Lucrèce et la cerise ...

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 novembre 2011. dans Vie quotidienne, La une, Psychologie

Lucrèce et la cerise ...

Un chagrin vient de me tomber dessus, il y a peu. Force 7, pour le moins, sur l’échelle de Richter ; tempête tropicale soudaine ; fracas des murs qui s’effondrent ; alerte rouge pas comprise sans doute. Que lire dans cette carte météo ? Où se trouve l’œil du cyclone ? Etretat tombe dans la mer, et, à la différence des 3 petits cochons, je n’avais pas préparé de maison en pierre…

Le psy - que je n’ai pas - me dit : «  essayez donc un peu de Lucrèce ! ». Sur ma table de chevet, deux vieux « Garnier - Flammarion » ; « les fleurs du mal » évidemment, et le « De  Natura Rerum » de Lucrèce. Celui qui « tord le vieux voile d’Isis trempé dans l’eau des ténèbres », comme dit mon cher V. Hugo. Jauni, il est encore annoté de mon écriture d’adolescente ; - elle a peu changé - et cette pérennité, cette constance, restent en moi, à l'autre bout de la vie ...

Comme la cerise d’une vie déjà  si peu  gâtée en soucis, je me surprends à  dire, contemplant ce que je traverse, que, peut- être, comme Lucrèce, j’apprécie mal distances et volumes ! Notre scientifique latin, cherchant à raisonner et à expliquer cette nature qui l’entourait, a souventes fois - si moderne - eu des intuitions géniales quand il s’est agi de la chaleur, de la circulation des sons, de la réfraction de la lumière, sans compter - pièce magistrale de son œuvre - des atomes (mais, si !).

Il a pourtant, dans le champ vaste qu’il s’était donné, eu quelques ratés d’importance ; ainsi «  la lune, qui… n’a pas plus de volume que ne lui en voient nos yeux ». Pourquoi ne pas croire que c’est ainsi pour le chagrin qui m’occupe et la cerise dont je me fais tout un monde ?

Car, comme moi, vous aurez remarqué à quel point nous sommes dans ces tempêtes intimes, tout d’un coup, si fragiles ; incapables de mobiliser la moindre stratégie de résistance ; immobiles, pétrifiés, quand ce n’est pas glacés, prêts à être dissous, si prompts à la décomposition de ce qui nous « faisait » pourtant… Dommage que je ne puisse poser « directement ma question à Lucrèce »… comme à la T.V !

Dès le livre 1 du «  De natura ... », il est observé finement : « la chute répétée d’une goutte d’eau creuse la pierre » (j’y vois quelque chose avec mon problème !) et de poursuivre : « il suffit de dévier l’eau ». Bien ! Je prends note (parvenir à le faire ; évidemment, une autre histoire !).

0n sait que le cœur de son « De la nature »  - quand il en a fini avec le scientifique - c’est la métaphysique, tout droit sortie d’Epicure, « toi, qui le premier, au fond d’affreux ténèbres, as brandi un si lumineux flambeau ». Avec de telles pages, il a forcé l’admiration d’un Montaigne (que voilà, pour moi, une autre bonne ordonnance !) et de tous les Encyclopédistes réunis.

Autour de la peur de la mort - en quelque sorte, autopsiée - il donne sens - « bon sang, mais c’est bien sûr ! » - à toutes ces démesures, obsessions compulsives qui nous hantent (- en vrac - je prends ce qui m’arrange: recherche du pouvoir, obsession de la visibilité, de la notoriété, désir de luxe.). Acharné à délivrer l’homme de ses phobies morbides, refusant à l’âme l’immortalité, son livre 2 rassure : « quel néant est pour nous, cette période de l’éternité qui précède notre naissance ; miroir où la nature nous présente l’image de ce qui suivra notre mort ; état plus paisible que le sommeil le plus profond » ; dans la foulée, il règle leur compte aux dieux (un peu vite, peut- être... comme on aimerait « réagir » sur sa « chronique » en engageant de belles envolées ! ). Matérialisme déjà solide, péchant sans doute, comme souvent avec Lucrèce, par excès  de didactique. Vrai, que je n’envisage, pour consolation ou recherche de solutions, pour l’instant, ni neuvaine, ni recours aux ostensions ! De ce côté-là, je suis encore armée, depuis ma lointaine jeunesse, grâce à Lucrèce et comparses…

Tout se tient dans ses 7200 vers et, bien sûr - la sagesse stoïcienne annonciatrice des grandes pensées orientales coiffant le tout -, voilà qu’il nous invite : « quitte ces biens qui ne sont plus de ton âge ; allons ! Point de regret, laisse jouir les autres ! ». Sourire ! En attendant d’en rire… Son fameux : « ne pas mourir de ce qu’on n’a pas » est plus qu’un programme, une ligne de vie, dont - il faut bien dire -, l’horizon est souvent encore loin pour beaucoup d’entre nous ! Il faut faire son marché autour de « ce qui dépend de nous ; ce qui ne dépend pas (plus ?) de nous » ; objectif désigné par ces philosophies antiques et orientales. « Si un problème n’a pas de solutions, s’en inquiéter n’y changera rien », dit le proverbe tibétain de ce jour, sur mon calendrier perpétuel (pensées positives ! haut les cœurs !). Lâcher prise, classer ; (les fameux tas) ; choisir, aussi ; avec, moins sucré et plus coûteux, le « laisser sur le bord de la route… », qui, il faut le mesurer, fait partie intégrante  du paquetage...

Les experts - ceux du champ dur de la philosophie, par exemple - j’en connais d’excellents ; murmureront peut-être, en me voyant dire que cette épopée antique relève d’un traité des passions.  Je ne suis, en la matière, qu’une simple consommatrice. Pourtant, à la suite d’Epicure - mais sans être un pâle suiveur - :« faire fleurir le repos de l’âme sur la ruine des passions », avait dit le grec ; Lucrèce approfondit, éclaire autrement. Peut-être un peu « balourd », mais les Romains sont en tout génialement pragmatiques, et après de si longues années, pâmée devant les grecs, voilà que sur le tard, je « rends aux Romains… ».

C’est ainsi qu’il nous est conseillé une vertu,  nous parlant peu actuellement - la tempérance - (utile aux débats du microcosme !) ; posture un peu prudente - on va dire conséquente - qui lime les sautes des passions, trop violentes, trop colorées, trop « poussées de fièvre ». Rien de « pisse-froid », pourtant ; une certaine austérité élégante, permettant de goûter à la vie et aux plaisirs de l’esprit, en recherchant sans cesse la sérénité (Orient, encore). Je ne vois rien, là-dedans, qui refuse la sensualité, du reste.

Merci ! Lucrèce ; j’adhère, j’achète… Après, ce matériel en kit, il va falloir le monter (Ikea, ce n’est pas toujours  mon fort !), m’approprier la notice, et - pas mince affaire - le faire fonctionner.

«  Prenez votre temps », susurre le psy de mon histoire ; « le chemin n’est pas droit, et les effets secondaires ! Je ne vous dis pas ! ».

Au bord du livre 2, quelques mots, comme une clochette qui annonce des jours meilleurs - se refaire la cerise - ? « Rien donc ne se perd, tout à fait de ce qui semblait périr ».

« Vous semblez bien réagir au produit », dit le médecin ; « montons donc les doses, un peu d’Héraclite, ça va bien, aussi pour ce que vous avez ! »…


Martine L. Petauton


A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 novembre 2011 à 22:12 |
    « Faire fleurir le repos de l’âme sur la ruine des passions » avait dit le grec (Epicure) ». Pour Lucrèce, comme pour ses prédécesseurs, Epicure et Démocrite, le but ultime de la philosophie est l’obtention de l’a-taraxia, de l’absence de « taraxé », de tout ce qui peut troubler ou déstabiliser l’âme. Cette ataraxie, cette équanimité, qui ressemble à l’a-patheïa stoïcienne, l’extinction totale des passions (rien à voir avec l’apathie en français !), Lucrèce l’a traduite en latin par « tranquilla pax », « placida pax » ou bien encore « summa pax », la paix suprême, que la spiritualité athonite retrouvera, bien des siècles plus tard, dans un contexte totalement différent, avec la notion d’ « hesychia », de tranquillité fondée sur le repos en Dieu (comme quoi ! Matérialistes et croyants finissent par se rejoindre !). Puissiez-vous, chère Martine, atteindre un jour cette summa pax (que je n’ai pas encore rencontrée !), c’est tout le bien que je vous souhaite.

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  • eva talineau

    eva talineau

    04 novembre 2011 à 16:48 |
    "la chute répétée d'une goutte d'eau creuse la pierre" - ainsi, c'est de Lucrèce ? j'ai en mémoire plutôt une variante "guta cavat lapidem, non vi, sed saepe cadendo", adage qui m'avait été transmise, enfant, pour m'enseigner, à travers elle, l'importance de la persévérance et des petites choses - je ne saurais dire si le sens du propos, à l'époque, a eu quelqu'impact, mais j'ai gardé en mémoire la musique de ces mots.
    pour ce qui est du chagrin force 7, tant mieux si Lucrèce, avec une pincée d'Héraclite, "ça le fait". Les livres qu'on aime sont des amis. Et eux aussi vous surprennent, comme finalement les gens qu'on aime vraiment, ils ne sont jamais les mêmes d'une fois à l'autre.

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