La porte

Ecrit par Eva Talineau le 04 novembre 2011. dans Vie quotidienne, La une, Psychologie

La porte


1er novembre, et il fait sombre et l’ombre du monde étend à l’intérieur de moi sa nappe de tristesse – la bêtise et la mauvaise foi du dehors me rongent à l’intérieur – un ami, dont la fréquentation me protège un peu  de la déréliction ambiante, s’est absenté – d’autres sont là, pas si loin, que j’aime aussi, mais sur cette scène là, celle où les nuages noirs gagnent du terrain, ils n’y sont pas. Mélancolie banale qui donne à la vie un goût de cendres, de solitude, et qu’il vaudrait mieux, peut-être, que rien ne soit venu à l’être plutôt que quelque chose.

Et puis, en même temps, la vie continue, quotidienne, et heureusement – il faut faire les courses, prévoir des repas, et il n’y a presque plus de lessive-laine/cashmere. Direction Auchan. « Je vais avec toi » déclare mon mari, qui sent que je ne suis pas « dans mon assiette ». Très bien. Nous sortons, moi sans rien voir, perdue dans mes pensées, machinalement, je ferme la porte, sans la regarder. Qui regarde une porte ? Elle est comme d’habitude, blanche, reliant/séparant intérieur et extérieur. L’idée de la porte est-elle apparue dans le monde en même temps que celle de maison, où un peu après ? Les animaux ont des terriers, des nids, des grottes, des espaces d’habitation – quelques uns d’entre eux ont-ils inventé ce concept, qui pour nous semble aller de soi, d’interposer un quelque chose entre dedans et dehors ?

il y a quelques années, nous avions un chat qui aimait l’extérieur, nous avions installé une chatière, dont il a sans problème compris le fonctionnement – pour autant, il n’a jamais eu l’idée, lui, pas plus qu’aucun des autres chats, avec qui nous partageons depuis des décennies notre vie, d’en construire une, de bric et de broc, pour fragmenter les espaces à travers lesquels il circule. La philosophie implicite de l’être-chat serait-elle toute de continuité sans disruption ?

Bon, la porte, donc. Je la ferme, je range la clé. Et mon mari, tout à coup, lui, la regarde, tout content ! « Quand même, c’est formidable comme elle a bien tenu le coup ! Depuis combien de temps est-elle là ? Quinze ans ? Il n’y a pas à dire, nous avons bien fait de la changer, elle est vraiment solide, regarde les gonds, on dirait qu’ils viennent d’être posés. Et elle n’a même pas besoin d’être repeinte ». Je le regarde, lui – mais toujours pas la porte – et je ris. Les choses amères sont toujours là, rien ni personne ne peut faire que je ne les perçoive pas, mais aussi autre chose. Pas l’espoir, non. Autre chose, qui est au-delà de l’espoir et de l’inespoir. Autre chose qui est incongru, absurde – et qui nous porte.


Eva Talineau


A propos de l'auteur

Eva Talineau

Eva Talineau

Rédactrice

eva talineau

née à Budapest (Hongrie) dans les années après Yalta, arrivée en France en 1956 (au moment où pendant la révolte hongroise les frontières s'étaient ouvertes), études primaires, secondaires, universitaires en France. D'abord études d'histoire (c'était la moindre des choses, pour s'y retrouver un peu), puis formation analytique au sein de l'Ecole Freudienne de Paris, dans sa période flamboyante. Pratique la psychanalyse depuis 35 ans, fréquente volontiers les autres analystes quand ils sont fréquentables. Fréquente aussi la folie, celle des autres, en hôpital psychiatrique, depuis 35 ans aussi. Sociable à ses heures, asociale lorsqu'accès de pessimisme. Aime le pilpoul, c'est atavique. Capable de se taire, toutefois.

Commentaires (14)

  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    08 novembre 2011 à 08:14 |
    Eva , vous ne voyez pas la porte ou bien vous ne voulez pas la voir! La porte ,est-ce l'absence de cet ami « dont la fréquentation ...protège... »? Est-ce lui ou ce qu'il représente qu'est la porte .. Beau texte qui nous fait prendre conscience que son invention et sa fonction dépassent et de loin son usage quotidien .Les arcs de triomphe ont été des portes virtuelles que les vainqueurs « s'obligeaient » à traverser pour confirmer leur victoire, comme si cette porte était la grande Institution invisible qui sacre le héros . Dans les « Louanges » , on dit: « Ouvrez -moi les portes de la Justice... » . La porte n'est-elle pas en fin de compte le feedback négatif de notre liberté!

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    05 novembre 2011 à 18:28 |
    Et si la porte n'etait que le féminin -un peu plus petit- que le port, l'ouverture vers le dehors, le monde ???
    M.L.

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  • Emile Eymard

    Emile Eymard

    05 novembre 2011 à 11:58 |
    Il nous arrive d'entrebâiller la porte, peut-être parce que quelqu'un a frappé. Nous observons alors un coin de ciel, un petit bout de la maison d'à côté, une forme humaine qui passe devant la porte. Mais nous sommes restés à l'intérieur de la maison, notre regard part de l'intérieur vers l'extérieur, avec une très grande prudence à l'égard de tout ce qui viendrait bouleverser notre ordre intérieur. Pourtant, il ne faut pas craindre de laisser la porte grande ouverte, c'est notre porte de salut. Osons battre le tambour de nos portes, sans crainte qu'elles ne s'ouvrent sur ce que nous ne voulons pas voir, ou que nous voulons nous cacher. "Pas l'espoir, non",pas l'incertitude, non plus. Le hasard n'a pas de mémoire, laissons le agir à sa guise, quitte à nous souvenir de ce qu'il nous faudrait oublier. Mélancolie, nostalgie, garde nous en vie...
    NB. Commentaire écrit pour la deuxième fois, il avait été effacé.

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    05 novembre 2011 à 07:47 |
    Quel beau texte ! Il est assez fort pour se passer de commentaire ou d’explication mais il innerve l’esprit et lui donne désir de se lier à ce moment de mélancolie non pas dissoute mais comme repoussée dans sa propre maison par une parole, une remarque, une présence qui rend soudain insolite l’objet le plus banal.
    En quelques mots vous nous restituez la porte, vous en faites l’organe sensible qui fait de notre maison une autre peau et de la porte une bouche.
    Effets secondaires :
    1 - j’ai essayé de compter le nombre de fois que je passe une porte dans une journée, entre sortir de chez soi, rentrer dans sa voiture, en sortir, rentrer ailleurs en ressortir etc… c’est étonnant.. et sans faire de chacun de ses passages un moment sacré il est possible de le ritualiser un peu.
    2 – je me suis demandé si j’aurai su goûter aussi bien ce texte si je n’avais été favorablement prévenu par la grande qualité de vos interventions dans RDT, si vous n’aviez déjà poussé une porte…

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    • eva talineau

      eva talineau

      06 novembre 2011 à 00:27 |
      entreprendre de compter le nombre de fois où vous passiez par une porte, en écho à la lecture de ce texte, c'est une résonnance plus "juste" que quoi que ce soit que j'aurais pu "imaginer" - seul l'inattendu peut donner cette sensation d'une vraie réponse.
      La chose amusante, c'est qu'ayant lu moi-même vos textes, je ne doute pas que vous l'ayiez vraiment fait ! vous avez un rapport tout à fait intéressant à la "lettre", hors miroitements imaginaires.

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  • Emile Eymard

    Emile Eymard

    05 novembre 2011 à 01:27 |
    Il nous arrive d’entrebâiller la porte, peut-être parce que quelqu’un a frappé. Nous observons alors un coin de ciel, un petit bout de la maison d’à côté, une forme humaine qui passe devant la porte. Mais nous sommes toujours restés à l’intérieur de la maison, notre regard part de l’intérieur vers l’extérieur, avec une très grande prudence à l’égard de tout ce qui viendrait bouleverser notre ordre intérieur. Pourtant, il ne faut pas craindre de laisser la porte grande ouverte, c’est notre seule porte de salut. Osons battre le tambour de nos portes, sans crainte qu'elles ne s'ouvrent sur ce que nous ne voulons pas voir, ou que nous voulons nous cacher. "Pas l'espoir, non", pas la certitude, non. Le hasard n'a pas de mémoire,laissons le agir à sa guise, quitte à nous souvenir, ce qui est le propre de l'homme sain. La nostalgie nous gardera en vie...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 novembre 2011 à 23:11 |
    Il y avait, dans la Rome antique, des dieux des portes, des seuils, en particulier Janus bifrons, gardien des portes du temps et dont la double face regarde, d'un côté, le passé, et de l'autre, l'avenir...Peut-être cette porte, au coeur de cette mélancolie automnale, est-elle le symbole de cette "Autre chose" : altérité temporelle (l'année finissante, prémice d'une année nouvelle), mais aussi altérité métaphysique, celle du Tout Autre, qui se trouve dans l'autre monde, et qui, en effet, nous porte!

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  • Martine L

    Martine L

    04 novembre 2011 à 19:11 |
    J'ai beaucoup goûté cette ode à la porte ! comme protection, ou fermeture du "en soi" ; ne remarque-t-on pas, partout dans nos voyages lointains les " portes" qui souvent n'en sont physiquement pas, mais symboliquement en sont toujours ; la yourte mongole et son pan de peau sans serrure, la hutte masaï sans aucune fermeture, mais avec la haie d'épineux ; la façon si particulière d'organiser l'espace autour de soi du SDF du coin de ma rue. Peut-on, finalement, s'envisager sans porte ?

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  • PETIT Jacques

    PETIT Jacques

    04 novembre 2011 à 18:01 |
    La "porte" que de métaphores peut-on ouvrir voire refermer ? je m'interroge ? à plus !

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    • eva talineau

      eva talineau

      04 novembre 2011 à 20:10 |
      "métaphore", c'est, étymologiquement ce qui "porte au-delà", justement - comme cette "fonction porte", notion mathématique (algèbre de Boole), fonction de "transformation" à travers laquelle à partir de deux configurations spatiales, on peut en construire une ou plusieurs, nouvelles, qui ne sont ni l'addition, ni la soustraction des deux autres, dont elles procèdent, mais une - ou plusieurs - figures inédites, formes nouvelles non incluses dans ce qu'on aurait pu "imager", "imaginer", produire à partir des précédentes, et qui pourtant sont en relation avec elles, résultante du "travail" de cette "fonction porte". Votre commentaire est tout à fait pertinent.

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      04 novembre 2011 à 18:46 |
      La nature invente les portes,et l’homme les métaphores,cher Jacklittle. Ainsi pour se protéger par exemple des prédateurs le bigorneau ferme sa coquille par un opercule. La moule utilise carrément une porte à deux battants, et cela de manière plus visible que chez l’huître. Mais que dire des fleurs carnivores qui attirent les insectes, puis les digèrent tranquillement à l’abri d’un opercule fermant leur tube digestif?

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      • eva talineau

        eva talineau

        04 novembre 2011 à 23:24 |
        la nature crée des membranes, des séparations entre diverses structures anatomiques, et ces structures sont parfois fort sophistiquées, comme celles des fleurs carnivores que vous mentionnez, des merveilles de complexité ! mais ces structures, elles ne sont pas "inventées" par les êtres vivants qui en sont porteurs. La physiologie de la moule vous fait penser à vous à une porte à deux battants du fait que cette porte, vous en avez le concept, la représentation. C'est un abus de langage de dire que la nature a inventé les portes - la nature a inventé des structures complexes, des membranes, des séparations entre régions anatomiques et entre ces régions anatomiques et le monde extérieur - c'est l'homme qui les a "pensées" comme telles, du fait de pouvoir se représenter l'espace autrement que ce que la simple "perception" de celui-ci lui "présentait" comme donné.

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        • Simon Dominati

          Simon Dominati

          05 novembre 2011 à 09:19 |
          Comme quoi « porte » peut vous claquer le langage au nez.
          Et que dire de « trappe » ?
          Ouverture ? Fermeture ? Fenêtre ? Passage ? Panneau ? Piège ? Ou quoi d’autre ?
          J’aime bien ces évasions qui font rêver le cartésien…

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  • Mélisande

    Mélisande

    04 novembre 2011 à 17:36 |
    C'est beau Eva, cette médidation un peu grave...

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