"L'ovale de son visage pâle"

le 21 février 2011. dans Vie quotidienne, La une, Santé


Je le savais avant même de me rendre aux Urgences : une belle histoire d'histoire d'amour m'attendait dans ce grand hôpital parisien du 14ème arrondissement. Il n'est pas nécessaire d'avoir vu L'Adieu aux Armes ou Le Patient Anglais pour savoir que ces lieux sont propices aux histoires de cœur…

Plusieurs facteurs y concourent, qu'il serait vain de chercher à démêler. L'état de dépendance physique et psychique dans lequel est plongé le malade, la perte brutale de la majeure partie de ses repères et plaisirs esthétiques et gustatifs habituels jouent ici un rôle capital. Mais suffit-il de priver un homme de musique ou de bonbons au miel, de le soumettre à un régime sans sel, sans vin, sans poivre, sans moutarde, sans vinaigrette, sans café, sans confiture ni pain dignes de ce nom pour le rendre fou amoureux de son infirmière ? Of course not. Le facteur "surprise" est indispensable au surgissement de l'Amour dans ce contexte où le corps ne s'appartient plus qu'en partie. L'instant d'avant, tu étais plongé dans un morne et profond ennui, et voilà que soudain, la vie retrouve ses couleurs : la porte s'ouvre sur une vision angélique, et tu décolles…

Il est 2 heures du matin. Un faisceau de lumière illumine la chambre. Une voix douce mais persuasive se fait entendre : "Je viens prendre votre tension." La femme en blanc ne te demande pas ton avis, elle énonce une évidence. À 2 h, l'hôpital a un besoin urgent de savoir où j'en suis avec ma tension, mon taux de glycémie, etc. Une jeune diplômée a été désignée tout exprès pour recueillir ces données, qu'elle va minutieusement inscrire sur un tableau mural avant de disparaître, aussi légère qu'un souffle dans la nuit.

Quel médecin prendra le temps de consulter ces informations ?  Que deviendront-elles après ta sortie de l'hôpital ? Ces questions, tu ne te les poseras que bien plus tard, car, à cet instant précis, tu viens enfin d'ouvrir tes yeux sur un spectacle rare - un impeccable enchaînement de pointes et de pirouettes qui t'évoque irrésistiblement les automates du 18ème. Sans craindre de passer pour un demeuré, tu contemples ce gracieux ballet avec un émerveillement enfantin, mais le meilleur est à venir. Sophie (prénom changé) s'approche, penche sur toi son visage à l'ovale parfait et te prend la tension tout en consultant d'un œil exercé le moniteur qui bipe doucement. La froide lumière de la veilleuse flatte la blancheur de son teint laiteux et le gris clair de ses sublimes yeux en amande, qui ne te fixeront jamais directement. Pauvre chose, échouée fortuitement entre ses mains expertes, d'ici deux jours, tu auras quitté son service…

Nos fugaces relations n'en seront pas moins placées sous le signe de la plus grande franchise. Pas question de lui cacher quoi que ce soit de ma personne. Elle va tout connaître de mon âme et de mon corps, de mes habitudes et de mes petites faiblesses. Une solennelle admonestation servira de préambule à cette prise de possession hardie : "Vous n'allez vous VERTICALISER comme tout à l'heure, n'est-ce pas ?" (On m'avait interdit de me redresser dans le lit, je devais rester à plat sur le dos pendant au moins 48 heures, sous peine de voir mon encéphale se répandre par les oreilles. J'avais enfreint cette règle de base, arguant qu'il me serait aussi difficile de manger sur le dos que sur le ventre. Il s'ensuivit une conférence en haut lieu, et une autorisation de me redresser à 30° à l'heure des repas.)

J'obtempère docilement, et en suis récompensé par un fin et discret sourire. Un bon début…

Le lendemain, je m'enchaîne un peu plus à ma belle infirmière. Hercule aux pieds d'Omphale… Qu'on veuille bien excuser la trivialité de ce que suit : "J'ai un problème de transit, et cela fait aussi plusieurs heures que je n'arrive pas à uriner." Deux minutes plus tard, elle pointe un lecteur à ultrasons (?) en direction de ma vessie distendue, et me dit "Pas étonnant… 900 centilitres. Je vais vous poser une sonde urinaire.". – "Non, non, laissez, j'ai l'impression ça pourrait s'arranger tout seul, je sens venir l'inspiration." – "Je serai de retour dans dix minutes." Dix minutes plus tard, d'une voix douce et chargée d'espoir : "Alors?" – "Vous avez sur moi un effet miraculeux. Regardez plutôt", dis-je en désignant le "pistolet" plein à ras bord. Sophie ne serait pas plus heureuse de se voir offrir une rivière (de diamants).

Je sens que je suis à ses yeux un patient exceptionnel. Une nuit (la seconde, la troisième? je perds la notion du temps), j'entends des éclats de voix au bout du couloir. Un malotru s'en prend à mon idole en annonçant qu'il va arracher sa perf' et prendre le large. Sophie menace de le faire sangler. Trente secondes plus tard, elle regagne, impavide, mon antre douillet, ne laissant rien paraître de son courroux. "Un client difficile ?", demandé-je avec un sourire engageant, soulignant au passage que jamais je ne le serai avec elle. "Ça arrive…", répond-elle ajoutant patience, discrétion et modestie à la longue liste de ses mérites.

Ma gratitude et ma confiance sont telles que je prends pour argent comptant tout ce qu'elle me dit. La veille de ma fibroscopie, elle me prépare à cette opération barbare, inédite pour moi, et que j'attends donc avec une grande placidité. "Vous voulez savoir comment ça se passe ?" Je feins une terreur comique, puis "Mais non, allez, racontez-moi." S'ensuit une berceuse digne Blanche-Neige : "On va d'abord vous faire une anesthésie locale, et dès que le tuyau sera entré, vous ne sentirez plus rien." En fait d'anesthésie…

O, Sophie, comment as-tu pu m'abuser ainsi ?

Lui en ai-je voulu inconsciemment de cette trahison ? Toujours est-il que lors de ma dernière nuit aux Soins intensifs, je pris ma revanche. Après m'avoir annoncé mon transfert dans un autre service de neuro, Sophie réalisa juste avant de sortir qu'elle avait négligé le "test" habituel du "nombre des doigts". Elle se retourna et esquissa de loin un vague geste, comme un petit "coucou" sur un quai de gare. "Pas de problème de vue ?", demanda-t-elle, désinvolte. – "Non. Mais pourquoi avez-vous DEUX NEZ ce soir ?" Elle eut un hoquet, suivi d'un petit rire de gorge, puis elle sortit de la chambre et de ma vie.

Post-scriptum en forme de flashback

Quelques heures plus tôt, j'avais eu la preuve que Miss Perfection n'était peut-être la déesse immaculée que j'avais imaginée. Mon lit, défectueux, étant resté coincé en position relevée, elle dut s'escrimer avec sa collègue pour le débloquer. Alors se produisit l'impensable. Tout à son effort, son ventre soyeux ondulant à quelques centimètres de mon nez, je l'entendis souffler, soupirer, ahaner, rager en silence jusqu'à ce qu'entre ses petites dents nacrées fuse un "Putain !" à peine audible.

Victory, victory, victory !

Il n'en fallait pas plus pour me rassurer.

Cette fille était humaine, après tout ; rien qu'humaine…

Commentaires (6)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    22 février 2011 à 11:01 |
    Etes-vous sûr, cher Olivier, de ne pas vous être "verticalisé" d'une autre manière, tout en restant en parfait décubitus?

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    21 février 2011 à 20:51 |
    Et si ça ne me rappelle rien, à part le fait, cruel, que je ne suis jamais tombée amoureuse d'aucun infirmier, même de nuit, mais que j'aime quand même de quoi vais-je avoir l'air ?

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  • Vaillant

    Vaillant

    21 février 2011 à 20:49 |
    Ah Sophie, allez-vous lire entre les lignes?

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    • OLIVIER EYQUEM

      OLIVIER EYQUEM

      22 février 2011 à 10:54 |
      Déjà trente cierges à Notre-Dame. Pour rien. La semaine prochaine, j'essaie le marabout Tentrain, à Belleville, c'est le meilleur, dit-on)

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  • Jacques PETIT

    Jacques PETIT

    21 février 2011 à 20:12 |
    Ca me rappelle en plus bref,en plus léger les "Anneaux de Bicêtre" de Simenon .
    Bravo.

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