Qu'est-ce que le blasphème ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 29 septembre 2012. dans Monde, La une, Religions, Actualité, Politique, Vie spirituelle

Qu'est-ce que le blasphème ?

Les évènements récents ont amené médias et simples particuliers à utiliser – sans modération ! – le mot blasphème, prétendument connu, comme s’il avait livré tous ses secrets. Loin de là !

Blasphemein, en grec, signifie simplement : dire du mal de. Dans l’antiquité païenne, la véritable accusation n’est pas celle-ci, mais celle d’asebia, d’impiété : l’impie manque de respect à la divinité qui s’en offusque. C’est, au fond, le sens moderne. Ainsi – un exemple parmi beaucoup d’autres ! – Phidias se représenta lui-même et Périclès sur le bouclier d’Athéna de la frise qui orne le fronton du Parthénon, le temple qui lui est dédié. Outrage qui dépasse le simple orgueil, mais constitue un crime de lèse-déesse ; Phidias fut mis en prison. C’est ce que l’on comprend aujourd’hui, quand on parle de blasphème : une incorrection, une incivilité envers Dieu ou son prophète, donc, indirectement, envers Lui-même.

L’affaire est plus complexe. La Torah, c’est-à-dire le Pentateuque, les cinq livres attribués à Moïse, dans la version grecque des Septante, n’utilise pas blasphemein mais kakologein, littéralement parler mal de (Ex 22,27) : « theous ou kakologeseis », « tu n’insulteras pas Dieu ». Mais l’offense, en réalité, va bien au-delà de l’insulte. La véritable signification du terme nous est livrée par Exode 20,7 : « ou lempse to onoma tou theou », traduit imparfaitement par « tu ne prononceras pas en vain le nom de Dieu ». En fait, Lempsein désigne l’action de prendre, de saisir (lepsis). Le verset, en réalité, devrait se traduire par : « tu ne t’empareras pas du nom de Dieu ». S’emparer du nom de Dieu, en effet, c’est s’emparer de sa puissance et l’en déposséder. Le tétragramme était tellement sacré – c’est-à-dire tellement dangereux aussi bien pour les hommes que pour Dieu Lui-même, qui, en le divulguant, s’est rendu vulnérable – que seul le grand prêtre osait le prononcer, et encore dans le saint des saints, et uniquement à l’occasion de Kippour.

Blasphémer, au sens biblique du terme, c’est donc voler à Dieu son nom pour acquérir son omnipotence. Dans le paganisme également, notamment dans les papyrus magiques gréco-égyptiens de l’époque ptolémaïque, on se servait du nom pour « capter » le pouvoir divin. Ainsi dans Pap. Lon I 121, le magicien épelle les noms d’Héphaïstos et d’Hestia, dieux du feu, pour, en quelque sorte, les « capturer » et les « insuffler » à la mèche de sa lampe par son propre souffle… Le banal juron « nom de Dieu » revêt alors, vu sous cet angle, une tout autre nature ! Le grand linguiste, Emile Benveniste, oppose d’ailleurs ce qu’il appelle la « blasphémie » à l’« euphémie », euphémisme anodin qui consiste à désamorcer la dangerosité du blasphème en substituant « Zeus » – fausse divinité, donc inoffensive et incapable de nuire – à « Dieu ». En fait, le contraire absolu du kalologein, du « dire du mal de », du « mau-dire », c’est l’« eulogein », le « dire du bien de », bref le bene-dicere : la bénédiction ! Dans le Notre Père chrétien, on « bénit » le Nom de Dieu pour le sanctifier (« que Ton Nom soit sanctifié ») ; le bien dire, c’est-à-dire l’utilisation du nom pour le bien aboutit à ce paradoxe de « renforcer » Dieu en le rendant encore plus saint, Lui, le Saint par excellence.

Le blasphème, en définitive, n’est qu’une illustration parmi tant d’autres de la puissance de la parole. De même que Dieu, dans la Bible comme dans l’Egypte ancienne, crée par son Verbe ; de même l’homme, par ce qu’il dit, procède à des actes théurgiques : il « agit » sur la divinité en la nommant, pour la bénir, ou, au contraire pour détourner, à son profit, sa force. Le résultat, dans tous les cas, est automatique : la parole est efficiente ex opere operato. Preuve, s’il en était, que la religion a toujours eu – et a encore – beaucoup de mal à se dégager de la magie.

 

Jean-François Vincent

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (7)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    01 octobre 2012 à 14:47 |
    J'ai trouvé très intéressante la façon dont vous avez décortiqué les racines antiques - grecques et hébraïques essentiellement - de la notion de "blasphème". De même pour ce que vous dîtes en fin de chronique sur les difficultés que peuvent encore avoir les religions - même monothéistes - à se dégager entièrement de la magie.
    Mais, je voudrais revenir sur les deux affaires récentes, liées au pseudo film débile anti islam vomi par un copte américain d'origine égyptienne (par ailleurs proche des milieux d'extrême droite) et la réaction idiote et dangereuse - à mon avis - de "Charlie Hebdo", jetant de l'huile sur le feu, à un moment où le monde arabo-musulman commençait à s'enflammer !
    Bien sûr que la liberté d'expression ne doit pas être sacrifiée, et bien sûr que la notion de "blasphème" n'a de sens que par rapport à ceux pour qui le "sacré" en question est effectivement considéré comme "sacré". Bien sûr que nos valeurs (je pense à Voltaire, par exemple) doivent être défendues. Mais, après la rumeur qui s'était déchaînée en pays musulmans, fallait-il en rajouter avec ce qui n'est que de la provocation pure et simple ?
    Dans cette affaire, "Charlie Hebdo" a fait le jeu de tous les extrémistes (fanatiques islamistes, chrétiens intégristes parés pour de nouvelles Croisades, Front National islamophobe). Alors, "chapeau" à la rédaction de cet hebdomadaire ! Je ne vous salue pas, car, des gens comme vous peuvent contribuer à nous amener au "Choc des civilisations" annoncé par l'américain Samuel Huntington dans les années 1990. Je crois qu'il vous faudrait venir suivre quelques cours de géopolitique dans l'enseignement supérieur, car j'ai bien peur que vous n'ayez aucune véritable conscience du mal que vous venez de faire, en vous déguisant sous les habiles habits vertueux de notre liberté de la presse...

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    • Kaba

      Kaba

      06 octobre 2012 à 21:17 |
      Franchement, j'ai acheté l'exemplaire de Charlie en question. Pas de quoi fouetter un chat !
      Mais j'ai entendu à la radio à cette occasion une citation d'un journaliste d'avant 39, je crois ; la voici dans l'esprit sinon dans la lettre : "Tuer un homme pour défendre ses idées, ce n'est pas défendre ses idées ; c'est tuer un homme".
      Et Salman Rushdie : "Les fondamentalistes pensent que nous ne croyons à rien. A nous de leur montrer que nous croyons à quelque chose." Les fondamentalistes espèrent, quant à eux, que nous ne dirons rien. Alors oui, je pense que les caricatures de Mahomet publiées par Charlie étaient salutaires parce qu'il fallait protester contre les actions des fondamentalistes. Quant à la condamnation de cette publication par Laurent Fabius, je pense aussi qu'il était parfaitement dans son rôle de Ministre des Affaires étrangères en publiant cette opinion.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      01 octobre 2012 à 17:14 |
      Charlie Hebdo a agi pour des raisons essentiellement commerciales : pensez donc! 70.000 exemplaires à 2,50 euros pièce vendus en une seule journée!!! Ce sont peut-être des défenseurs de la liberté d'expression, mais des défenseurs assurément vénaux, du latin venalis = la vente!

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      • Martine L

        Martine L

        02 octobre 2012 à 10:53 |
        Délicieux, JF ! de l’étymologie même dans les réponses ! une mine que tous les magazines n'ont pas !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    30 septembre 2012 à 18:20 |
    Erratum : une coquille s'est glissée dans le mot "kalologein"; c'est, bien sûr, "kakologein" qu'il faut lire. "Kalologein" voudrait dire : parler de belle manière, de "kalos", le beau (cf.calligraphie); "kakologein", au contraire, signifie parler mal, de "kakos", mauvais (cf.cacophonie).

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    30 septembre 2012 à 14:03 |
    Comme le dit le Petit Robert,le mot blasphème est apparu au XIIe siècle,venant du latin ecclésiastique,issu lui-même comme vous l’indiquez d’une racine grecque,signifiant blâme. Le sens fort de blasphème est réservé à l’outrage commis contre la Divinité, et contre le sacré qui lui appartient en propre, son nom entre autres. Vous avez évoqué que le blasphème peut être commis contre les prophètes. Or les prophètes ne sont que des hommes. Contre les hommes, fussent-ils sacrés,on ne peut commettre tout au plus que des sacrilèges. Il se produit à notre époque une confusion regrettable entre l’essence de la Divinité,et le statut de ceux à qui on attribue un pouvoir d’intermédiaire entre elle et le reste des hommes. Dire que Moïse a suscité par exemple un massacre après l’épisode du Veau d’Or,n’est pas blasphématoire,tout au plus la remarque pourrait mériter d’être taxée de sacrilège aux yeux, bien entendu,des fondamentalistes, encore que le fait soit tout à fait précisé dans la Bible.
    ( Les fils de Lévi,exécutèrent la parole de Moïse et, dans le peuple,il tomba environ trois mille hommes. Ex 32,28 ) Moïse, en tant que prophète, n’avait pas cependant l’exclusivité de ce comportement. C’est le cas de prophètes beaucoup plus tardifs.

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  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    30 septembre 2012 à 10:30 |
    Un retour bienfaisant dans le grec, accompagné d'explications on ne peut plus détaillées.
    Merci

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