Reflets d'ailleurs : « A Cali on garde le sourire »

Ecrit par Alexis Brunet le 02 avril 2016. dans La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : « A Cali on garde le sourire »

A Cali, on garde le sourire. Au café, dans le bus et dans la rue. Salaire minimum indécent, allocations chômage inexistantes, peu importe, on garde le sourire. Salsa ambiante. Capitale mondiale de la Salsa dit-on, excusez du peu. Femmes souriantes aux courbes élancées. Airs de musique rythmée surgissant de chaque coin de rue, dont les Colombiens fredonnent les paroles qu’ils connaissent sur le bout de lèvres. Le goût de la vie est palpable, celui de la danse aussi. C’est culturel, on doit être de bonne humeur, on ne sait ce que la vie nous réserve. On vit. Les touristes eux sont ravis. Pourtant, un mendiant tous les trente mètres. Des vagabonds parfois shootés, qui fouillent les poubelles toute la journée, ou toute la nuit. Des quartiers d’une misère matérielle honteuse, où s’entassent des familles souvent nombreuses. Scandaleux ? Oui mais c’est la seule réalité qu’on connaît. On est né avec, on a grandi avec, on y est habitué. C’est ainsi. C’est naturel.

Football. Colombie 3, Bolivie 2. Courte victoire mais suffisante. Le maillot jaune national arboré par tout un chacun. On trinque, on danse à chaque but. L’effervescence patriotique du ballon rond. Et les immenses inégalités sociales ? Et tous les problèmes ? Ça attendra. Le foot avant tout ; et de toute façon, c’est la semaine sainte. Sainte Marie, Jésus notre sauveur et la famille. Congés nationales ; mais n'allez pas croire qu'elles seraient payées. Ceux qui le peuvent s’échappent un peu de la ville. Parcourir, sillonner ou simplement faire une courte promenade dans ce « pays magnifique », dit-on fièrement. Les autres restent. Ils partiront une prochaine fois. Quand ils pourront. Ainsi ils partagent le temps avec leur famille. La famille c’est sacré. C’est primordial. Et il s’agit de garder le sourire.

Un banc. Deux jeunes amoureux s’embrassent. Ou plutôt amants, qui sait ? Cela ne regarde qu'eux-mêmes. Ils se prennent la main, ils sourient. Derrière eux, un kiosque à journaux. Une première page. L’évolution du processus de paix avec les FARCS. Après 60 ans de guerre civile, enfin la paix ? Peut-être. « Si Dios quiere », dit-on parfois, « si Dios quiere ». Le long d’une avenue bruyante, une fresque colorée en hommage aux milliers de disparus de cette guerre pesante et fratricide. Une autre pour dénoncer les meurtres de femmes. Une lourde empreinte. Puis de nombreux tags, comme dans toutes les villes, mais surtout des slogans : « La santé est un droit, pas un service ». « Un salaire minimum viable ». « L’éducation n’est pas un commerce » etc. Le réveil des consciences, dans un pays où l’éducation supérieure est un privilège, où un pauvre atteint d’un cancer n’a d’autre choix que de disparaître chez lui, souvent dans son taudis, où la presse est muselée par le principal parti. On n’est pas du genre à se plaindre à Cali, on en a vu d’autres, surtout dans les années 90. On encaisse. Mais jusqu’à quel point suffisent les sourires ? Jusqu’à quel point supporte-t-on une société ankylosée ? Certains disent qu’un jour viendra. Mais quand ? En attendant on danse, on profite du plaisir des sens, parfois aguardiente aidant. On contemple le ciel, la Lune et les montagnes sèches. On sort avec son amoureux ou son amant. On drague aussi. Pour autant, on n’est pas fainéant, n’allez pas croire. On travaille, et longuement. On se lève tôt. Et on fait même du sport, malgré la chaleur étouffante. On sait apprécier la vie à sa juste valeur. On n’est pas râleur à Cali. Sans doute pas assez, mais que voulez-vous : à Cali, on garde le sourire.

A propos de l'auteur

Alexis Brunet

Alexis Brunet

Né en 1981 à Evreux, Alexis Brunet a vécu en Angleterre et au Mexique, et a séjourné en Israël et en Argentine. Il travaille actuellement à l'Alliance française de Cali (Colombie). Il est l'auteur du roman F1 (Editions Kirographaires, 2012).

Commentaires (1)

  • Natalia

    Natalia

    01 août 2016 à 11:48 |
    Très bon article. Tu as bien déchiffré notre réalité. En France je me suis fait la même réflexion mais à l'inverse. Pourquoi le gens ne sourient pas? Ils ont le chômage, la CPAM, le RSA, l'école gratuite, la CAF, autant de privilèges, un gouvernement présent, pas corrompu. Malgré tout cela "rien n'est jamais suffisant" pour les français. Il faut surtout se plaindre! J'imagine aussi que c'est grâce à cette attitude qu'ils ont obtenu tous ces privilèges donc oui c'est une paradoxe. Ce qui me manque le plus de la Colombie c'est ma culture, les gens souriants, joyeux malgré tout. On n'a rien mais on est heureux. Mais j'adore la France parce que cet un paye qui respect la vie, qui respect ces citoyens, où les droit fondamentaux sont garantis! On ne peut pas tout trouver en un seul endroit malheureusement et parfois il faut choisir. En tout cas bon séjour à Cali et félicitations pour tes écrits sur la Colombie.

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