Un centre commercial

Ecrit par Alexis Brunet le 16 avril 2016. dans Ecrits, La une, Voyages

Un centre commercial

Un centre-commercial, c’est un doux cocon, une bulle. Aseptisée certes, mais aussi parfumée d’évasion. On aime s’y promener, au centre-commercial. On y va en famille, seul ou même en couple : pour offrir un vêtement à sa petite amie, oui, mais également pour le simple goût de la ballade. On y flirte aussi, au centre-commercial. On s’y embrasse, on s’y prend la main et qui sait, peut-être qu’on y révèle des fois sa flamme.

Temple de la consommation où les délicieux fruits de la modernité s’exhibent ostentatoirement, à la vue mais pas à la portée de tous, le centre-commercial est l’espace public, peut-être par excellence, où s’entremêlent et se croisent toutes les catégories d’une ville sans distinction de classe, d’ethnie ou que sais-je, cette population réunie sous le sceau de la consommation. Héritier de ce qu’on nommait il n’y pas si longtemps les « galeries marchandes » (certaines sont toujours nommées ainsi), ou des « Halles », voire des « bazars » d’Orient, le centre-commercial n’est pas l’apanage des pays développés, loin s’en faut. A Santiago de Cali en Colombie, on en dénombre pas moins d’une quinzaine, dont certains aux noms évocateurs : « Cosmocentro », « El Futuro » ou « Jardin Plaza ».

Ce dernier est sans doute un de ceux aux ambitions les plus élevées, un de ceux qui a coûté le plus d’argent. Délicieusement entretenu, décoré de fontaines d’où jaillissent des flots ou des minces filets d’eau aux trajectoires savamment pensées, on s’y sent comme à l’écart de la ville, de son trafic et de sa pollution. A Jardin Plaza, on est fort bien accueilli par des gardes qui vont jusqu’à vous accompagner au magasin où se trouve la perle rare que vous cherchez. A Jardin Plaza, on se laisse distraire par les lignées d’étals de produits manufacturés, qui ne laissent à vos pupilles que peu de temps pour se reposer. A Jardin Plaza, il y a des zones ombragées et l’air est frais, pas comme dans la rue et ses 35 degrés humidifiant. Vous l’aurez compris, en fait à Jardin Plaza, on se sent plutôt bien.

Contrairement à la rue, on n’y vient ni vous taxer votre salaire, ni vous voler. Marchons tranquillement, braves gens, travailleurs que nous sommes, soyons détendus. Marchons sans vérifier que tout est toujours bien dans notre sac. Marchons en sortant de sa poche son téléphone portable IPhone, sans avoir ni peur ni mauvaise conscience de l’exhiber, au royaume de la consommation le client est roi. Vous n’avez rien à acheter ? Pas grave. Vous pouvez vous engouffrer dans un de ces grands magasins et y profiter de l’air climatisé. Bien sûr, au bout d’un certain temps, si vous n’avez pas d’argent, vous vous sentirez sans doute frustré mais peu importe, vous avez déjà eu là votre échappée. En sortant de Jardin Plaza, très vite la vie normale reprend son cours. Un mendiant à la mine hagarde quémandant à tous ceux qui sortent du temple une pièce de monnaie ; les bus commençant à se bonder ; les bagnoles klaxonnant à tout va ; des stands de jus de fruits par-ci par-là etc. Le Tiers-monde reprend son cours. Au loin, les montagnes de la Cordillère des Andes. Derrière, des parcelles de forêt vierge. Puis la forêt humide du Choco. A mille kilomètres au sud-est, l’Amazonie. Un autre type de jardin, celui-là.

A propos de l'auteur

Alexis Brunet

Alexis Brunet

Né en 1981 à Evreux, Alexis Brunet a vécu en Angleterre et au Mexique, et a séjourné en Israël et en Argentine. Il travaille actuellement à l'Alliance française de Cali (Colombie). Il est l'auteur du roman F1 (Editions Kirographaires, 2012).

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    18 avril 2016 à 11:39 |
    Cet étonnant portrait du centre commercial hyper modernisé, avec des mises en scène occidentalisées, posé, au milieu de villes qui, elles, sont franchement du Tiers monde, je l'ai vu dans certains pays d'Afrique – le Kenya, par exemple. Jamais, du moins à ma connaissance dans d'autres pays africains, tel le Mali. On peut s'interroger, sur ces «  reliquats » ? de culture anglaise, qu'on a au Kenya, et, plus probablement, sur cette volonté de vitrine qu'on veut donner aux touristes ( et qu'on croit qu'ils recherchent). Ces grands centres, sont du reste, arrimés à la capitale, et on voit bien que très peu de populations locales les fréquentent. Or, si le Mali, avait commencé un sympathique chemin touristique avant les Événements qu'on sait, c'était à petite échelle, un tourisme solidaire et routard, presqu'écolo. Donc, foin des «  grandes surfaces » et pleins feux sur les petites structures locales.

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