Trois par trois

Ecrit par Eric Thuillier le 14 février 2011. dans Vie quotidienne, La une, Ecrits

Trois par trois


J’aime que les choses aillent par trois. Une idée ou une œuvre d’art qui n’est pas membre d’un trio ne m’intéresse pas. Pour entrer dans mon cerveau, un objet ou un concept doit s’y présenter en compagnie de deux autres. J’en ai parlé à mon neuropsychiatre qui a fait semblant de s’intéresser au problème mais dont le timbre de la voix, légèrement voilée par l’onde du mensonge, disait clairement qu’il n’avait aucune intention de l’éclaircir. C’est pourtant simple. Je lui avais posé cette question à laquelle j’ai la réponse à seule fin de renouveler le sondage journalier de l’incurie générale auquel je procède matin, midi et soir.

Rechercher la cause d’une obsession n’est pas promesse de guérison mais c’est au moins le baume vaguement consolateur fourni par un digne exercice de la pensée. Je me suis trouvé bien aise lorsqu’un matin de je ne sais plus quelle saison, la soudaine association de trois idées m’a fait découvrir dans mon enfance la source de mon obsession trilogique.

Vers l’âge de quatre ans, j’ai compris que le nombre de genre dans l’espèce humaine était limité à deux et j’en suis resté inconsolable. Mon père et ma mère, un homme et une femme,  n’étaient pas une combinaison à laquelle je devais la vie, elle était l’unique combinaison possible pour donner la vie. Dans le temps de cette découverte je me suis souvent planté à ma fenêtre, et fixant un point lointain qui devait le contenir, dressé mon poing vers Dieu pour lui faire reproche d’une création si réduite. Comme ce troisième sexe nous manque !

A l’époque je ne connaissais pas les homosexuels qui comblent partiellement et très imparfaitement ce manque.

Pour compenser, j’ai tout associé par trois. Je n’ai accepté de la réalité que les triples éclats. J’ai trituré, j’ai tricoté, j’ai tripoté le réel pour en réunir trois morceaux en un ou parfois en casser un en trois. A la tête de larges possessions d’idées et de mots réunis en poquets de trois, j’ai dressé de ces triptyques un triple inventaire (chronologique, alphabétique, intuitif) que je ne peux vous livrer car lorsqu’un groupe est constitué, il ferme ses volets, il n’appartient qu’à moi.

Je fais ici une petite exception en me saisissant du moment où un diptyque, qui précède parfois un triptyque, s’associe à une troisième image pour faire son entrée dans l’inventaire. En réalité les diptyques en attentes sont rares, la procédure courante consiste plutôt pour une idée ou une image à en appeler deux autres pour former sur le champ un groupe de trois. Je m’autorise aujourd’hui à saisir un triptyque juste avant son entrée dans l’inventaire, à figer le temps de ce passage, en raison de ma grande amitié pour les lecteurs de Reflets du Temps. Elle a poussé en moi le désir, au moment même où cette troisième idée (ou plus précisément cette troisième image de la même idée) a rejoint les deux autres, de leur faire part de cette curiosité trinitaire. J’étais, comme on va le voir, les pieds dans la terre gluante, planté sous l’égout des cieux, quand une idée banale a pris saveur au contact des autres et dans l’instant même s’est complété d’un commentaire survenu malgré moi : tiens, je pourrais raconter çà à mes amis de Reflets du Temps !

Sans révéler le contenu de mes triptyques, je peux dire que j’en possède dans tous les domaines, musique, littérature, légumes, animaux familiers et animaux sauvages, et bien sûr couleurs. J’en avais pour le bleu, pour le noir, pour le gris clair, pour le gris foncé, mais pour le gris chantant je n’en avais pas, et c’est justement cette lacune qui s’est comblée.

Il y a trente ans, lorsque j’éventrais un coteau pour y construire la maison que j’habite encore, une bande de petits crapauds avait élu domicile dans mon tas de grave à béton. Ceux qui ont pratiqué l’art de remplir une bétonnière savent qu’il faut pousser la pelle avec vigueur pour qu’elle pénètre jusqu’à la garde dans le lourd mélange de sable et de caillou. Or la peur de blesser les crapauds m’obligeait à des délicatesses, à faire du béton comme on prend le thé. Régulièrement cependant j’apercevais dans ma brouette une de ces bêtes enduites de ciment et leur administrais une douche. Nul doute que j’en ai coulé quelques unes dans mes planchers.

Cette association, que je n’aurai pu faire sans la rencontrer, m’avait donné l’idée d’un point commun entre le béton et les crapauds, un point commun dans la distance entre leurs apparences et leurs qualités. Le béton, lors de sa fabrication, est visqueux, gris, terne, couvert des pustules des cailloux. Coffré et vibré sur une surface propre, il devient lisse, brillant, résistant, il n’a plus rien à voir avec l’épaisse pâte originelle. Les crapauds, dont j’ai appris depuis les étranges mœurs qui les font nommer crapauds accoucheurs, ont aussi un aspect désagréable, gris et pustuleux et pourtant il ensemence la nuit de cristaux sonores merveilleux, de petites bulles notes dont on se demande comment un tel animal peut les produire.

L’autre jour, en débarrassant le jardin de parents âgés des restes de végétation de tomates et de vieux piquets, la grisaille des objets et du temps s’est soudain opposée au souvenir de l’éclat rouge des tomates, apparemment si éloigné de la couleur de la terre, des outils et de la cabane délabrée qui les abrite.

Béton doux au touché

Crapaud doux à entendre

Tomate douce à goûter

Dommage que la vie ne m’ait pas guidé vers la confection de pentatyques, ils auraient eu plus de sens.

A propos de l'auteur

Eric Thuillier

Rédacteur

Artisan électricien

Auteur de chroniques sur "Le Monde.fr"

Commentaires (5)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    18 février 2011 à 09:56 |
    La mort, pour les religieux (et même pour certains chrétiens laïcs très militants), est un jour de naissance (dies natalis): la naissance au ciel! Un jour de fête donc!Les plus rigoristes des moines demandent même une simple croix, sans aucune mention du nom ou des dates de naissance et de décès. J'espère pour elles que toutes ces jeunes filles, rentrées si tôt au couvent, ont trouvé ce qu'elles étaient venues chercher...Merci, Eric, de ce récit et de ce partage.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    16 février 2011 à 14:24 |
    Vous attirez à juste titre, cher Eric, notre attention sur la valeur symbolique du chiffre 3, retour à l’unité primordiale après le détour par le 2 (à connotation négative, cf. la dyade indéfinie chez Plutarque). Les religions de l’antiquité regorgent de triades et le Christianisme ne fait pas exception (la Sainte Trinité se dit, en grec, « aghia Trias » !) ; Plotin rationalisa cette scansion du 3 vers le 1, et du 3 vers le 1 en décrivant l’extériorisation, l’ek-stase de l’Un par le schéma ternaire : mone (repos), proodos (émanation, dipersion vers la pluralité) puis epistrophe (retour à l’unité)….Ce schéma eut une longue postérité philosophique puisqu’il fut repris par Hegel dans sa phénoménologie de l’Esprit : c’est le célèbre thèse, antithèse, synthèse, canon du plan de dissertation « à la française » depuis lors !

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    • feudouce

      feudouce

      25 juin 2011 à 12:52 |
      Eloge du tryptique

      avez vous remarqué aussi que les meubles à trois pieds sont beaucoup plus stables
      mais qu'ils ont un avantage certain sur les meubles à quatre pieds :
      ils peuvent revenir très facilement à une situation de déséquilibre , ce qui permet un déplacement plus facile

      C'est d'ailleurs pourquoi j'apprécie la forme du haiku ( 3vers)
      et que je la préfère au quatrain

      Dans le cas d'un dyptique en art, on pense virtuellement à unepièce qui complte l'autre.
      Alors qu'un dyptique laisse une combinaison infinie d'éléments

      Il s'agit de repérer la pièce manquante qui fait sens ( tomate)
      , juste après que le duo ( béton + crapaud) se soit constitué

      Cette pièce manquante, lorsqu'elle se révèle, fait parler du duo et nous met sur la piste de sa combinaison inconsciente

      alors que le béton et le crapaud donnaient une combinaison multiple et insondable
      la réponse tomate nous met sur la voie

      Le toucher. le son.

      le goûter en réponse , comme résolution d'un énigme
      nous en dit plus :
      il s'agissait bien encore ici d'une recherche de sens !!!

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    • Eric Thuillier

      Eric Thuillier

      17 février 2011 à 21:31 |
      J’aime beaucoup votre commentaire car de tous les procédés humoristiques l’inventaire érudit à ma préférence.
      J’aime aussi beaucoup les clins d’œils que la réalité nous adresse qui nous font tutoyer le hasard. Je crois que vous serez sensible à celui ci, vécu ce jour même.

      Mes parcours professionnels m’amènent à passer souvent devant un cimetière dont un grand carré est parsemé de croix blanche géométriquement réparties. Un jour j’ai entendu que c’était un cimetière américain et depuis trente ans, à chaque fois que je passe devant cet alignement je ressens la présence étrange de ces gens venus de si loin pour mourir ici et sans me demander pourquoi tant d’américains seraient venu se faire tuer en Périgord. L’assurance de mon interlocuteur, lui même sans doute instruit par quelqu’un de renseigné m’avait suffit.

      Aujourd’hui, enfin, après y avoir pensé au moins deux cents fois, je me suis arrêté dans ce cimetière pour prendre un bain de noms d’hommes américains. j’ai découvert qu’il s’agissait en réalité des tombes des sœurs d’un couvent voisin encore actif, la dernière tombe est de 2011.

      Sous le nom des sœurs figurent trois dates, celle du milieu étant je suppose celle de l’entrée dans les ordres ou plus probablement de la prise du voile. La date médiane étant selon les uns une seconde naissance, selon les autres une première mort mais en tous cas déterminant un genre humain particulier : le troisième sexe dont je regrette l’absence peut être ?

      Elles sont enterrées deux par deux, non par affinité mais par ordre de disparition. Quand le terrain disponible a été entièrement employé, on est reparti de la première tombe pour confier une compagne à la sœur qui l’occupait, une des rangée est même occupée par des trios de sœurs. J’ai été pris au tripes par ces dates de naissance, par l’age des jeunes filles lors de la date intermédiaire (entre 24 et 30 ans), par ces dates de disparition, par ces corps assemblés deux par deux sous la terre.

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  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    15 février 2011 à 16:25 |
    La nature est une source inépuisable d'idées, d'associations, de figures, d'images qui je n'en doute pas, alimentent vos tryptiques.
    Vous savez regarder la nature, c'est un don.

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