Reflets d'ailleurs : Nettoyage

Ecrit par Alexis Brunet le 14 mai 2016. dans Ecrits, La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : Nettoyage

Je ne me sens jamais très bien après avoir écrasé un cafard. D’abord ça n’a généralement pas été facile, ils courent très vite. Ensuite, à Cali en Colombie comme au Mexique, ils sont gros, 4 cm de long au minimum (sans compter les pattes). Surtout, j’ai commis un meurtre, j’ai tué un pauvre innocent qui n’a pas demandé à être un cafard, comme moi je n’ai pas demandé à être un humain bien portant ; j’ai gagné à la loterie des futurs vivants sans aucun mérite, ce qui ne m’a pas empêché de céder à mes pulsions de petit mec craintif et égoïste. Après tout qu’est-ce qu’il m’avait fait ce cafard ? J’aurais très bien pu le laisser dormir chez moi, même si la perspective de passer une nuit avec lui ne m’enchantait pas plus que cela. Non, les cafards se reproduisent très vite et ne sont pas très propres, me suis-je justifié, tuer un cafard de sang-froid a été un meurtre mais le bon Dieu me pardonnera car c’était un mal nécessaire.

J’ai connu quelqu’un en Colombie qui ne tuait aucun être vivant, et qui face à la venue d’un cafard à la maison, l’a fait sortir par la porte. Cela demande de l’habilité et une patience certaine ; je dois manquer de finesse pour cela. Maintenant j’ai changé de maison, et là où j’habite au premier étage, les cafards ne montent pas. Le problème est résolu. Mais il y a les mouches, oui les mouches. Si j’ai oublié de faire la vaisselle et que j’ai laissé la fenêtre ouverte il y en une qui va débarquer, c’est sûr. Problème. Si elles sont moins imposantes, les mouches sont plus difficiles que les cafards à attraper, et elles sont réellement sales. Il n’y a donc qu’une seule solution dans ce cas-là, prévenir, c’est-à-dire nettoyer. Car sinon ce sont les moucherons qui peuvent venir, et là je toucherais le fond, ce serait la preuve que je n’ai pas été à la hauteur en matière de propreté, que ce pauvre cafard n’y était pour rien, car si ça avait vraiment été propre chez moi, il n’y aurait alors jamais mis les pieds.

Nettoyer donc. Dans le Larousse, « nettoyer » signifie « rendre net, propre en débarrassant de ce qui tache, salit, ternit ». Eponger, passer le balai et la serpillère. La serpillère, je la passe maintenant quasiment tous les jours. Ça me rappelle une phrase de Taxi Driver, quand Robert De Niro, alias Travis Bickle, déclare au candidat à l’élection municipale qui monte dans son taxi qu’il faudrait « passer un grand coup de serpillière pour nettoyer la ville de toute cette racaille ». J’ignore si Scorcèse en écrivant le script imaginait que cette phrase serait un jour réalité, j’ose espérer que non, mais en Colombie on pratique le « nettoyage social ». Depuis une trentaine d’années déjà, il y aurait eu près de 5000 personnes assassinées ainsi. Ce n’est pas le seul pays concerné, c’est vrai. Au Brésil avant la coupe du monde de foot, et sous la gauche dite sociale de Dilma Rousseff au pouvoir, on a aussi usé du « nettoyage social » pour éliminer des SDF qui auraient fait tache à la sortie des matchs.

Comme son grand frère au nom lissé de « nettoyage ethnique », le « nettoyage social » est une pratique qu’on peut légitimement qualifier de fasciste, pratiquée dans des quartiers généralement populaires des grandes villes colombiennes, avec l’objectif affiché de « nettoyer » la rue de ses SDF, drogués, prostituées, transsexuels, ou simplement ceux qui auraient eu la mauvaise idée de se trouver dans la rue à ce moment-là, en général le soir. Pistolets, mitraillettes, bombes, les moyens ne manquent pas aux bandes organisées de « nettoyage social », ou groupes de paramilitaires, pour mener efficacement leurs actions, et visiblement en toute impunité. En effet, jusque-là le gouvernement ne dit rien. Pourtant en Colombie, la peine de mort n’existe pas, et n’a pratiquement jamais existé. Mais dans un pays où les politiques sociales sont quasiment inexistantes, où les inégalités sont plus fortes que dans d’autres pays d’Amérique latine, les problèmes de pauvreté semblent bien ancrés depuis des décennies, et je crains qu’il faille au moins autant de décennies pour améliorer vraiment cela.

Alors un peu de « nettoyage social » de temps en temps pour faire baisser la misère c’est pratique, ça coûte bien moins cher que d’entreprendre un vrai travail social et c’est aussi bien plus rapide, vous ne croyez pas ? Vous me trouvez cynique ? Que dire alors du fait qu’une certaine partie de la population colombienne, qu’on ne pourrait pourtant pas traiter de fasciste, loin de là, considérerait que ce « nettoyage social » serait bien regrettable mais serait aussi un « mal nécessaire », du moins selon le contexte ? Comme moi avec mes cafards en fait. Les Colombiens en seraient-ils pour autant des infréquentables ? Certainement pas. Si le « nettoyage social » paraît atroce, et c’est le cas, quand on a du recul, on peut comprendre qu’il soit perçu par certains comme une solution à la délinquance et à la violence, sachant que les individus visés par ce procédé d’extermination ne sont pas non plus toujours des anges, et qu’on peut y trouver des séquestreurs ou des meurtriers. Outre sa fonction de « remède » social, ce procédé semble parfois être utilisé contre une violence déjà existante quand le travail de la police fait défaut.

La violence contre la violence, l’horrible contre la délinquance. Pas la peine d’avoir lu tant de kilos de bouquins, le bon sens suffit à mon avis pour comprendre que ce calcul est perdu d’avance, qu’il ne peut qu’engendrer plus de violence ; et plus de mal, si j’emploie ce mot qui implique un certain jugement moral, c’est parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. On se rassurera (car il le faut bien) en relativisant l’importance du « nettoyage social », qui n’est pas d’une grande ampleur en Colombie, et dont l’usage reste limité. N’en reste que c’est pour le moins délicat d’en être arrivé là, et que le sujet semble rester plutôt tabou. Entre 1988 et 2013, Santiago de Cali détient le triste record d’homicides dus au « nettoyage social », devant Cúcuta puis Bogotá.

J’imagine mal un tel procédé en France, et c’est tant mieux. Pourtant, il semble que ces derniers temps, suite à des manifestations, et visiblement des violences policières c’est vrai, des voix qualifient le gouvernement d’« oligarchie », voient la France comme un Etat policier, le qualifient d’« autoritariste ». Comment devrait-on alors qualifier la Colombie dans ce cas ? Un Etat fasciste ? Nazi ? Ce serait assez idiot, et surtout faux de dire ça, je pense que n’importe quel esprit sensé en conviendra même sans y avoir mis les pieds, et pour ma part je n’ai pas l’impression de séjourner dans un pays fasciste (ou alors je m’en accommode très bien, mais je ne pense pas que ce soit non plus le cas). Mais si les adjectifs ne viennent pas, c’est bien parce que les mots ont leur importance et leur portée. Si des journalistes colombiens demandent à juste titre qu’au lieu de parler de « nettoyage social », on parle d’« extermination sociale », c’est parce que ce concept de « nettoyage » n’est évidemment qu’un leurre, et qu’il s’agit de rétablir la vérité. Il serait donc bienvenu de peser ses mots avant de fantasmer sur une France « liberticide », ne serait-ce que parce qu’on y a une presse à la liberté d’opinion quasi-totale (racisme ou antisémitisme à part, considérés comme des délits). Sur l’« oligarchie ». Si la politique en Colombie est effectivement une histoire de famille, avec réellement trois partis, les mêmes depuis 60 ans, la France, avec sa quinzaine de listes aux élections, dont écolo, trotskiste, chasseurs, anti-impôts ou que sais-je, antisioniste même, ses syndicats et ses associations, ne fonctionne pas comme une oligarchie, loin de là. Si certains se plairaient effectivement à rêver du, ou plutôt de son grand soir, il faudrait garder en tête que la France, malgré ses imperfections, reste un des Etats les plus sociaux au monde, où je doute fortement qu’un tel procédé de « nettoyage social », atroce au vrai sens du terme lui, puisse exister un jour.

A propos de l'auteur

Alexis Brunet

Alexis Brunet

Né en 1981 à Evreux, Alexis Brunet a vécu en Angleterre et au Mexique, et a séjourné en Israël et en Argentine. Il travaille actuellement à l'Alliance française de Cali (Colombie). Il est l'auteur du roman F1 (Editions Kirographaires, 2012).

Commentaires (4)

  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    23 mai 2016 à 19:51 |
    Ne me remerciez pas : l’intérêt, c’est vous qui le suscitez par cette expérience que vous vivez loin de notre bien étroite et bien décevante Europe et par le talent avec lequel vous nous faites découvrir à la fois un pays exotique et un jeune auteur dont la réflexion est nourrie par un parcours remarquable. Continuez à nous écrire de Colombie ; on vous lit en toute amitié.

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  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    20 mai 2016 à 14:46 |
    Je me suis demandé ce qui ne collait pas tout à fait dans cette allégorie inattendue et d’autant plus percutante. Un cafard que l’on écrase à l’intérieur est considéré comme une bête nuisible et immonde mais si on se contente de le chasser de la maison, c’est qu’on le considère comme une créature de Bon Dieu que l’on doit respecter. Tandis qu’un être humain socialement indésirable, qu’on l’élimine physiquement (ou visuellement) d’un lieu, ou qu’on le refoule à la frontière est toujours considéré comme un sous-homme indésirable qui ne mérite aucun égard.

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    • Alexis

      Alexis

      23 mai 2016 à 15:55 |
      Monsieur Péchon pignero, merci pour votre intérêt et pour le "percutant". Sur les migrants, on pourrait se pencher sur ceux d ´Amérique centrale souhaitant aller aux Etats-Unis pour des raisons économiques, mais aussi parfois parce qu´ils sont menacés de mort par des groupes mafieux, et qui en passant par le Mexique se retrouvent parfois à la merci d´autres bande mafieuses qui pourront alors les traiter comme des "indésirables ne méritant aucun égard", usant parfois de procédés qu´on se passera de décrire ici.

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  • Martine L

    Martine L

    20 mai 2016 à 08:30 |
    Texte très juste, Alexis ; texte politique, au sens noble. C'est en vivant ailleurs qu'on a la bonne distance peut-être, pour ( ces jours-ci en France) valider ou non, l'appellation de fascisme qui fleurit ça et là, dans de jeunes cerveaux qui, visiblement, étaient absents, lors des cours d'Histoire. Et, qui, demain, dans leur mic-mac, alimenteront des régimes autoritaires, voire plus, mitonnés dans des cerveaux moins jeunes. Absents, aussi – vous le leur dîtes, aux cours de géo, qui auraient pu éclairer ce « nettoyage social » qui existe où vous vivez, et ailleurs, là, où les États de Droit se conjuguent encore largement au futur.

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