Le visage de l'animal (3 et fin)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 10 juin 2011. dans La une, Religions, Société, Vie spirituelle

Le visage de l'animal (3 et fin)

Note : Cette réflexion est l’avant-propos remanié et augmenté du livre de Matthieu Gosztola La Face de l’animal, paru aux éditions de l’Atlantique en 2011.

L’on peut mettre à mort un animal impunément. Et c’est là qu’il faut renouer, très intensément et dans l’urgence, avec le bouddhisme (1), qui est davantage une philosophie ou un système de pensée qu’une religion proprement dite, et qui (loin de notre pensée occidentale séculaire fossilisée autour de valeurs ancrées dans un historicisme gangrénant tous les schèmes de la conscience) interdit en principe de tuer l’animal, et parle bien, avec justesse, de « meurtre » (2) en semblable cas. Une des vertus du bouddhisme, qui diffère radicalement des trois grandes religions monothéistes en s’opposant à leur conception « très anthropocentrique et hiérarchisée », est de proclamer « l’égalité entre l’homme et l’animal ». (3) Le Dalaï-Lama peut ainsi proclamer que « [d]’un point de vue bouddhique, tous les êtres sensibles – les êtres doués de sentiments, d’expériences et de sensations – sont considérés comme égaux ». (4)

Ainsi, « faire du mal à l’animal est aussi grave que faire du mal à l’homme ». (5) Au même titre que l’assassinat d’un homme, l’assassinat d’un animal est « une atteinte à l’harmonie universelle ». (6) Et Elisabeth de Fontenay d’écrire avec une grande justesse que la douleur et les crimes que nous infligeons « à tous ces vivants doués de sensibilité et porteurs de mondes » (7), c’est à nous-mêmes « qu’en fin de compte » nous les infligeons. « La biologie, la génétique, la théorie de l’évolution enseignent que continuité et parenté – avérées, même si elles paraissent encore à certains intolérables – échoient désormais à tous les hôtes de la terre ». (8) Il faudrait ainsi réécrire le si beau fragment d’un sermon de John Donne placé par Hemingway en exergue de Pour qui sonne le glas, en agrandissant, tout naturellement, « any mans » (dans « [a]ny mans death diminishes me, / Because I am involved in Mankinde ») (9) à la présence de tous, absolument tous les animaux.

Pour cette raison, le Dalaï-Lama prône le végétarisme, principe de vie éminemment simple et sain que nous devrions tous suivre : « Notre nature profonde nous porte au végétarisme, ainsi qu’à faire tout notre possible pour éviter de nuire aux autres espèces ». (10)

Il va de soi qu’en France, un tel élan semble impensable, hormis dans des consciences individuelles, mais il faudrait que ce dernier soit exprimé dans sa plus grande globalité possible : « Dans le courant de l'année 2007 en France, 5 millions et 23 400 taurillons, bœufs, génisses, vaches et veaux ont été tués dans des abattoirs contrôlés. Dans le courant de l'année 2007 en France, 6 millions et 73 300 agneaux, brebis, béliers et chèvres ont été tués dans des abattoirs contrôlés. Dans le courant de l'année 2007 en France, 17 800 chevaux ont été tués. Dans le courant de l'année 2007 en France, 25 millions et 260 000 porcs ont été tués. Dans le courant de l'année 2007 en France, 917 millions et 600 000 poulets, poules, canards, dindes, pintades, oies ont été tués. Dans le courant de l'année 2007 en France, 39,5 millions de lapins ont été tués. Dans le courant de l'année 2007 en France, 48,8 millions de cailles ont été tuées. Dans le courant de l'année 2007 en France, 3,4 millions de pigeons ont été tués. Dans le courant de l'année 2007 en France, 19 918 tonnes de foie gras ont été produites, contre 17 018 tonnes en 2003. Dans le courant de l'année 2007 en France, un milliard 46 millions et 562 800 animaux ont été tués dans des abattoirs contrôlés. Par nous, pour nous. Ou plutôt, par eux, pour nous ». (11)

Il faut par conséquent se détourner de notre pensée occidentale afin de prendre conscience de l’importance extrême de la cause animale et faire en sorte que notre indifférence à cet égard soit définitivement abolie. Car, si des progrès ont bien eu lieu, indubitablement, à ce sujet (12), ils restent, à tout bien considérer, infimes. C’est pourquoi la plupart des juristes ont raison de formuler la même critique : « on dit souvent ce que l’animal n’est pas (il n’est pas une chose), mais on ne dit pas ce qu’il est. Il manque donc une véritable définition juridique de l’animal. Une lecture rapide de sa protection en droit français révèle une ambiguïté qui est depuis longtemps dénoncée : dans le Code civil, l’animal est considéré comme un bien meuble, c’est-à-dire comme un objet ; mais dans le Code pénal, il est protégé comme un quasi-sujet. Est-il objet ou sujet de droit ? » (13) La question est loin d’être tranchée, étant donné qu’il est actuellement plus ou moins les deux (14). Il est plus que jamais temps de tout faire pour offrir un véritable statut juridique à l’animal, clairement défini (15). Un statut qui idéalement interdirait le meurtre, et de ce fait, nous pousserait tout naturellement vers le végétarisme, ou bien qui relèverait, du moins, notamment en ce qui concerne les animaux d’élevage, dits de rente, « d’un droit international afin que soit opposée une communauté des vivants à l’omnipotence humaine (…) ». (16) Et pour ce faire faut-il uniquement, en définitive, pratiquer un effort pour que notre vue ne soit plus brouillée (17) et que surgisse face à nous comme une évidence longtemps tue par nos préjugés la réalité de la présence du visage de l’animal. Vérité qui pourra surgir davantage par le biais du langage poétique que par celui émanant de l’intellection (car cette vérité n’est perceptible que par le biais de l’émotion : seul véhicule possible), quand bien même ce dernier apparaît aussi, en guise de préambule (c’est-à-dire de scénographie préalable et plus ou moins flottante de l’attention du lecteur), comme nécessaire. L’apprentissage de cette vérité n’est pas suffisant. Il faudra qu’elle soit véritablement intériorisée au point de devenir idéalement part de la doxa, pour que nous soyons amenés à enfin respecter l’animal, alors même que nous trouverons cette question absurde, ou plus exactement la reconnaîtrons comme telle, tant le respect que nous devons porter à l’animal, à tout animal, va de soi – va de soi, c’est-à-dire est part indéfectible du respect (non nécessairement régi par des lois) que nous nous portons à nous-mêmes. À tout animal, à chacun, à cet être magnifique si bien chanté par Rilke : « l’animal  / libre est toujours au-delà de sa fin : / il va vers Dieu ; et quand il marche, / c’est dans l’éternité, comme coule une source. / Mais nous autres, jamais nous n’avons un seul jour / le pur espace devant nous, où les fleurs s’ouvrent / à l’infini ». (18)

(1) Et qu’il faut se tourner, inlassablement, vers l’Inde, par exemple, où l’animal a depuis toujours une place très importante, « dont témoignent, par exemple, l’apparence hybride de plusieurs dieux hindous et le rôle de la vache sacrée, qui symbolise la fertilité et qu’il est (…) interdit de tuer ». (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, op. cit., p. 108.)

(2) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, op. cit., p. 107.

(3) Ibid. La réincarnation égalise d’une certaine manière l’homme et l’animal, car une âme peut se réincarner dans un corps animal comme dans un corps humain – même si, à bien y regarder, la réincarnation dans un corps animal peut apparaître comme étant une punition, le signe palpable d’un bien moins grand accomplissement de l’idiosyncrasie du sujet incarné.

(4) Dalaï-Lama, Samsâra : la vie, la mort, la renaissance. Le livre du Dalaï-Lama, Le Pré aux Clercs, p. 74.

(5) Cité dans LFDA, Dogmes religieux et droits de l’animal, LFDA, p. 4.

(6) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, op. cit., p. 107.

(7) Elisabeth de Fontenay, op. cit., p. 210. C’est moi qui souligne.

(8) Ibid. C’est moi qui souligne.

(9) La mort de tout être humain me diminue, / Car je suis concerné par l'humanité tout entière.

(10) Dalaï-Lama et J.-C. Carrière, La force du bouddhisme, Laffont, p. 181.

(11) Fabrice Nicolino, L’industrie de la viande menace le monde.

(12) « [L]’animal chose est périmé ». Ce dernier « est désormais conçu comme un être vivant et sensible, ce que de nombreux pays écrivent noir sur blanc dans leur droit positif. On assiste notamment à un renforcement de la législation pénale, qui va vers une plus grande sévérité pour les actes de maltraitance, et à un essor du constitutionnalisme : les obligations à l’égard des autres de vie et de la nature sont intégrées aux constitutions (autrichienne, suisse, allemande, moldave, polonaise). La réglementation s’accroît également dans les domaines agricoles et scientifiques. L’exemple le plus spectaculaire (…) est la décision de la Commission européenne d’abolir l’élevage de veaux en batterie en 2007. On peut aussi penser aux efforts qui sont faits pour rechercher, utiliser et parfois rendre obligatoires des méthodes alternatives à l’expérimentation animale ». (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, op. cit., p. 272.)

(13) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, op. cit., p. 272. C’est moi qui souligne.

(14) Le statut de l’animal n’est en effet « pas harmonisé, car nous sommes dans une période transitoire. Depuis quelques années, les critiques se multiplient contre la réification de l’animal en droit civil. Le régime juridique actuel n’est plus adapté. Il y a donc un débat important sur un éventuel nouveau statut de l’animal, ni homme ni chose, et le Code civil pourrait prochainement être modifié selon les recommandations faites par Suzanne Antoine dans son Rapport sur un régime juridique de l’animal (2005) commandé par le garde des Sceaux. Les débats portent surtout sur la classification : nombreux sont ceux qui proposent la création d’une troisième et nouvelle catégorie, distincte de celles des biens et des humains. D’autres souhaitent laisser les animaux dans les biens, tout en distinguant le vivant de l’inerte, pour en faire des biens protégés ». (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, op. cit., p. 272.)

(15) Consulter notamment les sites internet : http://www.fondation-droits-animal.org/, http://mirra.pagesperso-orange.fr/ et le second numéro de la revue Saraswati.

(16) Elisabeth de Fontenay, op. cit., p. 210.

(17) Faire un effort non pas d’intellection et d’imagination, mais de vision. Je vous renvoie ici à la note 17.

(18) Huitième élégie de Rilke, op. cit.


Matthieu Gosztola

Lire "Le visage de l'animal" (2)

Lire "Le visage de l'animal (1)

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Matthieu Gosztola

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Commentaires (6)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    17 juin 2011 à 11:52 |
    Introduction originale qui permet d'introduire ce débat original, s'il en est ...
    mais suivi d'enrichissements et de questions soulevées auxquelles on ne pense pas toujours ...
    Merci à tous et à chacun !
    Maurice Lévy alias PlG

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  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    11 juin 2011 à 10:41 |
    Vous soulevez entre autre dans votre article , la question de l' abattage rituel pratiqué par les religions monothéistes .A la question faut-il consommer tout animal pour se nourrir? La religion juive interdit la consommation de plusieurs animaux , poissons et crustacés .Mais la question demeure: faut-il consommer des animaux? Votre avis est clair , il faut se tourner vers le végétarisme . Dans le décompte du nombre d'animaux abattus en 2007 , vous ne parlez pas des poissons et tout autre fruits et animaux marins qui sont aussi des animaux. Faut-il d'après vous également qu'ils ne soient pas consommables ? Et les produits dérivés des animaux comme les oeufs .. faut-il les consommer!
    Reste les plantes ! Sommes -nous si sûr que les plantes ne sont pas « sensibles , doués de sentiments , d'expériences et de sensations» ? Qui pourrait le prétendre! Bien au contraire, des expériences ont montré que les plantes avaient une sorte de « sensation » dont la signification scientifique est encore très peu connue.
    Dans ce cas faut-il ou pas éliminer les animaux nuisibles : les mouches , moustiques , rats , souris etc . Et les bactéries et divers microbes : sont-ils des êtres vivants ou non? Faut-il les épargner ?
    Il faut instaurer des lois pour protéger l'animal et tout le vivant de la planète , se doter de tous les moyens pour que l'abattage ne fasse pas souffrir un animal . Sur ce point , la science n'a pas de réponse irréfutable ; les arguments de ceux qui s'opposent à l'abattage rituel pratiqué par le Judaïsme et l'Islam ,(question actuellement débattu au Parlement Européen) ne sont pas encore convaincants . Ils sont plutôt basés sur un anthropomorphisme que sur des preuves scientifiques. Mais en ce qui concerne la nourriture de l'homme , la démarche reste personnelle , et ne doit pas faire l'objet d'un décret vertical . C'est un droit naturel donné à l'homme de consommer des animaux pour vivre , comme font d'ailleurs les carnivores , qui chassent d'autres animaux pour leur survie .
    Cordialement
    Yossi malka

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    • Danielle Alloix

      Danielle Alloix

      11 juin 2011 à 14:52 |
      excellente mise au point M. Malka ! c'est incontestablement un cas qui croise avec difficultés principes et ethique ; faudrait-il renoncer à explorer tout ça ? non, bien sûr ! continuons à parler de devoirs des hommes envers l'animal, de respect, peut-être ; situons nous,dans le vivant, tout simplement ; évitons l'intégrisme ...

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      11 juin 2011 à 12:19 |
      Et les plantes? Très juste remarque! Quiconque a jamais "assassiné" des salades les sectionnant à la racine, sait à quel point celles-ci "saignent"....Blanc!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    10 juin 2011 à 20:10 |
    Un mot ne figure pas dans votre exposé; pourtant il résume l’ensemble de vos propos : antispécisme. Les antispécistes lient trois maux - à leurs yeux connexes - de nos sociétés occidentales : le spécisme (inégalité entre les espèces), le racisme (inégalité entre les races/groupes humains) et le sexisme (inégalité entre les sexes). On voit l’absurdité absolue que constituerait une égalité de droits entre les espèces : impossibilité de vendre ou d’acheter des animaux, impossibilité de les « exploiter » pour des travaux pénibles, nécessité de « contractualiser » les rapports avec eux…A quand les conventions collectives pour bovidés ou pour ovins ? A quand le droit de vote pour chiens et chats ? Car égalité de droits signifie aussi droits civiques….Les animaux doivent avoir certains droits, mais, en aucun cas, tous les droits dont jouissent les humains. Inégalité nécessaire donc.

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  • Martine L

    Martine L

    10 juin 2011 à 18:37 |
    nous voilà donc, Matthieu, à la fin de ce très beau triptyque ; passionnant comme l'intelligence du propos, sa validité permanente, la constante interrogation sur ce qu'est le vivant, sur les droits des animaux dont l'urgence n'échappait à aucun de mes petits élèves ; certes ! mais vos textes ont quelque chose de plus : vous ; la façon dont vous êtes partie prenante dans ce débat, dont vous vous laissez lire, et du coup, ces textes là rejoignent avec évidence ceux que vous avez écrit sur le Rwanda ...
    un souvenir me revient à lire ce 3è texte : celui de ces Jains rencontrés en Inde, avec leur masque afin de ne risquer d'avaler aucun insecte ; parfum d'intégrisme ou cohérence absolue ?

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