La question du siècle : que faire des islamistes ?

Ecrit par Kamel Daoud le 22 septembre 2012. dans Monde, La une, Religions, Actualité, Politique, Vie spirituelle

La question du siècle : que faire des islamistes ?

Que faire des islamistes ? La réponse devient urgente pour tout le monde, en Occident, chez soi, dans la vie quotidienne ou dans la vie des idées et des théories politiques. A l’évidence, on ne peut pas s’en passer pour faire une révolution : ils sont les seuls à mourir pour une idée et à user du martyre et du sacrifice du corps.

Du coup, ils sont une force « armée » et un argument de guerre. Ils sont aussi nombreux et partout : du coup, on ne peut pas fonder un consensus social et politique sans les associer, les inviter, les écouter ou partager avec eux. On ne peut pas aussi les éliminer tous, les exterminer, les mettre tous en prison, les torturer dans un sous-sol ou à Guantanamo. On ne peut les jeter à la mer, tous, comme Ben Laden, ni les refouler dans le désert où, justement, ils se reproduisent.

Les dictatures arabes s’y sont essayé mais n’ont réussi qu’à leur donner le statut de la victime absolue et à en exacerber la violence et les radicalismes.

Mais en même temps, le printemps « arabe » dans certains pays le prouve de plus en plus malheureusement : on ne peut pas leur faire confiance, les admettre, les « démocratiser », les déléguer ou gouverner avec eux. Leur projet est exclusif. Ce n’est pas celui de la démocratie, mais celui du califat. Sous une forme ou une autre. Sous un discours ou un autre. Avec un timing ou un autre.

Avec le meurtre atroce et inhumain de l’ambassadeur US à Benghazi et les photos horribles de son corps exposé comme une relique macabre, Hillary Clinton s’est écriée : comment une ville qu’on a contribué à sauver du massacre nous fait ça ? Fausse question car fausse optique. L’Occident a cru lui aussi que les islamistes sont les victimes de la dictature alors qu’ils en sont le produit, la bombe à retardement, le reliquat. Pendant des décennies, les régimes « arabes » ont encouragé les barbus tout en pourchassant les progressistes. Cela se passe partout, sous la forme de manips à échelles de pays ou sous forme de ce deal entre Pouvoir conservateur, zaouïas, mosquées, cheikhs. En Algérie, le deal est visible à l’œil nu : le projet de la plus grande mosquée d’Afrique remplace celui du plus grand pays d’Afrique. Le FIS n’aurait pas rêvé mieux. Du coup, les islamistes sont là, se reproduisent, se multiplient, deviennent de plus en plus nombreux et de plus en plus ambitieux et imposent leur credo aux Algériens, leurs habits, idées, rites et conceptions. Leur mouvement se bipolarise entre « politiques » patients et hystériques armés. Qu’en faire donc ?

Les dictateurs disaient, sournoisement, qu’il faut contenir les islamistes et les tuer. Du coup, en encourageant le mouvement à devenir important, ils consolidaient leur argumentaire de base de « la dictature est nécessaire pour la stabilité ».

Les Occidentaux ont cru pouvoir les assimiler ou les rééduquer au pragmatisme : si on les aide, si on les écoute, si on les associe, ils vont finir par rejoindre « l’humanité ».

Les progressistes, laïcs ou pas, se disent qu’il faut lutter contre : si on les isole, si on démantèle leur idéologie, si on les met à nu, le peuple perdra confiance en eux et ils finiront par se résorber dans la nature du sable.

Mais entre-temps, ce peuple de l’au-delà, avance, tue, conquiert, confisque. La raison ? Evidente : la formation, l’école, la matrice. Il y a dans le monde « arabe » une matrice idéologique qui continue de former les islamistes au berceau, à l’école, dans les TV, dans la communication, dans la rue et les mosquées pendant qu’on croit les endiguer. Le « monde » réfléchit à l’islamiste comme produit en fin de processus et pas à l’origine de ce mal du siècle : les écoles, les livres, les fatwas. Le monde « arabe » continue de produire des islamistes à la base, partout et avec de l’argent. Les idées des wahhabites et autres ancêtres du crime se répandent, pénètrent les murs et les têtes. Partout dans le monde « arabe » on continue de glisser de la loi vers la fatwa, de l’élu par les urnes vers l’imam par le ciel, de la constitution vers la charia, de l’école vers la récitation. C’est cette source qu’il faut tarir si on veut éviter un empire théologique dans quelques décennies. Sans cela, sans un effort dans la formation, les idéologies, les éducations, cela ne sert à rien et on se retrouvera toujours avec la même question dans cinquante ans : que faire des islamistes ?

Pendant que le monde cherche, les élites religieuses en Arabie saoudite ou en Iran continuent de publier, d’expliquer, de convertir, de répandre leurs avis, idéologies et conception du monde. Cela va vite.

Il n’y pas de distance et de temps perdu en procédures entre une fatwa à la Mecque et une tête d’adolescent au Sahel. On le voit et le vit partout : cette idéologie a de l’argent, des écoles, des circuits et se répand. Nos enfants ne croient plus à la vie mais à sa gratuité. Les islamistes remontent le temps de plus en plus vite et ceux qui ne veulent pas le faire comme eux, sont tués, lapidés, enterrés ou excommuniés. Il faut s’attaquer à la source pas à l’effet, mais là, l’Occident, autant que les dictatures arabes, est dans la complicité : chaque pouvoir « arabe » a ses islamistes qu’il gère, évite, encourage ou essaye de cacher. Les USA aussi, il n’y a qu’à voir leur cécité sur l’Arabie saoudite : source de pétrole et matrice des kamikazes.

 

Kamel DAOUD

A propos de l'auteur

Kamel Daoud

Kamel Daoud

Rédacteur

Journaliste/chroniqueur au "Quotidien d'Oran" (Algérie)

Ecrivain

Prix Mohamed Dib 2008

Sélection au Goncourt de la Nouvelle 2011 pour "Le Minotaure 504" (Editions Sabine Wespieser)

 

Commentaires (4)

  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    30 septembre 2012 à 12:33 |
    Ex-enseignant de l’Education Nationale, je mets en question la suppression de la « Leçon de Morale », ce quart d’heure matinal, au cours duquel le maître/la maîtresse appelait ses jeunes élèves de classes primaires à réfléchir à des notions d’entraide, de respect de l’autre …
    J’ai bénéficié de cet enseignement, puis je l’ai appliqué dès l’âge de 19 ans : je peux dire que cette tâche, ô combien noble, d’instituteur, puis de professeur, puis de chef d’établissement me passionnait …
    Pourquoi en avoir privé l’Education Nationale ? Pourquoi s’en remettre aux parents, parfois peu ou mal éduqués, ou surchargés ? Loin de nous opposer aux missionnaires religieux, nous avions la charge, hautement républicaine, d’aborder les mêmes domaines éducatifs, vus d’un tout autre point de vue, celui de soi et de l’autre, de la vie en commun, celle de tous les jours, à l’école, à la maison, celle un peu plus tard du collège, du lycée etc. …
    Il est vrai que la société française a connu une évolution plutôt rapide, mais a-t-on pensé au brassage des populations que nous connaissons à notre époque ???
    C’est le cri du cœur … M.L.

    Répondre

  • Bernard Péchon Pignero

    Bernard Péchon Pignero

    23 septembre 2012 à 12:15 |
    Vous avez raison, cher Jean-François Vincent : elles se convertiront au relativisme, ce n'est qu'une question de temps, mais M. Daoud a également raison de souligner qu'il y a de gros efforts à faire aussi du côté des convertis au relativisme. Il ne faut pas que le relativisme implique une complicité tacite avec des dictatures et un attentisme prudent/coupable devant des situations dramatiques que nous avons contribué à créer. Là aussi, direz-vous, ce n'est qu'une question de temps mais le temps va de plus en plus vite.

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    22 septembre 2012 à 20:10 |
    La démocratie est l’univers du relatif, des limites. C’est le contraire de l’absolu, du sans limites. Le califat était une forme de monarchie absolue (bien qu’admettant des ministres, les vizirs) ; le sultan d’Istanbul s’est aisément moulé dans l’idéologie byzantine de ses prédécesseurs chrétiens , l’idéologie de l’empereur, lieutenant de Dieu sur terre. La théocratie, par définition, n’admet pas de contre-pouvoirs, puisque les opposants sont des opposants à Dieu Lui-même, donc au minimum des hérétiques/infidèles, au pire des suppôts de Satan, comme actuellement, par exemple, Salman Rushdie aux des religieux iraniens.
    Le problème n’est pas - loin de là ! – exclusivement musulman. Il a fallu des siècles à l’Eglise catholique pour admettre sa propre relativité : l’encyclique « vehementer nos » de Pie X, de 1906, combat avec véhémence la loi française de 1905 et proclame : « le créateur de l'homme est aussi le fondateur des sociétés humaines et il les conserve dans l'existence comme il nous soutient ». Autrement dit, le modèle indépassable des lois humaines est la lex divina. « Tolérer » une dissidence, voire une simple contradiction, c’est s’opposer à la Loi, telle que voulue par Dieu. « La tolérance, il y a des maisons pour ça » disait lapidairement Claudel.
    L’Eglise catholique a énormément évolué depuis. « Dieu merci les droits de l’homme » disait le cardinal Lustiger ; il reste que le chemin fut long et non dénué de polémiques. Les sociétés musulmanes, ou à tout le moins, une partie d’entre elles, sont encore à l’âge de la vérité absolue, donc de l’absolutisme politique qui en est le corollaire. Elles se convertiront au relativisme, ce n’est qu’une question de temps.

    Répondre

  • Martine L

    Martine L

    22 septembre 2012 à 18:00 |
    Votre article, cher K Daoud, une fois de plus, fait honneur à RDT, et, au-delà, une fois encore, à tout démocrate, digne de ce nom. Tout en haut de notre « une », soulignant par là, combien sont fondamentaux, les signaux que vous donnez, il dit l'attachement aux libertés, à l'humanisme tout simplement. Musique des plus nécessaire dans un contexte de violences et de constante intolérance où se joue la démocratie. Merci encore.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.