. dans Souvenirs, La une

SOUVENIRS - 23/12/86

Elle avait été conçue le jour de Tchernobyl. Sans rire. Vous savez, grâce à ces petites réglettes tournantes, les hommes de l’art sont capables de nous trouver quasiment l’heure de la rencontre entre les têtards pressés et le gros pépère tranquille qui pointe son nez chaque mois…

Donc je ne m’affolais pas, en ce beau mois de décembre, pensant avoir un bon bout de temps devant moi avant l’arrivée de ma divine enfant. Je nidifiais tranquillement notre petit appartement clermontois, entre la commode blanche récupérée chez mes parents, le petit lit à barreaux sur lequel Pierre avait peint d’adorables nains aux bonnets rouges, et le berceau cerclé de vichy bleu et blanc, celui de mon enfance, qui avait déjà veillé sur tous mes frères et sœurs… Nous allions marcher au Jardin Lecoq et lire à la librairie des Volcans, Pierre cuisinait ses délicieuses daubes et moi je rêvais en préparant la chambre de bébé…

Souvent, je repensais au moment où j’avais appris la nouvelle, la veille de la fête des mères, et à ma fierté au moment de l’annoncer à toute la famille, en plein « Mess des Officiers » où mamie, ma grand-mère paternelle, nous avait invités. C’est ce jour-là que j’avais arrêté de fumer, d’un coup d’un seul ; faut dire que je faisais que crapoter, plutôt par nostalgie de mes années lycée, de ces seventies finissantes où le rougeoiement des Camel dans la nuit, assorti au grésillement de quelque vinyle des Eagles, me faisait rêver au « monde », suçotant aussi vaguement quelque joint maison, amoureusement concocté par Pierre, qui cultivait une herbe bleutée sur notre petit balcon…

Je me souvenais aussi, en pliant les petites brassières roses, de la grande flambée allumée dans la cheminée de Langon, où nous avions habité jusqu’à la Toussaint, quand Pierre avait piqué sa crise, quelques mois auparavant, me traitant d’étudiante attardée, me reprochant de ne pas, justement, être « dans le monde », lui qui faisait les difficiles trajets entre l’Auvergne et le Bordelais où le Mammouth de l’EN m’avait expédiée dès la fin de mon année de stage à Clermont… J’avais, un soir, brûlé tous mes cours d’agrég – mais oui, je passais déjà l’agrég chaque année !! – avant d’aller pleurer le lendemain au bord de Garonne qui charriait tant de mes souvenirs toulousains jusque vers l’océan tout proche… Comment aurais-je pu deviner qu’en juin je me tiendrai – en vain – devant le jury de l’externe, mon petit ventre déjà rond, ayant lu tout Laurence Pernoud mâtiné de Dolto, mais bien peu des œuvres au programme…

Franchement, notre petit lutin gigotant dans mon bedon tendu m’importait bien plus que cette chimère estudiantine.

Nous vivions peut-être encore un peu comme des babas cools, comme nous le reprochaient nos parents, mais nous allions, justement, devenir parents… Quelle aventure ! Pierre, mon Pierrot le Fou, allait-il lire un peu moins de Thorgal, jouer un peu moins de flûte traversière, pour devenir un papa poule ? Et moi, encore un peu une enfant, même si, mariée à dix-neuf ans (pour le train gratuit surtout, hein, parce qu’un cheminot cégétiste ne se marie pas par convention, soyez-en certains…), j’avais déjà un pied dans ma vie de femme responsable, allais-je savoir stériliser les bibs, faire les purées, habiller cette enveloppe si fragile et choyer ce cœur à naître ?

Le landau mauve (féministe un jour, féministe toujours) trônait dans notre entrée, la boîte à musique n’attendait plus que les gazouillis, les couches de « BB cash » piaffaient d’impatience, nos mères nous appelaient tous les quatre matins sur le téléphone en bakélite ; bref : vivement le 26 janvier !

Pourtant, ma « Princesse des eaux », ma Sarah, en avait visiblement assez de se morfondre dans l’obscurité douillette de l’antre matriciel. Peu après un concert de reggae où elle avait dansé la farandole sur des airs jamaïcains, en ce 22 décembre 1986, elle trépigna tant et bien que nous dûmes partir, complètement affolés, avec la « valise de la maternité » à moitié prête, laissant les tiroirs de la petite commode éventrés, pour l’hôpital de Clermont-Ferrand, dans la vieille 4L de Pierre, celle qu’on démarrait avec les fils, roulant comme des fous au milieu des congères…

Je vous passe l’accueil rigide des infirmières débordées, le verdâtre de la salle de travail, le rire méprisant de l’interne quand Pierre voulut allumer le lecteur de cassettes (je traduis pour les plus jeunes : cet objet correspondait à de la musique matérialisée, dont on disposait sans abonnement, mais il fallait payer l’objet de lecture, la « cassette », et surtout ne pas s’énerver lorsque cette dernière s’emmêlait…) pour me faire écouter Mozart… Je vous passe le ton tranchant de l’anesthésiste, son « Madame, c’est la veille de Noël, j’ai des accidentés de la route qui souffrent plus que vous ! » et l’absence de péridurale… Je vous passe la nuit d’enfer : au matin, ce fut le paradis…

Je préfère en effet me souvenir de ce moment absolument inénarrable où, soudain, une petite poupée légère comme une plume rencontra mon sein en ouvrant un œil, un seul, tandis que les trois sages-femmes présentes s’écriaient, ébahies, « mais elle a fait des mèches !!! », tant son joli crâne était fourni de tons cuivrés, blonds et châtains…

Il était neuf heures du matin. Pierre et moi étions devenus les parents de notre merveilleuse Sarah. Dans quelques jours, cela fera trente ans, déjà…

Le lendemain au soir, cela n’a pas loupé. Chaque fois qu’un membre du personnel passait la porte, il ou elle demandait comment se portait la petite sœur de Jésus… Pierre avait rapporté quelques affaires de la maison, du champagne et des chocolats, et m’offrit une très belle montre. En ces temps lointains d’avant internet, d’avant les portables, je ne vous cache pas que ce fut un peu tristouille, surtout quand je me suis retrouvée, après le départ de son papa, seule dans ma chambrette d’accouchée, avec ma souris bleue dans son berceau de plexiglas. Je n’ai pas pu mitrailler son adorable petit minois pour le poster sur Facebook, ni faire des MMS pour toute ma famille, ni poser les questions qui me tourmentaient (sur la montée de lait, sur les douleurs toujours intenses…) sur quelque forum dédié à la maternité…

Non, en cette nuit de Noël, je suis restée seule avec ma Sarah, me sentant un peu comme aux premiers jours du monde, quand les mamans veillaient ces petits êtres étranges posés à même le sol de leur grotte, s’émerveillant sans doute déjà de leurs seins blancs et gonflés, ou comme cette jeune femme abritée dans sa « crèche », non loin de Bethléem, doucement réchauffée par les souffles de l’âne et du bœuf.

Je sentais, en berçant notre fille contre moi, que c’était cela, le « miracle de Noël », ce moment où soudain tout devient possible, parce que les hommes sont bons et bienveillants, parce que ce petit être si fragile va découvrir des milliards de merveilles sous notre regard protecteur ; je devinais qu’il y aurait ce jour extraordinaire où elle me dirait « maman », et puis que des dizaines de personnes s’arrêteraient dans la rue pour admirer ses yeux d’azur, et puis qu’un jour, ses petites tresses fièrement dressées, elle lâcherait ma main pour pénétrer dans la cour de la maternelle… Je lui souhaitais des aubes et des couchants, des allégresses et des demains, et, de toutes mes forces, je me jurais de lui éviter les peines et les fléaux, même si je savais déjà que j’en serai bien incapable… J’espérais lui insuffler par mon amour des forces infinies et des espoirs multicolores, pour que jamais elle ne désespère de l’humanité ni ne s’effondre. Je berçais notre fille en lui murmurant de toujours suivre l’étoile du berger.

Et puis surtout, je sentais, en la regardant téter, ses petits doigts accrochés aux miens, qu’un jour viendrait où un autre petit être viendrait à nouveau diviniser notre quotidien, par le miracle de sa naissance… Je ne les connaissais pas, ma souris noisette et mon souriceau doré, mais ils étaient là, en devenir, ma Scarlett et mon Sylvan tant aimés, eux aussi.

À eux trois, s’ils me lisent, je souhaite un merveilleux Noël. Et à ma Sarah, un extraordinaire anniversaire. Il n’est pas une seconde de ma vie où je ne pense à eux trois. En fait, être maman, c’est vivre Noël à chaque instant !

 

PS : à Alice aussi, ma nièce née un 22 décembre, un bel anniversaire ! – et un superbe Noël aussi à Clémence et Robin, et à Amandine et Lisa…

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 décembre 2016 à 17:15 |
    Mon fils est né le 25 décembre 2006. Une semaine plus tard que le terme véritable, qui aurait dû être le 18 décembre...ce fut un Noël sous tension : rythme cardiaque ralentissant au monitoring, césarienne. Mais qu'importe tout ça, chaque naissance est miraculeuse, les faciles, comme les difficiles. Je l'ai malgré tout prénommé Natale, comme deuxième prénom - il a son quart de "corsitude" (grand-mère paternelle)...

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