Reflets d'ailleurs : Chontaduro

Ecrit par Alexis Brunet le 07 mai 2016. dans La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : Chontaduro

On commence à se sentir « caleño » quand on apprécie manger du chontaduro. A mon arrivée, un collègue venant de Bucaramanga, ville du nord-est de la Colombie, m’avait dit ne toujours pas aimer le chontaduro après deux ans passés ici. Le chontaduro, c’est un petit fruit orangé allant sur le rouge, ça a la taille d’un abricot mais ça n’en est pas un, c’en est même fort différent. Sa peau à lui est luisante, quand il s’y cogne, le soleil s’y reflète. Il semble du reste que le chontaduro en absorbe, tant sa chair jaune-orangé en paraît imprégnée.

Enfant du soleil, le chontaduro est à l’image de Cali, la ville dont il est un fort emblème, et où les températures descendent difficilement en-dessous des vingt-cinq degrés en journée. Pelé lorsqu’on l’achète, souvent à une femme noire, il peut se déguster avec du miel et du sel, parfois accompagné de café. A la première bouchée la bouche se gonfle, la consistance à la fois sèche et pâteuse, presque collante du chontaduro surprend. Etant poli, on dira avec un timide sourire qu’on aime bien, mais on retiendra que c’est un petit fruit sec qui donne soif, et qu’on n’avait rien mangé de comparable avant. Plus tard, on ne sera plus surpris, comme en voie de familiarisation. Et un peu après, on l’appréciera. Après cinq mois à Cali j’en suis là.

Les « Caleños » se sont attribués le chontaduro, c’est un fait, et lui ont même fait un site internet rien que pour lui (elchontaduro.com). Outre être authentiquement caleño, le petit fruit orangé possède de nombreuses vertus. D’abord, il prolonge la vie. Ce n’est plus une légende, ça a maintenant été prouvé au moyen d’éprouvettes pour les plus récalcitrants, le chontaduro est excellent pour le cœur et pour la peau. De plus, il contient entre autres toutes les protéines et huiles essentielles pour la santé. Sans prétendre remplacer à lui seul un repas, il est nutritionnellement très recommandable. Enfin, il serait, comme son cousin le borojo, autre fruit du coin, aphrodisiaque. Si les scientifiques paraissent plus réservés à ce sujet, ça reste une autre bonne raison d’en manger. Et pour que ça marche, il faut commencer par avoir la foi. Happé par les saveurs et vertus du fruit et de la ville où il est choyé, je me promène donc avec insouciance et légèreté. Puis, qu’arrive devant moi sous mes yeux ? Une caleña au derrière bombé, de celles qui font la fierté de la ville où les femmes sont « les plus belles de Colombie », paraît-il. A chacun de ses pas, elle dodeline ses fesses. Celles-ci sont très gracieusement courbées, un jour vous en conviendrez, et vous aussi mesdames. De nombreux derrières sont ainsi à Cali. Me souvenant alors que je suis sous l’effet de l’aphrodisiaque local, je réalise que je suis en train de faire une grave erreur. Pour éviter l’afflux de pensées trop orientées, un coup d’œil vers les montagnes. Vertes et sèches, chatouillant des nuages gris qui présagent une légère averse, elles restent gracieuses jour après jour. D’elles non plus on ne se lasse pas.

Les Caleños aiment beaucoup leur ville, disent-ils dans un mélange d’orgueil, bonne foi et bonne humeur. On ne leur en voudra pas, loin de là. En cet instant, je les comprends sincèrement, le charme de la cité opère. En ramenant mon regard dans la rue, pourtant, le visage d’un homme sur une affiche placardée à droite à gauche dans le quartier. Disparu depuis deux semaines. Vu pour la dernière fois vers la gare de Menga, dans le nord de la ville. Il y a un mois, c’est une autre affiche qui a retenu l’attention. Un autre monsieur, disparu lui aussi. La mention desaparecido en lettres capitales, le visage fin de la victime. Son nom, deux numéros téléphone. L’affiche est malheureusement toujours présente un mois plus tard. Plus récemment, c’est une étudiante en journalisme de Bogota qui a disparu dans le centre-ville, dans le cadre d’une étude sur « Cali, capitale mondiale de la salsa ». Après 36 heures sans signe de vie, la belle a été aperçue dans un patelin d’Antioquia, la région de Medellin, plus au nord du pays. Vivante. Des journalistes ont alors émis des doutes sur cette « disparition », postulant qu’il s’agirait plus d’une simple échappée. La jeune femme déclarera ensuite « avoir voulu être seule et être partie de sa propre volonté ». Une sorte de fugue ? Difficile de vraiment savoir ce qui s’est vraiment passé, en fait peu importe. L’essentiel, ce qui compte vraiment, c’est qu’elle soit en vie. Car au pays du chontaduro, il y aurait eu 80.000 disparitions depuis les années 1940 selon les chiffres officiels ; d’autres estimations montant jusqu’à 200.000 personnes.

A propos de l'auteur

Alexis Brunet

Alexis Brunet

Né en 1981 à Evreux, Alexis Brunet a vécu en Angleterre et au Mexique, et a séjourné en Israël et en Argentine. Il travaille actuellement à l'Alliance française de Cali (Colombie). Il est l'auteur du roman F1 (Editions Kirographaires, 2012).

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