Le visage de l'animal (2)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 06 juin 2011. dans La une, Société, Vie spirituelle

Le visage de l'animal (2)

Note : Cette réflexion est l’avant-propos remanié et augmenté du livre de Matthieu Gosztola La Face de l’animal, paru aux éditions de l’Atlantique en 2011.

À l’opposé de ce que le langage commun véhicule, c’est l’homme qui fait preuve de la plus grande bêtise, de la plus absolue cruauté envers les animaux. Et cela, on refuse, invariablement, de s’en rendre compte, arguant des principes (alimentation, santé, beauté) (1) qui, pense-t-on, légitiment semblables agissements et qui se déploient tous à partir d’un topos ancré en nous comme quoi nous sommes plus importants que les animaux : nous passons avant eux. La cruauté envers « les bêtes est la chose du monde la mieux partagée (2) et la plus déniée : violence banale, quotidienne, légale, celle des atrocités non passibles de sanctions. Car, aujourd’hui, ce n’est plus seulement la mort qui constitue pour l’animal la plus atroce atteinte, mais l’emmurement de son pauvre corps, de sa pauvre vie, dans l’abstraction terrifiante de l’animalerie et de la salle d’expérimentation, ou dans l’espace concentrationnaire de l’élevage en batterie ». (3)

Et ainsi, plus encore même que de vouloir « libérer les bêtes, mieux vaut se demander ce qui conduit les hommes à agir de cette manière, et mieux vaut les libérer, eux, de la recherche perpétuelle du profit et de l’esclavage du productivisme à outrance ». (4)

Or, que faisons-nous face à ça ? En vérité, rien. « L’amnésie constitutive de la réalité qui est celle de nos pratiques ordinaires et la cruauté quotidienne dont il s’agit dès lors portent un nom tout simple : l’indifférence. Nous ne sommes pas sanguinaires et sadiques, nous sommes indifférents, passifs, blasés, détachés, insouciants, blindés, vaguement complices, pleins de bonne conscience humaniste et rendus tels par la collusion implacable de la culture monothéiste, de la technoscience et des impératifs économiques. Encore une fois, le fait de ne pas savoir ce que d’autres font pour nous, de ne pas être informés, loin de constituer une excuse, représente une circonstance aggravante pour les êtres doués de conscience, de remémoration, d’imagination et de responsabilité qu’à juste titre nous prétendons être ». (5)

Notre indifférence est, d’une certaine manière, la pire des cruautés. Comment chacun d’entre nous peut-il, de ce fait, faire preuve de la plus grande cruauté qui soit envers les animaux ? Tout simplement parce qu’il considère qu’étant autre, l’animal n’a pas de visage. Or, comme l’a dialectisé Emmanuel Levinas, « c’est la transcendance du prochain qui s’exprime dans le visage, en ce qu’il rappelle l’interdiction de tuer à celui qui le regarde et qu’il réveille sa responsabilité ». (6) Ce « tu ne tueras point » émane à chaque moment du visage, et du visage seulement, de par la fragilité de sa nudité. « Un événement propre surgit dans l’expression du visage, car la chair s’y fait verbe. Et la peau nue exprime immédiatement l’exposition d’un être à sa mort. Le visage se refuse donc à mes pouvoirs de jouissance et de connaissance, puisqu’il révèle la profondeur de l’ouverture : « ouverture », mot « qui désigne cela même qui manque à l’animal » (7), pour Levinas comme, du reste, pour Heidegger. Or, il faut incessamment relire Rilke pour s’apercevoir (8) du « grand regard de l’animal » (9) qui, bien au contraire, donne à ce mot d’ouverture toute sa signification, non dans le sens donné par Levinas où le visage est, proprement, l’ouvert, mais dans un sens exactement inverse, où le visage est ce qui permet à l’ouvert d’être perçu. « De tous ses yeux, écrit Rilke, la créature / voit l’Ouvert. Seuls nos yeux / sont comme retournés et posés autour d’elle / tels des pièges pour encercler sa libre issue. / Ce qui est au-dehors nous ne le connaissons / que par les yeux de l’animal. Car dès l’enfance / on nous retourne et nous contraint à voir l’envers, / les apparences, non l’ouvert, qui dans la vue / de l’animal est si profond ». (10) Les yeux de l’animal, nous ne savons pas les voir, nous qui sommes persuadés que n’y palpite aucun regard véritable, c’est-à-dire aucun regard qui soit la marque de la présence d’un visage. « L’animal n’a pas de visage, il n’a pas le visage nu qui [nous] regarde (…) ». (11) L’animal est jusqu’à dépouillé de ce mot de « nudité », mot « si indispensable (…) pour décrire le visage, la peau, la vulnérabilité de l’autre ou de mon “me voici” ». (12)

« À moins qu’un animal, / muet, levant les yeux, calmement nous transperce ». (13) À moins d’être ainsi touché (et par conséquent bouleversé, car il s’agit alors d’être touché au plus intime de son ipséité), à moins d’être « transperc[é] », émotion qui peut nous être rendue vive – comme une blessure – par la vue, pour ne citer qu’un exemple, du film de Bresson Au hasard Balthazar, à moins de cela, à moins d’une rencontre avec l’animal, si l’on considère, comme Levinas (14), que l’animal n’a pas de visage, « [i]l s’agit [ainsi] de mettre l’animal hors circuit de l’éthique ». (15) Car le visage, s’il reste d’abord et seulement « un visage humain », c’est parce qu’il demeure invariablement un visage « fraternel ». Cette valeur de fraternité est « centrale » et « déterminante » pour « l’interprétation (…) d’un visage qui est d’abord celui de mon frère et de mon prochain (si éloigné ou étranger soit-il) ». (16) En considérant que les animaux n’ont pas de visage, on se place hors de toute fraternité possible avec eux. Et, de ce fait, hors de toute considération qui prenne en compte leurs intérêts propres. Cela autorise ainsi tous les débordements. « C’est l’absence » prétendument telle « de visage, chez l’animal, qui autorise (…) que continuent de se perpétrer des mises à mort auxquelles est dénié en toute bonne conscience le statut de meurtre ». (17) Car, d’une certaine façon, et c’est là le trait le plus saillant de la réflexion de Derrida, « l’animal ne meurt pas », « puisqu’il ne saurait être la victime d’un meurtre ». (18) L’on peut ainsi mettre à mort un animal « sans le “tuer”, sans l’assassiner, sans commettre de meurtre ». (19)

(1) Pour ce qui est des laboratoires.

(2) Voir notamment Charles Patterson, Un éternel Treblinka, Calmann-Lévy.

(3) Elisabeth de Fontenay, op. cit., p. 205. C’est moi qui souligne.

(4) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, op. cit., p. 275.

(5) Elisabeth de Fontenay, op. cit., p. 205. C’est moi qui souligne.

(6) Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes, La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Fayard, p. 681.

(7) Ibid.

(8) Et c’est la force ultime de la poésie que d’imposer cette force de vision, laquelle s’impose à nous en court-circuitant le langage, faisant fi de la rhétorique et de ses artifices prétendument signes d’une rigueur qui, pense-t-on, seule autorise à penser.

(9) Huitième élégie de Rilke (dans la belle traduction de François-René Daillie parue au sein de la collection de poche Orphée/La Différence).

(10) Ibid.

(11) Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, Galilée, p. 148.

(12) Ibid.

(13) Huitième élégie de Rilke, op. cit.

(14) Et c’est le cas, absolument le cas de la plupart.

(15) Jacques Derrida, op. cit., p. 147.

(16) Ibid.

(17) Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes, La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Fayard, p. 681.

(18) Jacques Derrida, op. cit., p. 153.

(19) Ibid., p. 153.

 

Matthieu Gosztola


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Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    06 juin 2011 à 19:11 |
    "L’on peut ainsi mettre à mort un animal « sans le “tuer”, sans l’assassiner, sans commettre de meurtre »". En effet, on peut! On peut parce que l'animal est la propriété de l'homme : celui-ci peut l'acheter,le vendre, et, le cas échéant, le tuer. L'animal doit avoir davantage de droits (notamment celui de ne pas souffrir), mais pas tous ceux reconnus à l'homme(droit à la vie, droit à l'indisponibilité de son corps).

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