SOUVENIRS - Cauris d’Afrique

Ecrit par Martine L. Petauton le 17 décembre 2016. dans Souvenirs, La une

SOUVENIRS - Cauris d’Afrique

Blanc et nacré, coquillage de l’Océan indien, venu de ce bleu unique des mers du sud, dont il conserve de fugaces reflets, le cauri tient au creux de sa main, comme un secret, ce matin-là, au détour de ce chemin rouge qui serpente sur le marché Wolof entre panières de mangues et de patates douces, dans le bruit assourdissant et chantant de l’Afrique noire. Le soleil est de plomb ; il doit être 10h ; on déambulait, heureux comme touristes en Afrique. Pas plus tard que la veille, on avait le parapluie, en pays de France, c’était février chez nous, et s’il n’y avait qu’une bonne raison à la magie des voyages, ce serait ces traversées de planète, à contre-saison. Cette année, pour la seconde fois, on venait au Sénégal ; région du Sine Saloum, entre océan et marais, dans cet entre-deux fleuves, habité de tous les oiseaux d’Afrique ; un endroit où dans le silence, celui si particulier d’ici, il n’y en a jamais de total en fait, de jour comme de nuit…

Le gamin – 10/12 ans semble-t-il, mais sait-on vraiment en Afrique – me regardait, son cauri posé dans la paume un peu calleuse. Regard sérieux, sombre à la manière de ces nuits de la ruralité de là-bas : si peu de réseau électrique, que par le hublot de l’avion, sortis de l’Afrique du Nord, illuminée par ses villes, on tombe dans ce bleu foncé, vraie couleur de la nuit, qui signe quelque part le survol du Niger ou du fleuve Sénégal. Derrière les yeux, ce « tout sauf l’innocence de l’enfance » qui est souvent le fait de ces gamins-ci ; un peu de l’adulte déjà devenu, quelqu’un qui a roulé sa dure bosse, qui en aurait des choses à dire, mais qui, le plus souvent, vous regarde, attentif, mais prudemment en retrait. Fait, aussi, de ces populations noires tellement plus réservées que nos amis du nord du continent.

Le regard appelle, puis la demande vient, discrète mais ferme : – Tu veux acheter mon cauri ? – Ça sert à quoi ? Silence, une miette scandalisé puis, petite voix (ah, ce français du Sénégal !) se voulant pédagogique : – C’est un coquillage, venu de la mer, il te portera bonheur, et… il fera encore d’autres choses… J’avance la main vers son offre ; il referme, comme sur la défensive ; négociation non terminée, ce qui ne va pas manquer de survaloriser le produit… – Si  tu me dis ces « autres choses » dont tu parles ? Il hésite et murmure – Les maladies, le Sida, les copains… les chances, quoi ; cette dernière « chance  copinade » demeure encore aujourd’hui mal identifiable pour moi !

Partout, les cauris, identiques à nos yeux d’étrangers ignares, en vrac, à l’unité, travaillés en bijoux sommaires ou parfois royaux ; pas un chapeau sans cauris, pas un vêtement de coton, à la teinture douteuse sans sa parure de gouttes nacrées, crantées, un peu piquantes ; un regard, un clin d’œil. Un passage obligé. Le cauri signe l’Afrique, la noire, la sub-saharienne, de Mombasa à Bamako. Vieux comme l’histoire si ancienne du continent, du temps des grands empires, le Malien, le Songhaï. A l’origine, venu – c’est quasi leur géologie – de ces îles des Maldives, entre Inde et rivages du Rift africain ; déversé par tonnes par les boutres lents aux ports de Mombasa ou la Pemba de Zanzibar, là où chaque porte en bois ancien s’orne de ces motifs valant nacre, cousus de cauris éclatants. Marchands dans l’âme en leur Moyen-Age de lumières, les Arabes en firent un trafic d’importance, de ces cauris devenus pratique monétaire pour des siècles. Les petits coquillages gagnèrent par des caravanes chargées aussi des épices de tout l’Orient, au pas lent des chameaux, l’Occident de l’Afrique, celui qu’on appelait alors Soudan. Puis – parallèle, peut-être, au trop de techniques et de rationalité de la colonisation – le cauri se fit outil divinatoire. Quelques femmes « jeteuses de cauris » officient encore, à la traditionnelle, dans quelques villages de Casamance, au pays des Diola, la terre des sorciers, et même à Dakar, pile à côté des couinements Google des ordinateurs derniers cris…

– Combien tu le vends ? Il murmure un prix, plus qu’abordable, insignifiant, même transformé en Euro depuis le franc CFA. Une valeur marchande, assurément pour lui, et peut-être sa famille. Alors, je sors le grand jeu, un collier de cauris de dessous mon tee-shirt, et de mon sac, une pochette bleu-cru, armoriée, c’est le mot, d’un motif caurisé. Stupeur de mon gamin – Tu en as déjà ? (respectueux) ; j’enfonce le clou – Ils ne sont pas Sénégalais ; étonné – D’où ? – Celui-là de Zanzibar, celui-ci de Mopti, l’autre année, au Mali ; sourire extatique, un brin désarçonné – Tu connais tout ça en Afrique ? tu en connais, toi !!? Et enfin, l’estocade – Choisis, je t’en donne un ! Il souffle en montrant le collier – Celui de Zanzibar… – Tu me vends le tien, maintenant ? Offusqué, et contractuel, officiel, presque : – Je te le donne ! On échange, c’est mon cadeau, ajoutant, sentencieux – en Afrique, on fait comme ça. J’ai senti là, qu’il y avait undéfinitif, un absolu qui tenait de la morale plus que du commercial, et qu’il ne pouvait être question que d’accepter.

Son sourire, et son cauri ; je revois tout, là, sur mon bureau, où depuis, si petit et si grand, le minuscule cauri, attend, un peu ébréché – sa valeur marchande est quand même douteuse, mais l’appellation cadeau, parfaitement validée… Chances, depuis ce voyage déjà lointain, je ne sais, mais ce sens aigu du don, chez des gens qui n’ont rien, ça, oui, ce souvenir, dans nos sociétés gavées d’avoir, à la veille des Fêtes, le plus beau des cadeaux !

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

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