Le monothéisme est-il violent ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 22 septembre 2012. dans La une, Religions, Vie spirituelle

Le monothéisme est-il violent ?

Recension du livre de Jan Assmann, Monotheismus und die Sprache der Gewalt (le monothéisme et le langage de la violence, non traduit en français), Vienne, Picus Verlag, 2009.

Jan Assmann est l’un des plus grands égyptologues de notre temps. Professeur à l’université de Heidelberg, il a également enseigné – entre autres – au Collège de France et à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, débordant sa spécialité initiale, l’égyptologie, pour se consacrer à la « Kulturgeschichte », l’histoire des civilisations.

La violence se trouve un peu partout dans la Bible ; mais il faut distinguer la violence des hommes de celle prescrite par Dieu Lui-même. Les passages qui l’illustrent abondent. L’un des plus significatifs est sans doute Deutéronome 13, 7-12 : « si ton frère, ton fils, ta fille, ta mère, ou ton prochain que tu aimes comme toi-même viennent en cachette te faire cette proposition : “Allons servir d’autres dieux” – ces dieux que ni toi ni ton père ne connaissez, tu n’accepteras pas, tu ne l’écouteras pas, tu ne t’attendriras pas sur lui (…) au contraire, tu dois le tuer. Ta main sera la première à le mettre à mort et tout le peuple suivra. Tu le lapideras et il mourra ». Car dit Exode 34, 14 : « le nom du Seigneur est “Jaloux”, il est un Dieu jaloux ». La jalousie, en effet, est à la base du monothéisme. « Le fond du problème, nous dit Assmann, ce n’est pas l’unicité Dieu, c’est la mise à l’écart des autres dieux, des faux dieux, des dieux interdits ».

En Egypte, par exemple, peu avant la réforme amarnienne, l’idée s’imposait progressivement que tous les dieux procédaient d’Amon-Ré, en étaient les manifestations, les bas, comme on dit en égyptien ancien ; Akhenaton, lui, ne voulut pas simplement affirmer qu’Aton (litt. Ati = le disque solaire, ce qui matériellement contient les rayons et non l’astre proprement dit, Ré) est le dieu unique, il entreprit également de détruire les autres divinités et d’effacer leurs images. Cette violence jalouse caractérise, pour Assmann, le monothéisme : s’appuyant sur un « exklusiver Wahrheitsbegriff », un concept exclusif de vérité, celui-ci cherche avant tout à éliminer des concurrents potentiels. L’exclusivité d’ailleurs admet en filigrane la possibilité d’une non exclusivité ; autrement dit le monothéisme exclusif, comme l’appelle Assmann pour le distinguer du monothéisme inclusif d’avant et après Akhenaton, reconnaît implicitement l’existence de dieux rivaux. Le même phénomène se retrouve dans la Bible, jusque dans le Nouveau Testament. Saint Paul lui-même évoque cette pluralité (1 Cor 5-6) : « car bien qu’il y ait des prétendus dieux au ciel et sur la terre – il y a, de fait, plusieurs dieux et plusieurs seigneurs – il n’y a pour nous qu’un seul Dieu ». Exclusivité rime avec élimination, et l’élimination suppose qu’il y ait quelque chose à éliminer.

Assmann cherche alors à tracer l’origine historique d’une pareille attitude, au moins pour ce qui concerne des hébreux. Et sa réponse – originale – est : le despotisme oriental, en particulier égyptien et assyrien. De même que le roi tout-puissant exige une loyauté sans faille de ses sujets, de même Dieu exige un zèle absolu de son peuple. L’Alliance tiendrait donc d’un contrat de type vassalique : la protection en échange de la soumission exclusive au suzerain sous peine de mort. Le monothéisme serait ainsi la transposition sur le plan théologique d’un rapport de domination politique. Les hébreux, quittant cette « Haus der Knechtschaft », cette maison de servitude qu’était l’Egypte, se seraient placés sous l’autorité du Dieu unique et de sa Loi, l’acceptation du « joug de la Torah » devenant paradoxalement un processus d’émancipation. Comme le dit Assmann, « le langage de la violence s’enracine dans une oppression politique, dont le monothéisme entend libérer ».

Dans le sillage de cet absolutisme religieux, reflet d’un absolutisme tout court, apparaissent aussi les notions de conversion et de guerre sainte. L’adhésion au vrai Dieu n’exige pas seulement un rite de passage, comme dans les cultes à mystères païens, mais un changement de vie, un retournement. Tous les aspects de l’existence sont désormais déterminés par la foi. Tout au long des premiers siècles du Christianisme, on ne se faisait souvent baptiser qu’à la fin de sa vie, car la soumission à Dieu impose des règles contraignantes. De même, rester fidèle à Dieu suppose de ne pas hésiter à renverser par la force les régimes apostats. Pour Assmann, les Macchabées inaugurèrent la notion de djihad.

Les monothéismes ont beaucoup de mal à intégrer le relatif. Le Judaïsme et le Christianisme l’ont fait avec le temps. Le Talmud admet que des goyim, des païens, puissent être des tsadikim, des justes. Le concile Vatican II a – enfin ! – invalidé la terrible phrase de Tertullien, « hors de l’Eglise, point de salut ». L’Islam n’a pas encore fait le saut – en vérité d’une extrême difficulté pour tous monothéistes – qui consiste relativiser l’absolu du message divin et la farouche exclusivité qu’il impose. Admettre la possibilité d’une vérité chez les autres suppose au préalable de reconnaitre l’existence même de ces autres et leur droit à exister. C’est littéralement le contraire de l’ab-solutus : ce qui n’est lié ou retenu par rien. Le monothéisme doit en revenir à la notion originelle de religio, religare = relier, faire du lien.

 

Jean-François Vincent

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    24 septembre 2012 à 13:04 |
    Dans la Bible,il y a des écrits effectivement violents,mais sont-ils des écrits inspirés ? il a toujours existé des hommes qui parlent au nom de Dieu,fussent-ils prophètes,bibliques ou non. Il ne faut pas se laisser entraîner par certaines déclarations de circonstances,à l’occasion de l’émergence des nations. Moïse lui-même fut violent après l’épisode du Veau d’Or. Je préfère à ce Moïse-là, celui des Dix Commandements,et particulièrement,en ce qui concerne la nature inspirée des écrits,le commandement « Tu ne tueras point » (Exode 20-13).Il ne faut pas confondre les textes fondateurs du monothéisme avec les autres, qui appartiennent plutôt à l’histoire.

    Répondre

  • Martine L

    Martine L

    22 septembre 2012 à 18:07 |
    Merci, JF, de nous apporter via votre traduction, le contenu d'un livre qui prend singulièrement sens, avec les évènements actuels. Vous lire, du coup, est une façon savante d'entrer dans une actualité souvent saturée de factuel, et, de ce fait, colorée des seules couleurs de l'islam. Votre texte est bienvenu, et m'a ramené à mes petits 5ème, face à la brutalité très médiévale de " nos " croisés, marchant dans le sang jusqu'aux genoux, dans le Saint Sépulcre. Alors, leurs adversaires, turco-musulmans passaient pour des " civilisés" de haut vol.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.